La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 7 sur 65

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La stupeur

Chapitre sept

 

Le silence était redevenu estival, épais, étal.

Adéla leva la tête : « Iréna, pourquoi nous torture-t-on ainsi ?

– N’ayez aucune crainte. Le village vous protégera, cria Iréna.

– On ne va pas nous frapper ? demanda Adéla d’une voix tremblante.

– Qu’avez-vous fait de mal ?

– Papa prie parfois à voix haute », dit Adéla, désireuse de trouver un point qui jouerait en faveur de son père.

À peine avait-elle prononcé cette phrase qu’Iréna se souvint du grand-père de la famille, un vieux Juif qui, dans ses dernières années, n’ôtait jamais son châle de prière et passait la plupart de ses journées à prier, ou plongé dans un livre.

Sa silhouette raide projetait une ombre longiligne dans la cour. Il y surgissait parfois, puis rentrait aussitôt. Il semblait à Iréna que le vieil homme luttait contre l’ange de la mort et que ces sorties brusques n’étaient qu’un effort pour le vaincre.

On le voyait prier la nuit avec ferveur, dans un balancement aussi rapide que celui d’un jeune homme. Il était clair qu’il monterait ainsi la garde, nuit et jour, et que l’ange de la mort ne pourrait jamais poser un pied dans la maison.

« Tu n’as aucune raison d’avoir peur », répéta Iréna d’une voix claire.

Adéla baissa la tête, comme si on venait de lui prouver qu’elle avait tort.

Iréna la connaissait bien. Petites, elles avaient joué ensemble dans la cour, avaient creusé des tunnels et construit des hôtels en bambou. On interdisait à Adéla de se baigner dans la rivière dont Iréna rentrait brunie, humide et volubile, racontant mille merveilles.

Adéla implorait : « Moi aussi, je veux aller à la rivière. Tous les enfants s’y baignent !

– Et toi, tu n’as pas le droit d’y aller », tranchait la mère.

Comme sa fille continuait de la supplier, elle la giflait. « Comme ça, tu cesseras de m’embêter. »

Cet été-là, Iréna s’était fait de nouveaux camarades de jeux. Adéla restait seule dans la cour, grattant les tunnels qu’elles avaient autrefois creusés ensemble.

Elles se retrouvaient là parfois. Les vêtements d’Adéla exhalaient déjà l’odeur de l’épicerie.

Iréna lui avait demandé une fois : « Qu’est-ce que tu fais toute la journée ?

– J’aide maman dans le cellier. »

Puis elles avaient été ensemble à l’école. Adéla était une élève assidue. Les phrases qu’elle prononçait en classe résonnaient comme des récitations. Il était manifeste qu’elle apprenait tout par cœur.

La maîtresse lui en faisait la remarque : « Parle plus lentement ! » mais Adéla ne pouvait pas maîtriser le flot de paroles jaillissant de sa bouche. Toute menue, les épaules saillantes, elle crispait ses lèvres, et une panique incontrôlable tremblait sur son visage.

Un jour, la maîtresse l’avait questionnée : « Tu as peur, Adéla ?

– Les petites filles se moquent de moi et me traitent de poteau parce que je suis maigre.

– Et tu as peur ?

– Un peu. »

La maîtresse annonça : « Adéla va faire du calcul mental et vous, vous poserez les opérations dans votre cahier, on verra bien qui a la bonne réponse. »

Adéla donna le bon résultat, mais l’expression de son visage était plus celle d’une fille chanceuse que victorieuse.

« Adéla est bonne en calcul parce qu’elle s’exerce à la maison. Si vous vous entraînez comme elle, vous en saurez tout autant », dit la maîtresse, confrontant la classe à la réalité.

La dernière année d’école, Adéla avait maigri encore et on la traitait d’allumette. Le gardien, un homme simple mais vertueux, faisait rempart de ses bras à la récréation en clamant : « Laissez passer la petite, il ne faut pas qu’elle tombe. » Cette remarque suscitait un ricanement collectif.

Quand elle eut fini l’école communale, on fit venir un étudiant auprès duquel elle continua d’apprendre et de faire des devoirs.

Le soir, au retour des champs, Iréna l’apercevait, penchée sur ses cahiers. Il lui semblait que, au fond d’elle, Adéla se sentait supérieure, méprisant ses vêtements grossiers et son élocution paysanne.

La vérité était plus simple. L’étudiant ambitieux lui dispensait sans cesse des cours. Adéla avait du mal à supporter la masse de travail, mais craignait de se plaindre et étudiait jour et nuit.

Le père avait pris sa décision : Adéla étudierait, terminerait au plus vite le lycée, et puis on verrait bien.

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