La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 56 sur 65

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La stupeur

Chapitre cinquante-six

 

Une autre femme se leva et se présenta : « Mon nom est Tina. Je me suis enfuie de chez moi et je n’ai plus de vie depuis. Je suis une proie facile dans l’obscurité. Tant que je suis ici, la maîtresse des lieux et mes amies me protègent. Mais dès que je suis dehors, je suis livrée au bon vouloir du premier venu. Je maudis chaque jour Dieu de m’avoir faite femme et je désire mourir. »

Un temps s’écoula, puis elles levèrent leurs verres. La chanson que lui chantait sa mère le soir, avant de dormir, revint à Iréna dans sa formulation intacte :

N’aie pas peur. Ferme les yeux, ma fille.

Le chêne dans la cour te protège.

Les femmes se joignirent à elle et poursuivirent le chant avec leurs propres mélodies oubliées. Elles burent et chantèrent jusqu’à minuit. Celles qui avaient une maison en retrouvèrent le chemin à tâtons. La propriétaire de l’auberge eut pitié des autres auxquelles elle permit de dormir sur les bancs de la salle.

Auparavant, elle les avait averties : « Celles qui auront envie de vomir ou de faire leurs besoins le feront dehors, quel que soit le temps. Si je découvre une seule trace de déjection demain matin, je ne vous autoriserai plus à rester chez moi après minuit, ne serait-ce qu’une minute. J’éteins les lumières à présent. »

Six femmes demeuraient sur les bancs. L’obscurité extérieure pénétra dans la salle, épaississant celle qui y régnait.

Elles ne trouvèrent pas le sommeil facilement, évoquant des grossesses, des avortements et des vies où la joie était rare.

Passablement éméchée, Iréna déclara : « Il y a pourtant un Dieu qui dirige le monde.

– Mais je ne le sens pas, répondit une femme, moitié saoule, moitié endormie.

– Attends, attends, dit Iréna avec un accent campagnard. Le jour viendra où tu te rendras compte que tu as la force de donner. Jésus sera à tes côtés et Dieu, au-dessus de toi, te protégera. L’être humain, lorsqu’il est à son meilleur, est un ange de Dieu.

– Dans mon village, chaque homme est une ordure, un moins que rien, un méchant aux mains sales, un sadique ou un être ignoble, et encore, je n’ai pas fait la liste de tous les êtres abjects de mon village. Il n’y a pas un seul homme au visage humain. »

Iréna savait ce qu’elle devait lui répondre, mais les mots se desséchèrent dans sa bouche.

La femme assise près d’elle lâcha : « Il faut que je sorte. Les besoins du corps précèdent ceux de l’âme, n’est-ce pas ? Tu as entendu ce qu’a dit la patronne. » Et, sans plus tarder, elle s’enveloppa dans une toile cirée et disparut rapidement dans l’obscurité.

Une autre femme s’approcha : « Iréna, j’hésite sur le moment et la façon de m’enfuir de chez moi. La coupe est pleine. Mon mari me bat matin, midi et soir. Mon corps n’est plus que coups et blessures.

– Quel est ton nom ?

– Olga.

– J’ai bu cinq ou six verres. J’ai la tête qui tourne, et les pensées confuses. J’ai besoin d’un peu de sommeil. Je suppose que le ciel m’indiquera ce que je dois te dire.

– Iréna, permets-moi de te chanter une berceuse que me chantait ma mère. Tu te charges de trop de missions. Aie pitié de toi.

– Merci, Olga, de faire attention à moi. »

Cette nuit-là, blottie contre les autres femmes, Iréna dormit du sommeil du juste. Ce ne fut qu’aux premières lueurs du jour qu’elle courut se vider dehors, soulagée de constater qu’elle n’avait pas taché ses vêtements.

Elle eut le temps de voir les lignes roses dans le ciel et d’entendre le pépiement des oiseaux, de revenir délasser son corps sur le banc et de penser : Cette nuit, les cauchemars ne m’ont pas fait mal car j’étais entourée de femmes souffrantes.

Elle se reposa un moment, puis se mit en route en direction de la cabane du Vieux. Tout était paisible. Pas un paysan violent en vue. « C’est signe que je m’approche de la cabane du Vieux. Je n’aurais jamais dû m’en éloigner. On ne m’aurait jamais frappée si j’avais été près de lui. » Continuant à parler toute seule, elle accéléra le pas. Le silence se renforça. Elle ressentit la puissance de la sainteté du Vieux.

Arrivée à la cabane, elle fut frappée de voir que la porte était fermée. Deux femmes étaient assises devant.

« Bonjour, mes bonnes dames. Quand la porte va-t-elle s’ouvrir ?

– Le Vieux dort. Les gens l’ont dérangé toute la nuit avec leurs souffrances. Il s’est évanoui à l’aube.

– D’où le tenez-vous ?

– De ceux qui étaient à l’intérieur.

– Pourquoi restez-vous assises ainsi ?

– Nous sommes venues de loin recevoir ses conseils et sa bénédiction. On a du mal à quitter les lieux sans l’avoir vu.

– Tu es d’où ? demanda la plus âgée des femmes à Iréna.

– J’habite non loin d’ici, répondit-elle simplement.

– Tu es Iréna ? s’étonna la femme.

– Comment le sais-tu ?

– Je t’ai entendue parler dans une auberge d’étape. »

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