La stupeur
Chapitre trente
Quand Iréna se réveilla le lendemain, il lui sembla que des pas résonnaient dans la cour. Des menaces et des cauchemars l’avaient tourmentée toute la nuit. Anton était tout près, elle essayait de se cacher sous la couverture, mais elle était trop courte et dévoilait ses jambes. Anton avançait vers elle d’un pas lourd, gonflé d’assurance. Iréna voulait crier mais le cri s’était brisé dans sa gorge, et elle s’était réveillée.
« Que t’est-il arrivé ? demanda Yanka.
– De mauvais rêves m’ont torturée.
– Tout est pour le bien, tout est pour la bénédiction, dit la tante avec une intonation d’antan.
– J’ai peur, ma tante.
– De quoi et de qui ?
– D’Anton, et aussi des Juifs morts.
– Tu dois prier, ma fille. La prière effacera la peur.
– J’ai du mal à prier. »
À ces mots, la tante écarquilla les yeux et dit : « Tu es jeune. Tout n’est pas perdu. »
Iréna était sur le point de lui demander : De quelle perte parles-tu ? Mais elle se retint et répéta : « J’ai du mal à prier.
– Moi aussi, j’avais du mal. Mais à présent je prie. »
Ces mots réduisirent Iréna au silence.
« Qui veut t’arracher la vie ? s’enquit la tante d’une voix plus douce, comme si elle venait seulement de percevoir la peur d’Iréna.
– Les Juifs morts. Anton.
– Pourquoi les Juifs ? s’étonna Yanka.
– Parce que je ne les ai pas aidés. Parce que je ne les ai pas cachés. Parce que je ne leur ai pas dit quelles étaient les intentions d’Ilitch.
– De mon temps, les Juifs étaient paisibles et vaillants. Ils se levaient avant les paysans. Ils ne se plaignaient jamais et ne se rebellaient pas.
– Maintenant qu’ils ne sont plus de ce monde, ils m’effraient bien plus. »
La tante écarquilla les yeux de manière appuyée, comme si ses muscles n’avaient plus la force de les retenir dans leurs orbites. « Tu exagères peut-être, non ?
– Dieu m’en garde, ma tante. Les rêves me les montrent dans une grande clarté. Leur mort se révèle à moi.
– Les morts ne menacent personne. Ils sont miséricordieux envers nous.
– Moi, s’écria Iréna d’une voix claire, je ne peux plus supporter leurs visages. Ils m’attirent à eux avec une puissance extraordinaire.
– Je les connais bien. J’étais orpheline quand tes parents m’ont recueillie chez eux. J’étais jeune et vive. Je travaillais aux champs et dans le potager. En automne et en hiver, je travaillais dans le magasin des Katz.
– Alors tu as bien connu Adéla et Blanka ?
– Elles étaient bébés. Je leur chantais des berceuses pour les endormir.
– Tu parlais avec les parents ?
– Beaucoup. Ils riaient lorsque je parlais dans leur langue.
– Ils ne te faisaient pas peur ?
– C’étaient des gens tranquilles, différents de nous. Je me sentais bien chez eux.
– Moi, ils m’ont toujours fait peur. Peut-être parce que papa les haïssait d’une haine féroce.
– Tu n’as pas de raison d’avoir peur. Les morts sont miséricordieux envers nous, répéta la tante.
– Ensuite Ilitch leur a dit de creuser une fosse et ils ont creusé. En silence, sans une plainte. Le père semblait croire que s’ils accomplissaient leur tâche correctement, ils seraient sauvés. Je ne comprends pas cette pensée naïve. On dit que les Juifs sont intelligents. On dit que les Juifs sont malins. Où est leur intelligence ? Ils ont vu la même chose que nous. Pourquoi ne se sont-ils pas enfuis ? »
La tante la dévisagea sans un mot, puis finit par dire : « Il faut croire qu’ils ont une autre manière de penser. »
Iréna poursuivit : « Finalement je n’en pouvais plus et je leur ai dit : “Sauvez-vous !” Mais ils ne se sont pas enfuis. Ils étaient fascinés par la mort qui approchait, et dans la nuit, Ilitch les a abattus comme un rien. Depuis, ils ne cessent de m’effrayer. Plus qu’Anton. Lui me tourmente et me fait mal, mais les Juifs se sont infiltrés dans mon âme et ne me laissent pas en paix. »
À ces mots, les lèvres de Yanka se mirent à trembler. Il était manifeste qu’elle avait compris les propos d’Iréna dans toutes leurs dimensions.
