La stupeur
Chapitre quarante-cinq
Cette nuit-là, Iréna dormit dans une grange, d’un sommeil enveloppé de rêves sereins. Elle se réveilla sous un ciel bleu étincelant.
Tarass, le premier garçon qu’elle avait fréquenté, l’entraînait autrefois dans une grange où il la pelotait avec fièvre. C’était un beau garçon pour lequel toutes les filles du village avaient un faible. Il avait fini par être pris dans les filets d’une jeune et riche divorcée qui possédait des terres et de nombreuses bâtisses. La chose avait beaucoup déplu à Iréna, qui s’était consolée comme les autres en se disant que les promesses des hommes étaient toujours du vent. Les hommes ne pensent qu’au sexe et à la boisson. Aujourd’hui il est avec toi, demain il sera avec une autre. Pourtant, chaque fois qu’elle longeait la grange, le visage de Tarass surgissait.
Elle se ressaisit, passa la tête dehors et s’aperçut qu’elle était très proche des rives du Pruth, dont les flots s’écoulaient silencieusement.
« Il faut que je m’avance », dit-elle en se dirigeant vers un carré d’herbe au vert pâli, mais dont les bords étaient encore frais, auréolés de l’ombre des bosquets. Elle se déchaussa et trempa ses pieds dans l’eau. Cela faisait déjà longtemps qu’elle avait rendu visite au Vieux. Elle sentait qu’il fallait qu’elle retourne le voir. Les instructions qu’il lui avait données lui semblaient plus troubles. Mais les eaux du Pruth, comme toute eau qui s’écoule, accomplissaient peut-être leur action secrète.
Petite, elle aimait sauter du pont et nager. À force de plongeons et de nage, elle s’était transformée en une créature souple à la peau brunie.
Quand elle avait eu douze ans, le curé avait fait un sermon à l’église, enjoignant aux filles de ne plus s’adonner à ces activités qui dévoilaient la nudité du corps. Et Iréna avait cessé d’aller au pont.
Elle avait demandé un jour à Adéla pourquoi elle ne nageait pas dans la rivière. Adéla avait répondu de manière laconique : « On ne m’a pas appris à nager.
– Moi non plus.
– Mais toi, tu as une compréhension du courant. Pas moi. »
Elle se souvint de la taverne où elle était allée la veille. Elle se souvint même du chemin qui y menait. Mais elle était incapable de dire ce qui s’y était passé. Quelques mots qui n’étaient pas les siens mais qu’elle avait prononcés lui revinrent, et elle s’en réjouit comme de cadeaux reçus.
Un café, voilà ce dont j’ai besoin, se dit-elle. Si les tavernes avaient été ouvertes, elle aurait surmonté sa gêne et demandé ce qu’on ne commande pas dans un débit de boissons : un café. Mais elle savait que les tavernes étaient fermées le matin, et leurs propriétaires affalés dans leur lit, abrutis de sommeil. Nul ne se risquait à frapper à leur porte, de crainte d’être maudit et éconduit tel un mendiant.
Il faut laisser les taverniers dormir le matin afin qu’ils soient vifs et de bonne humeur la nuit, disait la sagesse paysanne. Un village sans taverne, c’est comme un homme aveugle. La vodka ne délie pas seulement les langues, elle ouvre aussi les yeux. Et quand les yeux voient, le monde est clair.
Iréna ne se souvenait pas précisément de ce long dicton, mais parfaitement de sa scansion.
Elle s’arrêta près d’une chaumière et s’écria : « Ayez pitié d’une bonne âme. Un café s’il vous plaît. » Une paysanne sortit la tête par la fenêtre : « Je n’ai pas de café, mais je peux te donner un verre de lait frais.
– Donne-moi ce que tu peux, petite mère. Il suffit que ce soit un liquide chaud. »
La paysanne disparut et ressurgit presque aussitôt sur le pas de la porte, une tasse de lait à la main.
« Tu viens d’où et tu vas où comme ça ?
– Je viens de l’enfer sur terre et j’essaie d’aller sur les chemins de Notre Seigneur.
– Qu’est-ce que tu racontes, ma fille ?
– Est-ce que Notre Seigneur Jésus ne nous a pas promis le royaume du ciel si nous suivons son chemin ?
– Bien sûr, ma petite.
– Alors pourquoi avoir peur ? Celui qui fait siennes les grâces de Notre Seigneur ne sera pas envahi par la peur. »
La paysanne baissa les yeux comme si Iréna l’avait sermonnée.
– Moi, j’ai peur, dit-elle en retenant son souffle.
– De quoi, petite mère ?
– De tout le monde. Mon mari est un ivrogne qui déverse sa fureur sur moi. Ma fille aînée me réprimande à chaque instant comme si j’étais une criminelle. Mais je ne cherche pas à la vexer, je veux seulement l’aider. Les Juifs morts me font peur aussi. Je les vois chaque nuit, réclamant ma mort.
– N’aie pas peur des Juifs. Parle-leur doucement.
– Depuis que les gendarmes les ont égorgés, pas une nuit ne passe sans qu’ils errent dans la cour. Mon mari ne me croit pas quand je lui dis que je les vois. Il me traite d’inguérissable hallucinée. Je ne suis pas aveugle. Je les vois comme je te vois, que faire ? dit la paysanne en écartant les bras.
