La stupeur
Chapitre cinq
Iréna ferma la fenêtre et resta plantée au milieu de la pièce. L’allure misérable d’Ilitch lui faisait peur.
Une pensée traversa son cerveau : les vieux perdent la mémoire et tâtonnent en plein jour comme des aveugles. Mieux vaut mourir avant. À présent qu’Ilitch était hors de sa vue, elle discernait parfaitement les contours affaissés de sa silhouette.
Il servait dans la gendarmerie depuis son adolescence. La famille Katz l’avait couvert de denrées, de tissus et bien entendu d’argent liquide. Corrompu par ces présents, il était devenu dépensier et alcoolique. Plus grave encore, il excitait de jeunes fauteurs de troubles, puis les enfermait dans la cellule de la gendarmerie. Intraitable, il faisait ce qui lui chantait et, si quelqu’un osait lui tenir tête, il lui gardait une rancune tenace qui s’étendait à sa descendance.
Ne subsistaient que quelques traces de l’ancien Ilitch, qui révélaient son état pitoyable. S’il avait connu une mort subite, les gens se seraient souvenus de lui comme d’un homme fort, faisant régner ordre et méchanceté. Désormais que diraient-ils ? C’est l’ombre d’un spectre, une version maudite de lui-même.
Apitoyée, Iréna voulut ouvrir la fenêtre pour s’écrier : Ilitch, ta silhouette s’est certes affaissée, et ta mémoire affaiblie, mais tu demeures un homme créé à l’image de Dieu. Il est vrai que tu as parfois rossé des jeunes gens, mais tu as aussi été clément. Tes fils sont bien plus détestables que toi. Ils se déchaînent en ville comme s’il n’y avait ni juge ni loi. Tant pis, Dieu les jugera. Le souvenir qu’on aura d’eux sera pire que celui qu’on gardera de toi, et le jour viendra où ils seront châtiés pour leurs crimes.
Les pensées s’écoulaient dans sa tête sans qu’elle s’approche de la fenêtre. Les jambes clouées au sol, elle tentait de les dégager, comme dans son rêve, mais elles restaient aussi lourdes que des pieux.
Elle se souvint du vif élan qui avait palpité en elle au réveil. Si elle en avait eu le courage, elle serait en route vers tante Yanka à cette heure. Seule la peur l’en empêchait. La peur nous transforme en insectes. Elle avait énoncé plus d’une fois cette mise en garde pour elle-même, mais cela ne l’avait pas poussée à agir, et encore moins à prendre des risques.
Elle désirait s’enfuir depuis son adolescence. Échapper à ses parents, puis à Anton. Son imagination brodait des fugues, mais la peur était plus forte, et elle demeurait coincée dans sa prison.
À la mort de ses parents, il lui avait semblé que l’espace de la maison s’était agrandi. Ce n’était qu’un sentiment illusoire. Les pressions d’Anton avaient augmenté. « C’est à cause de tes maux de tête imaginaires qu’on n’a pas d’enfants ! »
Elle regrettait profondément d’avoir renoncé à prendre la route.
À la fin de leur vie, les parents n’évoquaient plus Yanka, y compris dans leurs hallucinations. Autrefois, la mère la mentionnait parfois dans ses prières. Mais Yanka continuait d’apparaître dans la mémoire d’Iréna, qui la voyait élancée, recueillie, et comme flottant près des icônes de l’église. Elle l’imaginait quelquefois comme une créature qui n’était pas de ce monde, s’élevant jusqu’au ciel.
« Demain, je me lèverai tôt et prendrai la route », dit-elle distraitement, et elle entreprit d’éplucher des pommes de terre.
Lorsqu’elle eut fini, elle s’aperçut qu’elle était en avance. À vrai dire, elle l’était toujours pour la préparation du repas. Anton fulminait quand le dîner n’était pas prêt, au point qu’un jour, il avait brisé deux assiettes. Depuis, elle prévoyait une marge et gardait les plats au chaud dans le four.
Il était onze heures, la lumière du matin se déversait par les fenêtres.
Autrefois, lorsqu’elle bêchait encore derrière la maison, elle faisait une pause à cette heure-ci et se préparait un café et un sandwich. Le terrain nu était désormais à l’abandon.