Iréna confia spontanément : « Voilà comment Ilitch les a préparés à la mort. J’étais si stupide que j’étais sûre qu’ils retourneraient à leur magasin et qu’on leur rendrait ce qu’on leur avait volé, une fois les impôts payés. Mais ils creusaient la fosse, ou se tenaient assis au bord, et Ilitch ne les laissait même pas aller aux toilettes. Ils sont restés parqués là, une odeur d’urine flottant autour d’eux. Personne ne les approchait.
– Pourquoi a-t-il fait cela ? demanda la tante en allant droit au fait.
– Apparemment, il en avait reçu l’ordre par les Allemands. Il ne l’a pas fait de son propre chef. Je t’ai déjà raconté, pour la fosse.
– Quelle cruauté.
– Maintenant tu comprends pourquoi ils me font peur. Ils m’effraient plus que jamais. Il me semble qu’un de ces jours, ils m’entraîneront vers la fosse.
– Quelle cruauté, répéta la tante, comme si tous les mots avaient disparu et que seul ce mot-là était demeuré.
– Je voulais te raconter quelque chose encore : au village, ils étaient persuadés que beaucoup d’argent était enfoui dans la cour, et c’est pour ça qu’ils l’ont retournée de fond en comble.
– Ils ont fini par trouver quelque chose ?
– Non.
– Tu n’as pas à avoir peur. »
La tante essayait d’arracher Iréna à son anxiété.
« Je me suis échappée, je n’y retournerai pas, dit Iréna en élevant la voix.
– Où veux-tu aller ?
– Dans un lieu où il n’y a ni peur ni douleur.
– Un tel lieu n’existe pas », lui dit abruptement la tante.
Puis Iréna parla des Juifs et d’Anton comme si les deux peurs s’étaient fondues en une. La tante ne comprenait manifestement pas ses propos, mais elle se garda de le manifester.
Finalement, elle raconta sa vie : au début, la solitude en ville lui était pénible. À présent, la solitude était la compagne de ses journées, mais ne recelait plus aucune menace.
Iréna voulut se concilier ses bonnes grâces, demanda pardon et lui promit que, quoi qu’il arrive, elle ne la laisserait pas longtemps seule. À quoi la tante répondit d’une voix perçante : « Je n’ai plus besoin de personne. Je n’ai besoin que du silence absolu.
– Je ne serai pas un poids. »
Le visage de la tante s’assombrit. Iréna s’en alarma : « Tu veux que je t’apporte un verre de lait ?
– Moi, grâce soit rendue à Dieu, je n’ai pas besoin des hommes. Je prépare moi-même mes repas, dit la tante en faisant le geste d’une personne qui ferme une porte.
– En quoi pourrais-je t’aider tout de même ? demanda Iréna, démunie.
– Moi, répondit la tante en fermant les yeux, j’ai besoin d’un sommeil ininterrompu. Un grand travail m’attend. Il faut récolter les pommes de terre et les légumes dans le potager. Ils sont mûrs. »
Iréna comprit que Yanka vivait dans un autre monde désormais et qu’il ne fallait pas la déranger.
La tante s’assoupit un instant en effet. Ses traits n’exprimaient aucune rancœur. Tenant la main d’Iréna, elle dit, comme hors de propos : « Notre vie en ce monde est si brève que nous n’avons pas la possibilité d’aimer ceux que nous voulons aimer. Tu sais en quoi les Juifs sont différents de nous ? Ce qu’ils ont, qui nous manque ?
– Quoi donc ? demanda Iréna, ahurie.
– Ils ont la force d’ignorer la mort. »
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