La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 3 sur 65

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La stupeur

Chapitre trois

 

Elle alla machinalement vers la fenêtre. Une scène sidérante s’offrit à ses yeux : le père, la mère et les deux filles était alignés devant l’entrée de leur magasin. Le corps ceint d’un tablier bleu, la mère avait le buste penché en avant, comme arrêtée en plein mouvement.

Le mari se tenait près d’elle dans ses vêtements gris habituels, un sourire flottant sur ses lèvres tremblantes, comme s’il était accusé d’une faute qu’il n’avait pas commise.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » murmura Iréna en ouvrant la fenêtre.

Elle les distingua mieux. Leur position alignée lui rappela les enfants à l’école. C’était bien entendu une mauvaise comparaison. Ils se tenaient comme des adultes, sans piétiner ni bousculer quiconque. Elle prit conscience que Blanka, la cadette née alors que les Katz étaient déjà dans leur grand âge, avait les mêmes longues oreilles que son père.

Il était neuf heures et demie. Nulle âme qui vive aux alentours. Les femmes bêchaient dans les arrière-cours. Quelques chevaux broutaient dans le pré, et s’il n’y avait eu la rumeur des enfants se baignant dans la rivière, un silence épais aurait régné.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » s’écria Iréna, avant d’étouffer sa voix. Un gendarme armé sortit des fourrés.

À chaque nuit de la Saint-Sylvestre, Anton empruntait le fusil du garde forestier, prenait position dans la cour et tirait avec un sourire quelque peu effrayant. Il avait un jour ligoté une poule qu’il avait prise pour cible. La poule avait déchiré l’air de ses cris. Iréna suppliait : « Arrête de lui tirer dessus, égorge-la », mais il n’avait pas accédé à ses suppliques, continuant de tirer tant que le volatile n’avait pas rendu l’âme.

Iréna se secoua.

« Tu ne te souviens pas de moi ? demanda-t-elle au vieux gendarme.

– Non.

– Je m’appelle Iréna, tu venais chez nous autrefois.

– Qu’est-ce que tu veux ? »

Iréna était stupéfaite. La scène ressemblait à celle de son rêve, y compris le mur passé à la chaux quelques semaines auparavant. Cependant, dans le rêve, les voisins n’apparaissaient pas alignés, mais penchés sur un tonneau où ils puisaient des poissons en saumure.

« Pourquoi tu ris ? lança le gendarme avec la voix d’un homme dur d’oreille.

– Les gens ne se tiennent pas alignés comme ça, d’habitude, dit-elle, en sentant aussitôt qu’elle parlait d’eux avec distance, comme s’ils n’étaient pas les voisins dans le magasin desquels elle avait travaillé et chez qui elle avait fait le ménage, mais des étrangers.

– C’est un ordre, répondit-il froidement.

– Ils ont un magasin. Qui servira les clients ? Les ouvriers du moulin vont bientôt arriver. Les gens ont besoin de pain, de café, de sucre et de sel, non ?

– Les clients attendront un peu. Personne n’en est jamais mort. »

Les derniers mots et le sourire qui les accompagnait la laissèrent sans voix. Elle aurait voulu dire quelque chose d’irréfutable, mais les sons qu’elle parvint à émettre ressemblaient aux grognements d’Anton lorsqu’il était fâché ou fatigué.

Elle se sentait aussi entravée que dans son rêve matinal, mais cette fois, c’était sa bouche qui l’était. Le gendarme ne vint pas à sa rescousse. Il la fixait, les yeux rétrécis et le regard soupçonneux devant le tumulte qu’elle faisait pour quelque chose d’insignifiant.

Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi les gens sont alignés ? Ce n’est pas naturel d’aligner les gens ainsi, tenta-t-elle de dire dans un effort pour surmonter le mutisme qui l’étreignait. Mais cela lui fut impossible.

Elle réussit enfin à se maîtriser et lâcha :

« Pardon.

– Les gens se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas. Que chacun s’occupe de ses affaires », dit le gendarme en retournant s’asseoir sous les fourrés. Le brouhaha des enfants dans la rivière s’atténua. Iréna ferma la fenêtre et demeura dans la salle à manger. La sensation qu’elle était seule et que personne ne viendrait la menacer la remplit de joie.

Elle se souvint que, dans sa jeunesse, les filles étaient toutes folles du gendarme, qui était alors grand et costaud. Il s’était marié, mais il était frivole et dilapidait sa paie à la taverne. Sa femme, vive et belle, avait mis fin à ses jours. Depuis, son visage s’était fermé, assailli par une vieillesse prématurée.

Il s’invitait parfois chez les parents d’Iréna, et la mère lui servait un verre. Il restait bavarder un moment.

Il avait cessé de venir ces dernières années, passant la majeure partie de la journée dans sa guérite et patrouillant le soir dans les champs. Personne ne le craignait. Les enfants le provoquaient et, en réponse, il tirait en l’air. Mais même ces menaces ne forçaient pas le respect à son égard. Ses joues s’affaissaient, les gens s’écartaient de lui comme s’il était porteur d’une maladie grave.

Elle ouvrit de nouveau la fenêtre.

« Tu ne te souviens pas de moi ? » lui demanda-t-elle avec douceur.

Il tâtonna dans le brouillard.

« Qui es-tu ?

– Je m’appelle Iréna. »

Il ferma les yeux et se frappa le front en s’écriant : « Iréna, mais oui ! Quelle tête de linotte ! Quel abruti je suis !

– Ma mémoire me fait aussi défaut, parfois, s’empressa-t-elle de répondre.

– La mienne est complètement gâtée.

– J’ai du mal à tenir debout. »

La voisine s’était adressée de manière surprenante à Iréna.

« Je voudrais étendre mes jambes malades.

– Suffit ! cria le gendarme de là où il était.

– J’ai du mal à tenir debout, répéta-t-elle en pointant ses jambes gonflées. Je vais m’effondrer.

– On ne meurt pas si vite, dit le gendarme sur un autre ton.

– Elle a mal aux jambes, intervint Iréna.

– Moi aussi, rétorqua le gendarme en tirant sur une jambe de son pantalon. Moi aussi, j’ai du mal à tenir debout, mais je tiens. » Il parlait avec autorité, comme s’il s’agissait d’un destin dont il fallait s’enorgueillir.

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