La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 32 sur 65

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La stupeur

Chapitre trente-deux

 

 

Tante Yanka soupira soudain : « J’ai du mal à parler. Je voudrais pleurer, mais je n’ai plus de larmes. »

Iréna comprit qu’elle ne pourrait pas rester longtemps chez elle, mais qu’elle resterait tant que sa tante souhaiterait sa présence.

Yanka s’assoupit un moment, puis serra la main d’Iréna : « C’est bien que tu sois près de moi. Je vais te raconter quelque chose que je n’ai raconté à personne, pas même à moi-même.

« Un soir, vers la fin de ses études, Hugo m’a confié qu’on lui avait décelé une maladie et que ses jours étaient comptés. Je n’en ai pas cru mes oreilles et j’ai pensé un bref instant qu’il plaisantait, ou souhaitait me quitter. Je me méprenais, une fois de plus.

« Son corps s’est affaibli, et son visage est devenu de plus en plus blême.

« J’achetais du poisson fraîchement pêché de la rivière, des fruits et des légumes. Je croyais que cette nourriture le guérirait et je ne le lâchais pas d’une semelle. Je l’accompagnais à l’université et l’attendais à la sortie.

« J’ai porté la robe en popeline pour sa cérémonie de fin d’études. Une lumière fugitive éclairait son visage.

« À partir de là, j’ai été pleinement avec lui. Certains jours, j’avais l’impression qu’il allait mieux. Les couleurs revenaient sur ses lèvres et sur ses joues. Mais ces signes réjouissants ne duraient pas. Je le serrais dans mes bras pour lui transmettre toutes mes forces paysannes. Nous nous promenions le long de la rivière, nous asseyions sur la rive et trempions nos pieds. J’enfouissais ma tête dans sa chemise en oubliant la maladie.

« Je songeais au temps où nous ôtions nos vêtements pour nous immerger, nus, dans une longue nage envoûtante. Nous sortions de l’eau à l’obscurité tombée, demeurions une heure ou deux sur la rive, et notre joie était infinie.

« Je lui disais : “Mon cœur me murmure que tu vas guérir.” Il souriait de son merveilleux sourire sans dire un mot. J’ajoutais : “Les voies du ciel sont impénétrables. Dieu rend possible l’impossible.” Il souriait encore de son bon sourire en me serrant contre lui.

« Hugo savait ce que j’ignorais. Il s’affaiblissait de semaine en semaine, mais faisait tout pour ne pas être un poids. Il tentait de m’égayer par tous les moyens. Son sourire n’a jamais disparu de son visage, y compris lorsqu’il s’est retrouvé dans un fauteuil roulant. J’étais persuadée qu’il allait se lever d’un instant à l’autre pour me prendre dans ses bras. Je me trompais, une fois de plus.

« Il écrivait de longues lettres à ses parents, leur annonçant, entre autres choses, qu’il était malade, tout en leur demandant de ne pas venir, mais ses parents ont bravé la consigne. Il ne leur a pas révélé que sa maladie était critique et leur a promis que nous irions bientôt tous deux leur rendre visite au village. Ils l’ont pris au mot et sont rentrés chez eux.

« Le médecin, qui était un camarade de promotion, passait tous les jours lui faire une piqûre pour soulager ses douleurs. Tous deux discutaient sans que je comprenne grand-chose à leurs propos.

« Hugo ne se plaignait pas. J’interprétais son silence comme un signe d’amélioration. Quoi qu’il en soit, je ne le laissais pas seul un instant. Je me collais contre lui, la nuit, pour qu’il sente mon corps et mes pieds.

« Je pleurais de joie lorsqu’il me souriait au réveil en embrassant mes mains.

« Il s’est encore affaibli. Je demeurais à son chevet pour le nourrir. Quand il parvenait à ouvrir les yeux en prononçant un mot audible, je pleurais de bonheur. Le reste du temps, je ne m’autorisais pas à pleurer, de jour comme de nuit. Je rembourrais le lit, rehaussais les oreillers et tendais l’oreille pendant qu’il somnolait. Même affaibli, il était beau. Je m’interdisais de l’embrasser plus que de raison, mais je baisais la plante de ses pieds. Il me semblait parfois qu’il me souriait dans son sommeil. Je m’autorisais alors à baiser ses mains.

« Dans ce crépuscule, il fut tout à moi. Je le lavais et prenais soin de lui. Je changeais les draps et son pyjama deux fois par jour et dormais tout contre lui, persuadée que je lui donnais des forces en lui transmettant mon sang paysan.

« Un matin, après avoir bu le quart d’un verre de lait, il a fermé les yeux et ne les a plus rouverts. Un cri m’a transpercée : “Hugo, Hugo.” Il n’a pas répondu. J’ai couvert sa main de baisers. Il n’a pas réagi. J’ai pensé : Il ne parle pas car il est trop faible. Je vais le laisser se reposer. Mais lorsqu’il n’a pas réagi non plus à mes hurlements, j’ai su qu’il m’avait glissé des mains pour entrer dans un monde auquel je n’avais pas accès. J’ai appelé en urgence son ami médecin. Il a décrété qu’il n’y avait plus rien à faire.

« J’ai envoyé un télégramme aux parents. Je savais que les Juifs ne laissent pas le corps des morts reposer avant l’enterrement. Je me suis postée à l’entrée de la chambre comme une lionne pour empêcher le service funéraire juif d’entrer avant l’arrivée des parents. Ils ont dû sentir ma fureur de paysanne et ont battu en retraite.

« J’ai fermé la porte à clé et l’ai veillé en priant : “Mon Dieu, rends-moi Hugo. Tu fais des miracles. Fais un miracle pour moi.” Je suis restée près de lui toute la nuit en appelant “Hugo, Hugo” et en priant pour qu’un miracle ait lieu. Mais il n’a pas daigné se produire.

« Les parents sont arrivés à l’orée du jour. Je les ai serrés contre moi et embrassés. Les employés du service funéraire ont envahi la chambre en essayant de me l’arracher. J’ai exigé qu’ils ne fassent que le strict nécessaire, et avec des gestes délicats, sans agitation.

« Je restais interdite devant sa mère secouée de sanglots. Finalement je lui ai dit : “Hugo est au ciel.” »

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