La stupeur
Chapitre quarante-huit
Sur ce, on lui servit du rôti, des pommes de terre et du chou, qu’elle dévora avec appétit, comme après un long voyage. Les paysannes qui entraient dans l’auberge parlaient de la sécheresse et du blé qui n’avait pas mûri à temps, de la fièvre aphteuse qui s’en donnait à cœur joie avec le bétail. Ces conversations familières lui étaient agréables. Elle était soulagée que personne ne lui cherche de noises.
« Tu viens d’où ? » demanda une paysanne assise près d’elle.
Iréna prononça le nom de son village distinctement et ajouta : « Ce n’est pas loin d’ici.
– C’est une demeure seigneuriale ?
– Non. Un village comme les autres.
– C’est bizarre, je n’en ai jamais entendu parler. On dit que trop de boisson trouble la mémoire.
– Je suis de là-bas », dit Iréna placidement, et elle se réjouit que les mots simples dont elle avait usé pendant des années lui soient revenus. Elle parlait de nouveau comme avant.
« Qu’est-ce qui t’a amenée ici ? poursuivit la paysanne sur un ton qu’Iréna connaissait depuis sa toute petite enfance, un ton de la campagne.
– J’ai rendu visite à tante Yanka. Elle habite non loin d’ici.
– Où ça ?
– Dans la forêt. Yanka appartient à la forêt.
– Je vois. Nous la connaissons. »
Et il y eut un moment de silence. Toutes la regardaient, comme découvrant qu’elle avait un secret.
« Yanka appartient à la forêt. »
La voix de la paysanne avait tremblé sur le prénom.
Iréna se leva et dit tout bas, comme quelqu’un qui se retrouve piégé dans un lieu incongru : « Pardon, je dois partir. » Elle alla à la caisse, demanda à ce que l’on emballe le reste du repas en y ajoutant une bouteille de limonade, paya et sortit.
Dehors régnait une chaude soirée d’été. Iréna se dirigea vers la meule où elle avait aperçu les chaussures du jeune fuyard.
Il lui sembla tout d’abord qu’elle s’était perdue, mais son sens de l’orientation ne l’avait pas trompée. Elle accéléra le pas et atteignit la meule.
« C’est Iréna, chuchota-t-elle. J’ai un petit repas et une bouteille de limonade.
– Merci, Iréna, de vous être souvenue de moi. Mon père, ma mère, ma sœur Paula et moi sommes végétariens. Nous ne mangeons pas de viande.
– Prends la limonade et le pain.
– Merci. Les boissons et le pain sont vitaux dans ma situation.
– Tu vas rester combien de temps ici ?
– Pourquoi posez-vous cette question ? Vous voulez me dénoncer ?
– Non, certainement pas ! Comment pareille chose t’est venue à l’esprit ?
– Parce qu’on dénonce les Juifs, ou qu’on les tue.
– Il n’y a donc plus de miséricorde en ce monde ?
– Apparemment non. Pourtant, je fuis d’un endroit à l’autre en me disant qu’on me prendra peut-être en pitié. Merci de vous être souvenue de moi, de m’avoir apporté à boire et à manger. En cet instant, le monde repose sur une bouteille de limonade. Je n’ai pas faim, mais j’ai très soif.
– Jusqu’où veux-tu aller ?
– Une cachette plus sûre.
– Qu’est-ce que tu mangeras ?
– La forêt donne ses propres fruits. J’ai appris à les cueillir, y compris dans l’obscurité.
– Tu sais que Jésus était juif ?
– Je sais. À quoi ça va me servir maintenant ? » Puis le garçon étendit ses jambes avec la vigueur d’un quadrupède, bondit et fut englouti par l’obscurité.
« Quel est ton nom ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit ton nom ? » s’écria Iréna, d’une voix qui resta suspendue un instant dans les airs avant de se dissoudre.
OceanofPDF.com