« Pourquoi tu ne bêches plus ? avait demandé Anton brusquement, quelques semaines auparavant.
– J’ai du mal à le faire », avait-elle répondu, en oubliant de lui rappeler qu’elle lavait chaque jour vingt-sept sols de classe à l’école, et se dépêchait de rentrer à la maison à trois heures pour préparer le dîner. Pourquoi n’ai-je pas appris à dire les mots justes au bon moment ? J’oublie toujours des choses et je mélange tout, se reprochait-elle.
Depuis deux jours, elle avait vingt-sept ans. Sa vie lui semblait longue et insupportable. Ni frères ni amis. « Si j’apprenais à prier, les prières me soulageraient », dit-elle distraitement.
Enfant, elle aimait écouter les prières, mais pas prier. Pendant la messe, elle se joignait à la file des pauvres hères et des révoltés marchant sur le chemin de Jérusalem. La ville elle-même lui apparaissait comme un château peuplé de méchants, qui serait conquis à la fin de la messe et dont les murailles tomberaient comme celles de Jéricho.
Le temps avait flétri ces visions intérieures datant du temps où sa mère était encore jeune. Seul persistait le manque de sa présence à ses côtés lorsqu’elles marchaient ensemble.
Quelques années auparavant, alors que ses maux de tête étaient encore légers, elle avait demandé à Anton la permission de se rendre chez tante Yanka. Il avait refusé.
« Il n’y a que les malades et les Juifs qui vont dans les montagnes. »
Plus tard, elle avait souhaité aller en pèlerinage au monastère de Moldovita pour s’étendre sur le sol en dévotion, se confesser, et implorer Marie de lui accorder un enfant.
Anton avait commencé par accepter, mais s’était rétracté quelques jours avant son départ. « Je ne suis pas d’accord. On peut prier aussi dans notre église. »
C’est ainsi que ce voyage avait été annulé.
Elle se réjouissait secrètement de ne pas tomber enceinte. Ses camarades de jeunesse avaient grossi, étaient devenues difformes et couraient les hôpitaux durant les nuits d’hiver.
« C’est une bonne chose pour toi que tu n’aies pas d’enfants, Iréna. Ils te sucent jusqu’à la moelle. »
Iréna savait que ce n’étaient pas des paroles en l’air.
Ses maux de tête s’étaient intensifiés de mois en mois et l’assaillaient parfois en plein travail. Elle se consolait en se disant que sa mère aussi avait souffert de migraines dans sa jeunesse, mais qu’elles avaient disparu avec l’âge. Elle se plaignait alors de tout, sauf de ça.
Elle entra distraitement dans la chambre à coucher plongée dans la pénombre, à l’air saturé des effluves de sueur nocturne et de l’odeur des chaussettes d’Anton. Elle sortit machinalement la valise de l’armoire pour la poser sur la commode. C’était une vieille petite valise fermée par deux sangles fatiguées.
Les parents s’en étaient servis pour quelques voyages. Ils la remplissaient jusqu’à ce qu’elle soit pleine à craquer. Le père appuyait alors ses genoux dessus pour pouvoir la sangler.
« Je vais la prendre avec moi », dit-elle, se réjouissant à l’idée d’emporter un objet légué par ses parents.
Elle y déposa un drap et une chemise de nuit brodée par sa vieille mère quelques semaines avant le mariage. Elle la lui avait offerte le soir de la noce en lui souhaitant une belle vie avec son mari.
Iréna se souvenait à présent de l’expression de son visage et de ses mains, ou plus exactement de ses phalanges saillantes à la fin de sa vie.
Elle déposa deux corsages sur la chemise de nuit rose, plusieurs paires de chaussettes, et son manteau d’été, également hérité de sa mère.
« Voilà », dit-elle. Elle ferma la valise, boucla les sangles et la remit à sa place.
La pensée qu’elle la prendrait le lendemain matin et se mettrait en route sitôt Anton parti au travail lui donna le sentiment d’être intensément vivante. Elle se laissa tomber sur le lit et ferma les yeux, enveloppée d’une douce torpeur.
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