La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 2 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre deux

 

Elle avait renoncé à le supplier de ménager son corps. Il aurait arraché de toute façon le chiffon humide de son front et se serait aussitôt mis à l’œuvre, la plupart du temps à même le fauteuil.

Les assauts matinaux étaient encore plus éprouvants. Avant de partir au travail, il lui arrachait sa chemise et pesait sur elle de tout son poids, indifférent à son corps crispé de douleur, lui reprochant de ne pas se plier à ses désirs.

« Pourquoi n’aurais-tu pas pitié de ta femme ? » osait-elle parfois.

Il ouvrait alors la bouche.

« Quoi ?

– Ces maux de tête vont me conduire en enfer. »

Cette dernière phrase le rendait loquace. Les grognements se transformaient en semblants de mots, qui se déversaient sur elle comme s’ils jaillissaient d’un gosier bouillonnant. Il parlait de sa vie à lui, de son travail depuis l’enfance et de tous les bienfaits dont il l’avait couverte. Il réclamait quoi ? Un simple coït. Même les chiens copulent.

Iréna était stupéfaite. Le visage de son mari s’allongeait, lui rappelant celui de son propre père lorsqu’il répandait sa mauvaise humeur dans la maison. Elle tentait de se mettre à genoux pour implorer son pardon, mais il fulminait, et l’on aurait pu croire que, au lieu de parler, il cognait à la hache un billot de bois récalcitrant.

Alors qu’elle se levait pour se diriger vers le four, elle se souvint dans une grande clarté des vaches mortes, et l’apitoiement refoulé pendant des jours la submergea. « Maintenant, elles sont dans une fosse et moi ici », lâcha-t-elle, inconsciente de ce qu’elle disait.

Elle se ressaisit, se prépara un café et s’assit à table. Les lueurs matinales entraient dans la cuisine et le coin dédié aux repas. Dans la chambre à coucher flottaient encore l’odeur de la sueur et l’obscurité.

Sans crier gare, de lointains souvenirs l’envahirent. Quand elle était petite, sa mère l’emmenait à l’église. Elles traversaient des champs verts, passaient devant le moulin et faisaient une pause à la taverne.

Il n’est pas d’usage de boire un verre avant la prière, mais la mère s’autorisait ce petit écart pour se donner du cœur à l’ouvrage. C’était leur secret.

Après la messe, elles marchaient lentement sur les chemins sinueux et sa mère lui livrait des bribes de son enfance. Un jour, elle lui avait confié que, avant d’épouser son père, elle avait été fiancée à un beau jeune homme qui s’était noyé, entraîné par le courant de la rivière. Elle avait porté son deuil longtemps, avant de céder à la pression de ses parents et de se marier avec son père.

Cette confidence avait profondément marqué Iréna.

Avec les années, sa mère avait changé et s’était renfermée. Le visage teinté d’une rougeur insolite, elle avait cessé de parler. Elle allait désormais seule à l’église, comme si elle cherchait à fuir son monde.

À son retour, ses yeux brillaient des nombreux verres engloutis. Elle se répandait en injures sur les voisins qui s’étaient enrichis, et les cousins qui avaient cessé de leur rendre visite.

Elle avait vieilli ainsi. Le père non plus n’avait pas connu la paix dans ses dernières années, mais il serrait les dents, passant sa colère sur le bétail.

Le troisième verre de café, le plus fort, arracha Iréna à ses souvenirs, et elle se réjouit de constater que le ciel était clair, le silence doux, et qu’elle-même n’était pas tenue d’aller travailler.

Elle avait arrêté de bêcher la terre depuis que les inondations avaient détruit les terrasses de culture. Elle avait alors aidé l’intendant de l’école à laver le sol des classes et le préau, puis l’avait remplacé après sa mort. Les enfants ne l’embêtaient pas, le plus souvent elle était occupée dans la cour où elle aurait volontiers passé plus de temps s’il n’y avait eu l’obligation de servir le repas à Anton dès son retour.

Cet emploi avait pris fin avec les vacances d’été. Le silence régnait dans l’école fermée. En revanche, les cris joyeux des enfants nageant dans la rivière résonnaient dans tout le village.

Si seulement Anton ne la brimait pas comme il le faisait, elle aurait aimé aller voir sa tante Yanka qui habitait loin, dans les montagnes.

Lorsqu’elle était enfant, sa mère l’emmenait chez elle. C’était une femme élancée, à la vie monacale, habitant dans une maison isolée sur laquelle la forêt projetait ses ombres. Elle ne s’était pas mariée et sa vie recluse, loin du tumulte des hommes, suscitait l’incompréhension et les railleries du commun des mortels.

Iréna appréciait ses manières tranquilles, sa maison et son jardin qui se prolongeait jusqu’à la forêt.

« Pourquoi tu ne te maries pas ? lui demandait-elle naïvement.

– Je ne sais pas, répondait Yanka sans se fâcher.

– Ce n’est pas dur de vivre seule ?

– Non. »

Lorsqu’elle avait arrêté l’école, à douze ans, sa mère ne l’avait plus emmenée chez tante Yanka.

On parlait peu d’elle à la maison, et son souvenir s’était effacé. Ce ne fut que lors de son mariage, ou plus exactement deux ans plus tard, qu’Iréna avait commencé à se languir d’elle. Elle avait émis le souhait de lui rendre visite, mais Anton ne l’y avait pas autorisée.

Iréna se leva pour aller vers l’armoire.

Ce mouvement sans intention précise réveilla le désir niché en elle depuis longtemps : fuir, fuir. Cette fois, le désir prenait une direction : tante Yanka. Nul ne me trouvera dans la forêt, et si l’on me retrouve, je me jetterai à l’eau. L’idée que la rivière pourrait la dissimuler dans ses flots était l’une des pensées qu’elle cultivait secrètement.

Petite, elle avait aimé nager dans les zones sombres du cours d’eau, se cacher dans les bosquets et observer pendant des heures les minuscules créatures vivantes escaladant un brin d’herbe.

Elle s’était liée un jour avec un renardeau. Confiant, il s’était approché d’elle pour effleurer ses plantes de pied. Ce souvenir lointain et trouble l’enchanta. Elle ouvrit l’armoire, sortit son manteau d’hiver, mais le remit aussitôt en place.

OceanofPDF.com