La stupeur
Chapitre soixante-deux
Il lui semblait parfois qu’elle était en route vers le Vieux pour lui réclamer une aide concrète. Elle se disait : Les gens l’ignorent, mais le Fils savait qu’Il serait dénoncé au terme de son périple, interrogé, puis cloué sur la Croix, à la grande joie des délateurs.
Il lui arrivait de ressentir une douleur dans la paume de ses mains et dans ses pieds, comme si on y avait planté des clous.
« S’Il savait ce qu’allait être sa fin, pourquoi ne s’est-Il pas enfui ? demanda en s’agenouillant une des femmes malades qui la suivait.
– Il voulait rester encore avec nous », répondit Iréna en s’identifiant pleinement à lui.
Puis elle ajouta pour elle-même :
« Le pèlerinage à Jérusalem est exaltant, mais sa fin est tranchante. »
Souvent, elle s’asseyait sous un arbre, tentait de suspendre le temps et chuchotait : « Ne pas se presser, ne pas courir. Qui sait quelles épreuves nous attendent encore ? Il n’y a plus de Juifs, mais leurs esprits remplissent toutes les demeures. Ils seront avec nous à jamais. »
Elle s’adressait désormais aux esprits en usant du « vous » :
« Vous êtes au ciel à présent, pourquoi descendre nous effrayer ? La place des morts est au ciel, pas dans les champs ni dans les cours. »
Elle vouvoyait même son amie d’enfance Adéla.
« Pourquoi tu me vouvoies ainsi ? osa lui demander celle-ci.
– N’est-ce pas ainsi qu’il faut s’adresser aux morts ?
– Mais tu ne m’as jamais vouvoyée, insista Adéla.
– En effet, tant que tu étais en vie.
– Je suis encore en vie, dit Adéla d’une voix claire. Personne ne me prendra la parole. Je n’ai certes plus de corps, mais mon âme vit en moi et continue de scruter ce que j’ai fait ici-bas et ce que l’on m’y a fait. Je t’ai toujours tutoyée. Tu m’as confié tes maladies, je t’ai donné de l’aspirine et des gouttes de valériane. Je n’oublierai pas la soupe de légumes que tu nous as offerte avant qu’Ilitch ne commette son forfait. »
Iréna savait qu’il ne fallait pas chasser les esprits par la parole, pourtant elle essayait. Elle avait constaté, par exemple, que mentionner le curé de son village, Nikolaï, était un bon moyen d’accéder à un sommeil ininterrompu et dénué de terreurs. Mais les stratagèmes n’agissaient pas toujours. Lorsqu’ils ne servaient à rien, elle quittait sa couche et se rinçait le visage en se disant : Le matin va bientôt venir et engloutir la mauvaise obscurité.
Anton avait disparu de ses pensées, même si elle le voyait quelquefois sous les traits d’un paysan travaillant dans les champs, ou d’un artisan assis sur un billot de bois dans une menuiserie. Elle s’effrayait, puis se ressaisissait aussitôt.
Elle répétait parfois ses propos concernant les hommes qui brutalisent leur femme : « La matrice est le secret sacré de la femme. Quiconque la meurtrit sera châtié. »
Ses cheveux blanchissaient, et les femmes cessèrent de l’appeler « ma fille ». Même les femmes âgées lui donnaient du « petite mère ». Ce nouveau qualificatif ne la flattait pas.
Je n’ai même pas d’enfant, voulait-elle s’écrier. Je ne suis pas digne d’être appelée ainsi.
Mais la nuit, les hallucinations l’enflammaient et elle s’imaginait enceinte d’un enfant qui ressemblerait à Jean le Baptiste et purifierait les créatures de la souillure qui les avait imprégnées. Elle gardait ces hallucinations pour elle et répétait : « Les hésitations sont nombreuses et le cœur n’est pas en paix. Nous lutterons de nombreuses années encore contre les cauchemars, mais le jour viendra où Jean le Baptiste nous purifiera. Il a commencé à le faire, il continuera. »
Elle rencontra des paysans grossiers qui l’assaillirent, la traitèrent de tous les noms et l’accusèrent de séduire les jeunes garçons en leur permettant de téter ses seins. Mais Iréna ne craignait plus personne. La certitude qu’il lui fallait être auprès des femmes, parler avec elles, se taire avec elles, était plus forte que toutes ses peurs.
Lorsqu’une femme vint la voir en se plaignant des maux de tête qui lui faisaient perdre la raison, Iréna dit d’une voix claire : « Je prends toutes tes douleurs, petite mère. Je ne suis pas venue au monde pour dépouiller les gens, mais pour les délivrer de leurs souffrances. Donne-les-moi toutes. Elles seront miennes désormais. »
Entendant ces phrases limpides, la femme s’agenouilla et se signa.
« Comment est-ce possible, serais-je en un lieu saint ? »
Et partout, Iréna répétait : « Donne-moi tes souffrances, donne-moi ta chair douloureuse, donne-moi ton humeur mélancolique. Je peux contenir en moi beaucoup de souffrances. Je ne suis pas venue au monde pour autre chose que cela. »
Certains la bénissaient pour ces paroles, tandis que d’autres l’insultaient et la traitaient de sorcière.
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