– Parle-leur doucement. Ils se sentiront plus à l’aise.
– Mais pour leur dire quoi ?
– Parle-leur comme tu t’adressais à eux de leur vivant. Demande-leur comment on réussit un bon bortsch et le gâteau au fromage que tout le monde aime, dis-leur à quel point c’est dur d’élever des enfants, et parle de la différence entre ce que l’on mange à la campagne et à la ville.
– On a le droit de les toucher ? demanda la paysanne en baissant la voix.
– Avec douceur. Seulement avec douceur. Sans exercer de pression sur eux. Les morts n’aiment pas qu’on les bouscule.
– Mais qu’est-ce que je dois leur poser comme questions ?
– Les mêmes que de leur vivant.
– Mon mari ne les aimait pas. Il se mettait en colère chaque fois que je leur parlais.
– Mais eux savent que tu as de la considération pour eux.
– C’est exact, dit la femme en tressaillant. Tu veux un autre verre de lait ?
– Merci.
– Ils n’erreraient peut-être pas dans la cour si on les avait fusillés. Mais comme ils ont été égorgés, ils reviennent la nuit. Je n’ai plus de vie. Je la boucle et ne dis plus un mot, ni à mon mari ni à mes enfants.
« J’ai demandé une fois à mon fils aîné s’il rêvait des Juifs. Il m’a répondu avec mépris : “Bah non, pourquoi ?”
« Les voisins disent que de toute façon on les a toujours tués, on les a toujours assassinés. Et moi je leur réponds qu’on ne les égorgeait pas avec des couteaux de cuisine. Les voisins ne voient pas la différence. Ils disent : “Qu’est-ce que ça change qu’on les tue en les fusillant ou en les égorgeant ?”
– Petite mère, parle aux esprits des morts avec douceur, avec délicatesse, et dis-leur que tu n’as pas l’intention de leur faire de mal.
– Les villages alentour ont aussi égorgé les Juifs. C’est une mort terrible. J’ai le sentiment qu’ils vont se venger et nous décimer.
– Les esprits des morts ne massacrent personne, dit Iréna en lui serrant les épaules. Je t’assure. Combien de Juifs y avait-il dans votre village ?
– Cinq. Ils avaient une épicerie. Les jumeaux se préparaient au baccalauréat, et la jeune fille voulait entrer dans une école de commerce. Je les connaissais bien. La mère avait mon âge et nos enfants ont été dans la même école communale. On n’était pas intimes, mais proches. On se passait des produits dont l’une ou l’autre avait besoin, on parlait de tout et de rien. Ils ne mangeaient pas de porc et allaient à la synagogue, le samedi et les jours de fête. Maintenant, ils sont des esprits qui se tiennent chaque nuit devant ma fenêtre. Je ne sais que leur dire. Quand je n’en peux plus, je leur demande de partir. Parfois, je leur dis qu’il y a une séparation entre la vie et la mort. Apparemment ils n’entendent pas ma voix, ou refusent de l’entendre.
« Pourquoi me font-ils peur ? J’ai vu des horreurs dans ma vie, mais celle-ci ne me laisse pas en paix.
« Dans mes rêves, ils me demandent d’acheter leur marchandise. Je leur dis que je n’en ai pas besoin, mais ils ne bougent pas. C’est cette manière butée de rester là qui me fait peur.
« Je finis par me maîtriser et j’ouvre la fenêtre pour leur dire : “Partez s’il vous plaît. Allez là où reposent les morts.” Mais rien n’y fait. Ils ne bougent pas de là, jusqu’à ce que la lumière du jour les dissolve.
– Bois un verre de lait avant de te coucher. Ça te rendra le sommeil, lui dit Iréna avec une intonation campagnarde.
– Qu’est-ce que je peux y faire ? Ils m’apparaissent comme de leur vivant, sauf qu’ils sont plus fins, comme s’ils étaient desséchés. Je les vois comme je te vois. Je connais leurs prénoms.
– Toi, tu n’as aucune raison d’avoir peur d’eux. Tu ne leur as pas fait de mal.
– Et chez vous, au village, on a tué les Juifs ou pas ?
– On les a tués.
– Comment ?
– En les fusillant.
– Tu as de la chance. Chez nous, on les a égorgés au couteau et à la hache. Ils poussaient des cris déchirants.
– Chez nous, on les a fusillés, se dépêcha de répéter Iréna, comme si elle souhaitait éviter une version approximative des faits qu’on aurait pu lui reprocher.
– C’est vrai qu’ils étaient différents de nous, dit la femme d’une voix posée. Maintenant, ils sont des esprits qui m’effraient. Mon mari, lui, dort comme une souche. Rien ne le dérange. Il n’y a que moi qui n’arrive pas à dormir.
– Ils crient parfois ?
– Non. Ils restent immobiles près de la fenêtre en me proposant leur marchandise.
– Et tu les reconnais ? demanda Iréna.
– Bien sûr !
– Tu n’as pas à t’inquiéter, petite mère. Ils ne te feront aucun mal. Les esprits n’ont ni couteaux ni haches.
– Dieu te bénisse.
– Toi aussi, petite mère. »
Et sans plus tarder, Iréna reprit son chemin.
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