La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 43 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre quarante-trois

 

 

Elle commanda deux verres d’alcool qu’elle engloutit et qui la mirent de bonne humeur. La fenêtre lui dévoilait un autre visage des lieux : elle pouvait voir les coteaux et les prés. Elle se réjouit de la lumière crépusculaire qui allait durer longtemps et qu’elle aurait tout loisir de contempler. Sa vie lui apparut comme une citerne dont les eaux usées avaient été évacuées. Elle ressentit une nouvelle proximité avec ses parents et son frère mort prématurément. Elle présagea que, à la fin de ce jour, elle aurait des visions d’eau dans son sommeil.

Pour l’heure, l’auberge se remplissait. Assise entre deux hommes qui la pelotaient sous la table, une petite femme charnue au visage rond et rose ne cessait de rire.

Iréna suivait avec attention le moindre bruit, le moindre geste, espérant que quelqu’un se dirigerait vers elle en clamant : « Regardez ! C’est Iréna. »

Le soir changeait de couleur, mais personne ne s’approchait elle. Les bras chargés, la serveuse s’affairait de table en table, apportant à tous de bons plats.

Mais d’Iréna personne ne s’approchait.

Au bout d’un moment, elle se leva pour dire : « Mesdames et messieurs, j’ai une annonce importante à vous faire et il conviendrait que je vous la fasse avant la tombée de l’obscurité. Bientôt, Jean le Baptiste viendra vers nous et nous enjoindra d’être baptisés de sa main. C’est lui le messager du Messie, nous devons lui obéir. Nul ne doit se dérober. Sans baptême, il n’y a ni pardon ni expiation. Voici qu’approchent de grands jours, auxquels nous devons nous préparer. Que chacun vienne dans ses vêtements habituels, Jean le Baptiste ne prête pas attention au style vestimentaire. Venez en tenue de travail, en tenue d’intérieur. