La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 51 sur 65

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La stupeur

Chapitre cinquante et un

 

 

Les longues journées d’été s’enfonçaient profondément dans la nuit. Lorsqu’elle ne trouvait pas d’auberge, elle s’asseyait au bord de la rivière et voyait Jean le Baptiste émergeant des eaux, élancé, magnifique, et toute son allure exprimait la joie et la quiétude.

Dans ses visions, elle marchait avec les disciples du Messie, de la Galilée au lac de Tibériade, du lac de Tibériade aux montagnes de Samarie et, de là, jusqu’en Judée et au Temple dirigé d’une main de fer par les prêtres, mais le Messie ne les craignait pas et leur montrait, par des signes et des prodiges, que leur foi était altérée et leurs sacrifices, indésirables. La scène était plus claire que quand elle était assise enfant près de sa mère et qu’elle écoutait la voix du curé.

Elle émergeait de ces visions en sachant qu’il est interdit d’avoir peur car la peur est un péché. Il lui était pourtant difficile de la chasser.

Elle restait assise des heures, se répétant sans succès qu’il est interdit d’avoir peur, et ce n’était que lorsqu’elle se remettait en route, croisait quelqu’un, pénétrait dans une auberge où elle buvait un verre d’un trait, que la peur la quittait.

Après des jours d’errance, de mauvaises rencontres et de sommeil agité, elle rencontra la femme qui cachait un enfant juif. Iréna l’embrassa en disant : « Je pense tout le temps à toi.

– J’ai traversé trois épreuves, trois perquisitions avec des chiens. Dieu nous a protégés, l’enfant et moi. J’ai voulu le confier à ma cousine qui vit dans un endroit isolé. Mais elle a refusé. Je n’ai eu d’autre choix que de fortifier la cave. J’ai renforcé les murs avec des sacs remplis de pierres pour certains, et de terre pour d’autres. J’ai placé Émile au centre, loin de l’entrée. C’est un enfant calme et obéissant. Sans les quelques rais de lumière qui s’infiltrent malgré tout dans la cave, je ne pourrais pas voir sa beauté. Parfois, il m’apparaît comme un enfant tombé du ciel.

« J’ai acheté auprès du colporteur de livres l’Ancien Testament et le Nouveau Testament reliés ensemble, un cahier et un crayon.

– Il parle ? demanda Iréna.

– Très peu. La plupart du temps, il écoute, et quelquefois il pose une question. Je remercie Dieu tous les jours de m’avoir fait un tel don. Personne ici ne sait que j’ai un grand secret, et il ne faut surtout pas que ça se sache. Les gens n’hésiteraient pas à nous dénoncer, l’enfant et moi.

– Dieu te bénisse, dit Iréna en la serrant dans ses bras.

– Il m’a déjà bénie. J’étais sûre que je resterais sans descendance et terminerais mes jours, malade et l’esprit confus. Et voici qu’une bénédiction m’est tombée du ciel ! »

Iréna continua de vagabonder d’auberge en auberge, et elle parlait chaque fois d’un sujet différent. La plupart des femmes accueillaient bien ses paroles, mais les hommes fulminaient, la traitaient de tous les noms et finissaient par la mettre dehors.

Après ce genre d’altercation, elle battait en retraite dans la forêt où elle cueillait des fruits sur lesquels elle prononçait une bénédiction. Elle pensait : La forêt, contrairement aux hommes, est généreuse avec moi. Elle me nourrit, m’abreuve et me dissimule aux gens mauvais.

Elle se demandait certaines fois s’il n’était pas interdit de dire que Jésus était juif, mais c’étaient des hésitations éphémères. Lorsqu’elle était dans une auberge fréquentée par des femmes, elle répétait : « Jésus était juif. Ses descendants ont été assassinés parmi nous alors qu’ils étaient innocents. »

Parfois, après deux verres d’alcool, elle éclatait en sanglots violents et profonds qui ébranlaient tout son corps. Les femmes se pressaient autour d’elle en disant : « Ne fais pas attention aux hommes. Nous, nous t’aimons. »

Après ces paroles réconfortantes, elle laissait tomber sa tête sur la table et fermait les yeux.

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