La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 12 sur 65

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La stupeur

Chapitre douze

 

Il était trois heures et demie. Anton tardait. Les ombres s’allongeaient devant la maison, mais la rue était encore en pleine lumière du jour.

Les Katz étaient toujours à genoux. Un groupe de paysans s’était massé autour du gendarme, réclamant des détails sur l’incendie qui avait ravagé de nombreux champs et menaçait de s’étendre.

Ilitch expliqua d’une voix docte que l’incendie était certes important, qu’il avait ravagé champs et bois, mais que la rivière l’empêcherait d’atteindre le village. Il leur rappela que les choses s’étaient passées ainsi quelques années auparavant, il en serait de même cette fois, il n’y avait pas à s’inquiéter. Sa voix tranquille apaisa la petite foule et chacun s’en retourna chez soi. Un silence d’après-midi régnait dans la rue et sur les grands arbres.

Ilitch se leva pour s’approcher des agenouillés. À sa vue, la mère se redressa pour lancer d’une voix claire et révoltée : « Quel mal t’avons-nous fait ? Nous t’avons toujours bien accueilli. »

Ilitch émit un petit rire pour toute réponse.

« Et quand tu avais besoin d’un prêt, on n’était pas là pour te le donner ?

– Tu comprends ce qu’est un ordre ? C’est quelque chose de sacré pour un gendarme.

– Parce que tu as exécuté tous les ordres jusqu’à aujourd’hui ? demanda-t-elle insolemment.

– Les Allemands ne sont pas comme les Roumains ou les Ukrainiens. Ils sont à cheval sur l’exécution des ordres. Et ils punissent toute négligence avec sévérité.

– D’abord tu nous as fait nous aligner, et maintenant nous sommes à genoux. C’est un ordre qui vient d’eux, ou c’est de ta propre initiative ? »

Ilitch ricana, manifestement amusé par les mots « ta propre initiative ».

La mère poursuivit : « On a bien entendu que tout avait été pillé, des meubles jusqu’aux sacs de sucre et de farine. Nous n’avons plus de maison, plus de magasin, et notre sort est à présent entre tes mains.

– Pas entre mes mains. En aucun cas.

– Entre les mains de qui alors ?

– De Dieu. »

Cette réponse laissa la mère bouche bée, mais elle se ressaisit : « Tu ne peux pas nous soulager d’une façon ou d’une autre ?

– Je ne suis qu’un gendarme. Les Allemands sont des gens cultivés depuis toujours. Ils ne peuvent pas faire quoi que ce soit de contraire à la raison.

– Laisse-nous aller les voir. Adéla parle parfaitement allemand. »

Ilitch eut de nouveau un petit sourire : « Ce n’est pas moi qui leur conseille à qui ils doivent parler ou pas. Ils ont leur méthode. »

La mère insista : « Quatre pauvres Juifs mettraient donc en danger le village, la région, le monde ? Nous sommes des êtres humains, grâce à Dieu. Nous vivons ici depuis deux cents ans, peut-être plus. Nos ancêtres sont enterrés tout près d’ici et, le jour venu, nous serons enterrés au même endroit.

– Tout ce que tu dis est exact, ou plutôt, presque exact.

– Qu’avez-vous l’intention de nous faire ? Vous nous avez pillés, vous nous avez torturés. Et maintenant ? Vous allez nous tuer ?

– Tout doux, tout doux, madame Katz, les Allemands accomplissent leur tâche avec rigueur et maîtrise. J’ai déjà dit ce que tout le monde sait : ils sont cultivés, ils sont le symbole de la culture.

– C’est exactement ce que nous pensions d’eux : pourquoi ne pas continuer à leur faire confiance ? Mais si leur plan, c’est de piller et torturer pour finir par tuer, mieux vaut qu’ils l’accomplissent jusqu’au bout tout de suite. »

Ilitch l’écouta sans l’interrompre, puis lâcha : « Ce n’est pas entre mes mains. » Et il retourna vers les fourrés.

Iréna était restée à l’écart de la discussion. Il lui semblait qu’Adéla voulait se tourner vers elle, mais c’était un sentiment erroné. Au contraire, ce fut Blanka qui émergea de sa prostration pour s’adresser à elle : « Tu n’aurais pas un peu de soupe pour nous ? Nous avons faim et soif.

– Oui, j’en ai », dit Iréna, soulagée de ne pas être obligée de leur confirmer que la maison et le magasin avaient été pillés.

Elle rentra chez elle sans se préoccuper de l’avis d’Ilitch, sortit la marmite de soupe du buffet et la posa sur la cuisinière brûlante. En quelques instants, elle eut de quoi servir une assiette de potage chaud à chaque membre de la famille.

Ilitch ne s’en mêla pas. Étrangement, ce service qu’Iréna s’était empressée de rendre de bon cœur ne la rapprocha pas des Katz. Elle avait le sentiment qu’ils méritaient cette punition et que leur sort serait désormais de se tenir dans cette position.

Un jour d’hiver, alors qu’elle avait cinq ans, elle avait soudain eu envie de croquer une tablette de chocolat. Elle était allée voir madame Katz pour lui dire : « J’ai très envie d’un peu de chocolat. »

Accaparée par des clients, celle-ci l’avait repoussée en décrétant : « Pas d’argent, pas de chocolat. »

Effrayée par la réponse, elle n’avait pas osé entrer dans le magasin pendant des mois.

« Vous avez de la chance que je vous protège, cria Ilitch de loin.

– Le soir approche. Pourquoi ne nous laisses-tu pas rentrer chez nous ? Combien de temps on peut rester ainsi dehors ? demanda madame Katz.

– Dans la région, il y a des endroits où les maisons des Juifs ont déjà été pillées, et d’où on les a chassés en train », conclut Ilitch en s’en tenant à ces mots.

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