La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 27 sur 65

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La stupeur

Chapitre vingt-sept

 

 

Soudain, le visage large et buté de Blanka revint flotter devant ses yeux, imprégné d’une douleur contenue. Sa lèvre supérieure mordillait sa lèvre inférieure sans relâche. Un filet de sang coulait d’une commissure.

Il y avait des années de cela, lorsque Blanka était une toute jeune fille, mais déjà embarrassée et moquée par tous, quelqu’un lui avait jeté une pierre. Elle avait pris sa tête entre ses mains en s’écriant : « On m’a tuée, on m’a tuée. » Alertée par ces gémissements, madame Katz était sortie du magasin, avait bandé la tête et le cou de Blanka pour stopper l’hémorragie. Sans succès.

Le père avait voulu louer une carriole pour aller chercher l’infirmier du village voisin. La mère avait levé les yeux au ciel : « Qu’est-ce qui arrivera à cette pauvre enfant le temps que tu trouves une carriole, que tu ailles jusque là-bas et en reviennes ? Son sang n’arrêtera pas de couler. Tu ne comprends donc rien ? Tu ne saisis rien ? »

Le père avait renoncé, le visage pétrifié et rougissant.

Les efforts de la mère avaient tout de même été suivis d’effets. L’hémorragie avait cessé.

« Comment te sens-tu Blanka ? »

Blanka avait gardé les yeux fermés.

« Tu as très mal ? » avait insisté la mère.

La réponse l’avait étonnée :

« Plus maintenant. »

La mère avait ôté le bandage imbibé de sang en disant : « Grâce à Dieu. »

Blanka avait ouvert les yeux. Tous étaient à son chevet. La mère murmurait : « Dieu miséricordieux, sauve ma fille. Blanka, comment te sens-tu ?

– Mieux.

– Repose-toi, repose-toi, rien ne presse. »

À quoi Blanka avait étrangement répondu : « Je peux descendre au cellier ranger la marchandise que papa a apportée.

– Nul besoin. Beaucoup de sang a coulé de ta tête et de ton cou. Je vais t’apporter un thé et une compote de pommes. »

À ces mots, Blanka avait de nouveau fermé les yeux. La mère était retournée au magasin et Iréna était restée assise près de la jeune fille, fascinée. Elle avait finit par demander :

« À quoi penses-tu, Blanka ?

– Je ne pense pas.

– Tu as mal ? »

Cette question était une tentative de se rapprocher d’elle.

« Non. »

Un léger sourire s’était étiré sur ses lèvres, comme pour signifier : Je suis déjà une femme, je sais me contenir et ne pas me plaindre.

Le retard que tout le monde voyait en elle avait disparu. Elle ressemblait à une jeune femme dotée d’une pensée propre.

Adéla et Blanka avaient étudié avec Iréna à l’école. Adéla y excellait et les garçons, jaloux, l’humiliaient. De Blanka, ils se moquaient en la traitant d’idiote et en lui pinçant les fesses.

Le père, qui avait été autrefois attentionnée envers ses filles, était devenu mutique après avoir contracté le typhus. Il allait une fois par semaine en ville acheter la marchandise, et rentrait, le visage gris, les lèvres serrées. Il ne répondait que par oui ou par non.

Le médecin du district s’était déplacé dans la soirée. C’était un homme grand qui avait été converti au christianisme dans son enfance par le baptême. Quand il venait examiner des Juifs, il utilisait quelques mots de yiddish appris auprès de sa clientèle.

C’était dans cette langue qu’il s’était adressé à Blanka : « Comment vas-tu, Blanka ? »

Elle avait ouvert les yeux.

« Bien. »

La mère s’en était mêlée : « Un garçon du village lui a jeté une pierre qui a touché sa tête et son cou. »

Puis elle s’était assise sur une chaise à l’écart.

« La blessure est sérieuse, il faut la nettoyer et la bander », avait dit le médecin.

La mère s’était dépêchée d’apporter une petite bassine en précisant qu’elle contenait de l’eau bouillie.

Adéla s’était tournée vers le médecin : « J’étudie dans une école d’infirmières.

– Vous avez une trousse de premiers secours ici ?

– Non.

– Il en faut pourtant une dans chaque maison ! »

Toute blême, Adéla avait éclaté en sanglots.

« Ne pleure pas, c’est de la responsabilité de tes parents », avait dit le médecin en humectant le bandage dans l’eau. Une fois nettoyée, la blessure s’était dévoilée dans toute sa largeur. Le médecin l’avait badigeonnée de teinture d’iode, d’un onguent, puis bandée.

Avant de partir, il avait précisé :

« S’il y a une mauvaise évolution, il faudra m’appeler en urgence. »

Puis le père avait émergé de son silence :

« À ta place, je ne le laisserais pas revenir.

– Pourquoi ? avait demandé la mère avec détachement.

– À cause de son allure, de sa manière de parler et de la considérable somme d’argent qu’il exige. »

La mère n’avait pas réagi, même si elle n’était manifestement pas d’accord avec cette affirmation.

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