La stupeur
Chapitre vingt-huit
L’obscurité s’étendait déjà au pied des arbres lorsque Iréna émergea de ses hallucinations. Les lueurs bleutées du soir flottaient sur les cimes, faisant surgir en elle d’autres années qui s’étaient effritées en ne laissant derrière elles qu’une odeur de paille mouillée et la lumière tremblante des bougies que sa mère allumait près de l’icône, du temps où elle ne ratait aucune prière.
« Ça fait combien d’années que je ne t’ai pas vue ?
– Beaucoup, ma tante.
– Je vis ici avec moi-même, et les années filent. Tantôt une année m’apparaît comme dix, et tantôt plusieurs années m’apparaissent comme une seule.
– Tu n’as pas changé.
– On dit que seuls les imbéciles ne changent pas. »
Et toutes deux rirent de bon cœur.
« Personne n’est venu chez toi ?
– Qui souhaite voir une femme usée ? À vrai dire, je n’ai pas besoin des hommes. Je suis entourée par les plantes, un cours d’eau, j’ai deux vaches, deux chèvres, et un chien qui me protège. Je descends en ville une fois par mois acheter du sucre, du café et du thé. Je produis moi-même tout le reste.
– Mais que fais-tu les soirs d’hiver ?
– Je m’installe dans le fauteuil et sommeille. Parfois je lis un livre. Je lisais le journal lorsque j’habitais en ville. Et toi, Iréna, comment vas-tu ?
– Je n’ai pas grand-chose à raconter. Il me semble parfois que les années passent sans laisser de traces. Mais certains jours, je sens que des visions se sont nichées en moi avec leur flot de couleurs et elles ne me laissent pas en paix, confia Iréna.
– Et tu as le temps de réfléchir ?
– J’espère que j’aurai prochainement le temps d’être avec moi-même.
– Comment vont nos Juifs ?
– Pourquoi poses-tu cette question ? » s’effraya Iréna.
Le regard de Yanka s’agita.
« On les a chassés ?
– D’où tiens-tu cela, ma tante ?
– Dernièrement, alors que j’étais à Kimpolung, on m’a raconté que les Juifs avaient été déportés. Comment va le grand-père Katz ? Toujours en vie ?
– Plus depuis longtemps.
– Il priait avec une grande ferveur. Si ma mémoire est bonne, les parents avaient une fille attardée. Quel est son nom déjà ?
– Blanka.
– Qu’est-elle devenue ?
– Je vais bientôt te le raconter. »
Iréna voulait dire la vérité, mais sa langue restait collée à son palais.
« Qu’est-ce que tu veux que je te prépare, Iréna ? demanda la tante d’une voix claire.
– Je vais m’en occuper. Tu vas te reposer et je vais tout préparer.
– J’ai l’habitude de tout faire moi-même.
– Mais aujourd’hui ce sera moi. Chacun a le droit de prendre du plaisir dans un repas préparé pour lui par quelqu’un d’autre. »
La tante couvrit son visage de ses deux mains, avec un petit éternuement qui parut insolite à Iréna. « Toi aussi, tu as besoin d’un peu de repos. »
La tante ôta les mains de son visage : « J’ai l’habitude de m’occuper de moi. »
Elle tourna brusquement la tête dans un mouvement vif et inquiet : « Qu’est-ce que tu t’apprêtes à faire, Iréna ?
– Je vais rester ici un jour ou deux et je déciderai de la direction à prendre. »
La tante ne sembla pas percevoir la gravité de la réponse.
« La vie ne m’a pas gâtée, laissa échapper Iréna.
– Où voudrais-tu aller ? demanda la tante en cherchant à susciter sa confiance.
– Je vais rester ici un jour ou deux et je déciderai de la direction à prendre, répéta Iréna. Mais pour l’heure, nulle part, ma tante. Nulle part. »
Yanka détourna la conversation.
« Tu dis qu’ils ont déporté nos Juifs ?
– D’où le tiens-tu ?
– C’est toi-même qui l’as dit. Ou bien mes oreilles m’auraient-elles trompée ?
– C’est vrai, les villageois sont venus piller leur maison et leur magasin. Ils ont retourné la terre dans la cour, persuadés d’y trouver des caisses pleines d’or. N’ayant rien trouvé, ils ont crié que les Juifs les avaient roulés, une fois de plus.
– On leur a toujours fait ça. On les chasse et on pille leurs maisons.
– Ils me font peur, ma tante.
– Pourquoi ? » lui demanda Yanka d’une voix étranglée.
Iréna prit son temps avant de décrire ce qui s’était passé.
« Ils ont pillé leur magasin, leur maison, et ont retourné la terre dans la cour. Ils espéraient trouver de l’or. Tu te souviens d’Adéla ?
– Bien sûr. C’était une petite fille maigre qui excellait à l’école.
– Adéla avait terminé ses études et était sur le point de devenir l’infirmière du village.
– Je l’ignorais.
– Elle a toujours été une excellente élève.
– Les Juifs excellent toujours. Les Ukrainiens ont plus de mal. Où a-t-elle étudié ?
– À Czernowitz. Elle avait beaucoup maigri, à cause de tous les efforts qu’elle faisait. C’est difficile de décrire à quel point elle avait maigri.
– Et le père ? »
Iréna baissa la voix :
« Après avoir guéri du typhus, il est quasiment devenu muet. Il prononçait à peine quelques mots de temps en temps. »
– Je me souviens bien du grand-père. C’était un homme très pieux qui allait s’immerger dans la rivière à l’aube. Il priait beaucoup. Même lorsqu’il était au magasin, il compulsait un livre. »
Le visage de la tante était teinté par la lumière du soir, et Iréna en oublia un instant les visions de la journée. Même les derniers mots prononcés par Yanka étaient déjà oubliés. La peur était toujours nichée en elle.
Elle avait le sentiment à présent qu’elle était complice de l’assassinat cruel de la famille.
Intuitive, Yanka devina ce qui la traversait, mais ne l’accusa pas.
« Il faut que je parte près des lacs. Ils sont entourés d’un épais brouillard. C’est bien que je sois venue te voir. Merci de m’avoir offert un abri.
– Tu me remercies pour quoi exactement, ma chérie ?
– Pour cette soirée tranquille.
– Je n’en suis pas la créatrice, murmura Yanka.
– Je sens que cette soirée t’appartient.
– C’est une erreur. Je n’ai rien fait ici, à part le petit jardin dans la cour. Le lieu est resté tel qu’il était.
– J’ai très peur.
– De quoi, ma chérie ?
– Tout le monde veut ma mort.
– Il ne faut pas avoir peur. Aucun mal ne te sera fait si tu es imprégnée des qualités de Jésus. Il a connu des souffrances plus grandes que les nôtres, qui sont nulles et non avenues.
– Pourquoi ai-je si peur ?
– Depuis qu’Il est monté au ciel, c’est plus facile pour nous tous. Plus facile de vivre et plus facile de mourir. Seul celui dont les yeux ont été crevés ne voit pas l’abondance qu’Il nous a donnée. Grâce à Dieu, nous avons un pilier et nous pouvons nous y agripper de toutes nos forces. »
Iréna était sidérée par ces mots. Il lui semblait que Yanka n’avait pas parlé des mystères de la foi, mais des assassins qui ne reçoivent de pardon ni ici-bas ni au ciel.
Elle voulut s’écrier : Tante Yanka, mes mains n’ont pas versé ce sang !
Mais elle n’eut pas la force d’émettre un son.
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