La stupeur
Chapitre quarante
Après des jours d’errance, de mauvais sommeil et de crises de panique, Iréna, mue par une impulsion, se campa sur ses deux jambes. Les cauchemars qui la torturaient la nuit avaient cessé, le soulagement était perceptible dans chacun de ses membres.
Enfant, elle avait eu la varicelle. Persuadée que sa fin était proche, elle voyait alors la mort dans ses hallucinations, sous la forme d’une fosse rouge.
Une fois guérie, elle avait été si joyeuse que sa mère avait éprouvé la nécessité de freiner ses ardeurs. Quelque chose de cette joie oubliée revenait en elle à présent.
Elle avança en direction du village. Les étendues d’eau étincelaient de toutes parts, faisant surgir des instants de bonheur enfouis qui avaient autrefois brillé dans son âme, avant de sombrer si profondément qu’il était devenu impossible de les atteindre.
Une scène lui réapparut soudain : près du ruisseau où nichaient des canards sauvages aux ailes bleutées, un soir, un garçon inconnu s’était approché d’elle et avait caressé ses seins qui pointaient tout juste. La puissance de la peur et du plaisir mêlés l’avait paralysée. Elle n’avait raconté l’incident à personne et, maintenant, c’était comme si le lieu et le garçon flottaient devant elle.
« Il n’y a pas de quoi avoir peur », dit-elle en continuant à avancer. Toutes les personnes qui s’en étaient prises à son corps au fil des années avaient disparu de son entourage. Les blessures palpitaient encore, certes, mais ce n’était plus dans un souffle de désespoir.
Le long sommeil lui avait restitué les sons et les couleurs effacés de son esprit. Elle se souvint d’un chant oublié que chantaient les bergers :
Le mauvais sommeil s’en est allé.
Remercions Dieu qui nous a rendu notre âme.
C’était une mélopée triste que l’on entendait de loin, comme un psaume antique.
Elle marcha longtemps, et plus elle avançait, plus elle sentait que le temps passé au bord de l’eau l’avait transformée. La peur ne l’avait pas quittée, mais la volonté d’agir lui était revenue. Elle regarda ses mains, palpa ses doigts. Aucun changement visible. C’étaient les mêmes doigts de labeur, dont la rougeur s’était cependant estompée ces derniers jours.
Mais il y avait ce prodige : le sang circulait dans son corps différemment.
Saisie par la faim, elle entra dans une auberge. Le maître des lieux lui prépara une assiette débordant de viande et de pommes de terre. C’était un homme grand, auréolé d’une belle barbe, qui lui rappelait un autre homme. Où ? Quand ? Elle ne s’en souvenait pas. Les gens autour discutaient d’une affaire qui ne s’était pas concrétisée, en rapport avec la forêt. Iréna comprit de quoi il retournait, mais il lui sembla pourtant qu’ils évoquaient un sujet compliqué qu’elle n’était pas capable d’appréhender en profondeur.
Lorsqu’elle eut terminé son assiette, l’aubergiste la resservit, puis s’en retourna derrière le comptoir.
Iréna n’osait pas lever les yeux. La pensée qu’elle le connaissait peut-être depuis des années mais qu’elle avait oublié son nom la tracassait.
Quelqu’un lança au maître des lieux : « Fais marcher la boîte à musique. » Les mélodies si familières, que l’on entendait dans toutes les tavernes, la rendirent mélancolique et l’inondèrent d’une grande miséricorde pour elle-même.
Son regard se posa de nouveau sur le visage barbu du maître des lieux. Un homme d’une cinquantaine d’années, sans signes particuliers, des traits sereins, comme s’il savait quelque chose que tous autour de lui ignoraient. Où nous sommes-nous rencontrés ? fut-elle sur le point de lui demander. Mais elle se souvint aussitôt : c’était Jean le Baptiste, dont le tableau était accroché à l’église au-dessus de l’autel, le visage incliné vers ceux qui s’agenouillaient devant lui, l’implorant de leur rendre la force de prier.
« Je savais que je te rencontrerais un jour », dit-elle, se réjouissant de voir une vision d’enfance ressuscitée.
Une certitude limpide baignait ses yeux. Elle était persuadée que tous les clients, les ivrognes et les deux prostituées plus toutes jeunes sauraient d’un instant à l’autre qu’ils se trouvaient dans un espace saint et s’agenouilleraient.
Elle se redressa, guettant le moment où le gramophone s’arrêterait, et où tous seraient pris de crainte et de tremblements.
Rien ne se produisit. Des assiettes pleines de rôti et de pommes de terre continuaient de sortir du passe-plat étroit. Des effluves piquants de piment et de vin local flottaient dans le moindre recoin. Accaparés par la faim, les gens mangeaient avec appétit.
Les deux prostituées bavardaient d’une voix joyeuse comme s’il leur avait encore été prouvé que la vie n’est que chimère et vanité, et qu’il fallait se réjouir de ce que l’on a.
Iréna les observa de loin avant de s’approcher et de leur lancer d’une voix comminatoire : « Ôtez vos chaussures. Ne voyez-vous pas que vous vous tenez dans un lieu saint ?
– Mais de quoi tu parles ? lui demandèrent les deux femmes d’une même voix joviale.
– Je ne répéterai pas ce que je viens de dire, annonça Iréna en s’écartant.
– Parle, allez, on veut savoir, dit l’une d’elles.
– J’ai déjà dit ce que j’avais à dire. Je n’ai rien à ajouter.
– Tu es qui, toi ? Une prêcheuse ?
– Je ne dirai rien de plus. »
Et Iréna se dirigea vers la sortie.
« Tu as employé le mot “saint”, n’est-ce pas ?
– Oui, dit Iréna. Tout lieu où des gens vivent, souffrent, endurent, est un lieu saint.
– Chez nous, le monde se divise autrement : la plupart des endroits sont souillés et il y a quelques endroits un peu moins souillés. »
Iréna se tourna vers l’une d’elles pour demander : « Pourquoi utilises-tu le mot “souillé” ?
– C’est la réalité dans laquelle nous vivons. Nous n’allons pas à l’église ni à confesse. Ceux qui nous nomment “filles perdues” ou “prostituées” ne savent pas de quoi ils parlent. Nous sommes simplement des putes. C’est un métier difficile, ingrat, épuisant, mais qui n’est pas dénué de qualités nobles. Nous mettons dehors ceux qui ont de mauvaises manières, utilisent des mots grossiers ou nous insultent. Un être ne vit pas que d’argent.
– Merci pour ta droiture et ta franchise, dit Iréna.
– Tu te trompes encore. Il ne s’agit pas de droiture, mais d’expérience de vie. La vie est invivable lorsque l’on n’a pas un minimum de respect pour soi-même. Nos clients le savent. Un jour, l’un d’eux s’est mis en colère après moi. Il a sorti un couteau et essayé de me poignarder. Je lui ai tiré dessus avec mon petit pistolet et je l’ai blessé. Au procès, j’ai plaidé ma cause en disant que j’avais agi ainsi pour protéger mon corps nu. Le juge a accepté mon argument et m’a acquittée. »
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