La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 8 sur 65

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La stupeur

Chapitre huit

 

Elles se retrouvaient parfois le dimanche et se souvenaient des jours anciens en riant. Adéla n’avait pas grandi, mais l’ambition de réussir avait creusé ses mâchoires étroites.

En été, on l’envoyait en cure à Kimpolung. Elle en revenait plus maigre encore.

Puis il y avait eu débat chez elle : qu’allait-elle étudier, et où ? L’avis du professeur-étudiant était sans appel : le métier d’infirmière, à l’école de Czernowitz.

Les parents vendirent leur terrain derrière la maison pour financer ses études. À la fin de l’été, le père alla lui louer une chambre chez une famille pauvre.

Adéla était accaparée par ses études, mais sa santé ne s’améliorait guère. Lorsqu’elle rentrait pour les vacances, ses robes soulignaient son corps plat. Ses cheveux étaient plus fins, et un semblant de sourire amer était tendu sur ses lèvres.

« Comment vas-tu, Adéla ? demandait Iréna.

– Bien, et toi ? »

C’est étrange, pensait Iréna, Adéla étudie beaucoup, mais elle n’a pas l’air heureuse pour autant.

À cette époque, Iréna désirait se rapprocher d’elle, lui demander conseil et l’entendre parler de la grande ville, mais chaque fois qu’elle esquissait un mouvement vers Adéla, les mots se dérobaient. Elle cherchait les mots justes, en vain, et demeurait les bras ballants, muette et honteuse.

Le dialogue entre elles ne s’améliora pas, y compris après le mariage. Pourquoi est-ce si difficile pour moi de parler à Adéla ? s’interrogeait Iréna, sans pouvoir trouver de réponse.

Adéla apparaissait dans ses cauchemars : grande, mince, serrant les dents, comme un être désirant l’impossible, et se mordant les lèvres jusqu’au sang de ne pas y parvenir.

La famille avait fini par aller à Kimpolung chez le fameux docteur Feintoch, qui avait examiné à plusieurs reprises la jeune fille avant de décréter : « Cette enfant est en bonne santé, elle doit manger plus de fruits, de légumes, du poulet, et faire du sport.

– Et les médicaments ? avait questionné la mère.

– Nul besoin. Si elle mange comme il faut, son corps se développera et elle prendra du poids. »

La mère était mécontente du diagnostic. Le père, en revanche, faisait confiance au médecin et semblait satisfait. La mère ne cessait de s’interroger : pourquoi n’avait-il pas prescrit de médicaments ?

« Parce qu’elle est en bonne santé. On ne donne pas de médicaments aux personnes qui ne sont pas malades. De bons plats sains et nourrissants, voilà le médicament. »

La mère était étonnée par l’éloquence du père, taciturne depuis longtemps, précisément depuis qu’il avait contracté le typhus. Et voilà qu’il parlait soudain.

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