La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 59 sur 65

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La stupeur

Chapitre cinquante-neuf

 

 

Les nuits étaient froides désormais, mais à minuit, la propriétaire de l’auberge la mit dehors avec les autres. Aucune femme ne l’invita chez elle. Ses jambes la traînèrent à travers champs, jusqu’à ce qu’elle trouve une grange où la promesse qu’elle faisait à toutes ne se réalisa pas : elle avait peur de chaque ombre et du moindre bruit.

Elle crut apercevoir Blanka qui errait dans les champs. Le corps voûté, elle ressemblait aux malades et aux pestiférés qui avaient suivi le Messie, et Iréna se réjouit que la lumière du ciel soit descendue sur la jeune fille attardée. Elle connaîtrait le salut comme les autres.

Elle voulut se lever et courir vers elle pour l’embrasser, mais la lumière s’éteignit et elle cessa de voir dans l’obscurité.

Le lendemain, Blanka apparut de nouveau, mais sous un autre aspect, robuste et ruisselante de sang, comme si l’assassin n’avait pas achevé sa tâche.

Les mots fusèrent de la gorge d’Iréna : « Où vas-tu, Blanka ? »

Effrayée, la jeune fille s’effondra.

Ensuite, elle la revit quelquefois, en rêve ou éveillée. Elle lui criait : « N’aie pas peur. Toi aussi, tu connaîtras le salut. »

Une fois, elle fut tout près d’elle, mais Blanka se déroba au dernier moment. Iréna s’écroula en sanglotant.

À présent, des femmes, des enfants et des malades affluaient vers elle, venant des villages et des fermes. Les vieux aussi s’approchaient parfois pour réclamer sa bénédiction. Il s’avérait que l’assassinat des Juifs ne laissait pas beaucoup de gens en paix. Certains se plaignaient d’esprits mauvais errant dans leur cour, tandis que d’autres rapportaient les cris terrifiants qui s’élevaient de la terre, la nuit.

Iréna trouvait les mots pour chacun. De leur côté, les femmes lui tendaient une pièce ou une miche de pain.

Elle aurait pu louer une maison et y vivre, mais ses jambes ne restaient pas en place, l’entraînant d’un endroit à l’autre. Elle grimpait sur les collines, la majeure partie du jour, et descendait le soir à l’auberge des femmes. Son cœur lui murmurait qu’il lui fallait être en compagnie des créatures de Dieu. Elle parlait pendant des heures du supplice de Jésus. Ce qu’elle n’avait fait qu’entrevoir de manière floue dans son enfance se révélait désormais avec clarté dans toutes ses dimensions. Elle savait combien Jésus avait souffert à chaque étape de sa courte vie, et qu’Il avait voulu aider les malades et les maltraités qui Le suivaient, mais elle évoquait particulièrement sa présence à Jérusalem, et la façon dont Il s’était frayé sans la moindre crainte un chemin parmi les prêtres corrompus.

Entre chien et loup, des pensées sombres s’abattaient sur elle. Elle demeurait dans la grange, enlaçant le chiot en tremblant. Elle décampait dès qu’un homme approchait.

Alors que l’automne était à son apogée, un homme surgit de nulle part, grand, chauve, une cinquantaine d’années. Il lui apparut tout d’abord comme l’un de ces artisans faisant du porte-à-porte pour réparer une roue, souder la poignée d’une marmite ou aiguiser un couteau.

« Bonsoir », cria-t-elle.

Il releva la tête et elle vit qu’il s’agissait de monsieur Katz, tel qu’il était de son vivant : visage fermé, le front sombre barré d’une ride. Il lui manquait seulement le sac qu’il traînait toujours de la charrette au magasin, puis dans le cellier. Où est le sac ? fut-elle sur le point de demander, avant de comprendre qu’on ne posait pas de questions ainsi à un homme au milieu des champs, toutefois elle dit : « Que faites-vous ici, monsieur Katz ? »

Elle ne s’était jamais adressée à lui et s’en éloignait sitôt qu’elle l’apercevait. Son silence la terrifiait.

Elle se souvint que c’était vers lui que les clients du magasin se tournaient pourtant, à lui qu’ils posaient des questions ou faisaient des remarques. Mais il ne réagissait pas. Une perplexité réfrénée s’étalait sur son visage. Il était difficile de déterminer s’il réfléchissait ou n’entendait pas.

Un jour, alors qu’elle était enfant, elle avait songé que, s’il avait vécu au temps de Jésus, ce dernier l’aurait délivré de son mutisme.

« Où vos pas vous portent-ils donc ? » demanda-t-elle à la manière des curés.

Katz baissa la tête, comme si on lui avait posé une question à laquelle il ne fallait pas répondre.

« Je ne sais que faire, vous m’effrayez », dit Iréna d’une voix tremblante.

Il ouvrit sa bouche muette de façon surprenante :

« Nous ne pouvons pas mourir.

– Pourquoi ?

– Parce que l’on ne nous a pas donné la mort comme il faut.

– Vous êtes encore vivants ?

– Apparemment.

– Qui me parle ?

– Moi. Tu ne me reconnais pas ? dit Katz en souriant.

– Vous ne parliez pas de votre vivant.

– Maintenant on a le droit de parler », dit-il, et son visage tressaillit, comme s’il venait seulement de comprendre quelque chose.

Puis il s’éloigna sans un mot.

« Où allez-vous ? demanda Iréna en élevant la voix.

– À la fosse qui est à l’entrée du magasin », répondit-il en s’éclipsant.

Elle ne dormit pas cette nuit-là. Des visions lointaines et proches se mêlaient dans sa tête. Elle ressentait la solitude dans chacun de ses membres. Un tremblement s’empara d’elle à l’aube et ne la quitta plus.

Puis il lui sembla que les mots salvateurs étaient sur le point de revenir pour l’arracher à l’abîme des ténèbres. C’était un sentiment trompeur. Elle était au milieu d’un champ, près d’une cabane abandonnée, le chiot contre son sein, comme si elle avait été propulsée d’une vie remplie et agitée vers un silence de plomb.

Quelle avait été la teneur de cette vie ? Elle ne s’en souvenait plus. Le champ ouvert à tout vent la dévorait de peur. Elle recula vers la cabane en ruine, comme si celle-ci avait le pouvoir de la protéger.

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