La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 33 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre trente-trois

 

« Avant la mise en bière, le père d’Hugo s’est lamenté : “Hugo, Hugo, où t’en es-tu allé ? Tu as appris à soigner les gens pendant six ans, mais tu n’as pas pu te guérir. Comment allons-nous pouvoir vivre sans toi ?”

« Je n’ai pas compris la suite qu’il a chuchotée, les yeux clos.

« En revanche, la prière des services funéraires fut bruyante, et sans le moindre murmure. Je n’avais plus de voix pour protester.

« Plusieurs années se sont écoulées depuis qu’Hugo est au ciel, mais il vit totalement en moi, ne quittant ni ma main ni mon visage. Je regrette de ne pas lui avoir donné des fils et des filles. Avec des enfants, son existence se serait élargie et sa beauté se serait répandue.

« Mais ce qu’il m’a donné remplit mon âme encore aujourd’hui. Lorsque je suis triste, je mets sa veste et sa casquette, je sors dans la cour, et sa présence se renforce en moi. Il m’a laissé également deux costumes et un manteau d’hiver, que je porte dans les périodes sombres, et je me sens alors plus encore avec lui. Tous ses vêtements me vont. Ses chaussures aussi.

« J’ai quelques photos de lui au lycée ou à l’université. Il y est entouré de jeunes filles. Ce n’est pas étonnant, il était beau et les filles avaient un penchant pour lui.

« J’aime laver ses vêtements et les repasser une fois secs. Ils sont encore imprégnés de son odeur, qui s’intensifie avec les années. Chaque soir, j’enfile ses sous-vêtements et l’un de ses pyjamas.

« Dans ses derniers jours, Hugo m’a dit : “Éloigne-toi des Juifs.”

« – Pourquoi ?

« – Tout le monde veut leur mort.

« – Je n’ai pas peur”, ai-je répondu sans équivoque.

« J’ignorais alors à quel point il avait raison. S’il était encore avec moi, nous nous serions enfuis dans la forêt, notre vie aurait changé et se serait étoffée.

« Je n’ai pas la force de te raconter maintenant ce que j’ai traversé après la mort d’Hugo. Pour être brève : j’ai erré dans la ville plusieurs jours, d’une taverne à l’autre. Je craignais de le perdre tout à fait.

« La nuit, je m’accrochais à lui dans me rêves en lui demandant pourquoi il ne me revenait pas. Il répondait avec sa vraie voix : “Je suis en route vers toi.”

« Il y avait des jours sinistres où il ne me répondait pas.

« Une fois, à bout de désespoir, j’ai prié devant une icône. Le visage d’Hugo s’est soudain substitué à celui de Jésus, et une prière s’est élevée de manière continue. Ce n’est que lorsque j’ai ouvert les yeux que le visage de Jésus est revenu sur la planche fendue.

« Et j’ai soudain pris conscience que Jésus était juif. Son père et sa mère étaient juifs. Nos Juifs sont leurs descendants. Cette révélation a attisé des braises en moi et j’ai dit à une femme assise près de moi dans la taverne : “Jésus était juif. Son père et sa mère étaient juifs.” Elle m’a dévisagée comme si j’étais devenue folle et s’est mise à crier : “Ne dis pas ça ! C’est interdit !

« – C’est la vérité !”

« Prise de panique, elle s’est levée, prête à partir.

« Le tenancier de la taverne avait entendu notre échange. Il m’a pointée du doigt en lui disant : “Elle est saoule. Ne fais pas attention à elle.”

« Je me suis levée à mon tour : “C’est la vérité. Tous les sculpteurs et tous les peintres nous racontent que Jésus était juif. Et les Écritures nous le racontent aussi.”

« Un jour, j’étais en route vers une auberge, quand un paysan m’a entendue parler toute seule. “Jésus était juif !” Il s’est approché de moi et m’a giflée en me traitant d’âme perdue. Je n’ai pas eu peur et lui ai répondu : “Le ciel et la terre témoignent que Jésus était juif. Le sort de ses descendants témoigne que Jésus était juif.”

« Saisissant le sens de ce que je disais, le paysan a continué de me gifler. Et, pris d’une fureur terrible, il a fini par hurler : “Tu es une sorcière. Tu n’as pas le droit de vivre au milieu des hommes. Tu souilles la sainteté. Tu profanes le Saint des Saints. Ce serait une bonne action de te lapider.” Il est parvenu à me faire tomber et m’a piétinée.

« Heureusement que j’avais bu quelques verres. Je n’avais pas peur et, bien que blessée, j’ai pu lui lancer encore : “Dieu connaît la vérité. Il te demandera des comptes pour tout ce que tu m’as fait.” Cette malédiction a dû l’impressionner car il m’a laissée tranquille.

« Cette nuit-là, j’ai difficilement trouvé une auberge pour pouvoir reposer mon corps meurtri sur une paillasse. Je me suis tordue de douleur toute la nuit, persuadée qu’à l’aube Dieu prendrait mon âme. Je me trompais encore. Anesthésiée par la douleur, blottie dans la paille, je me suis endormie et j’ai plongée dans un profond sommeil. »

OceanofPDF.com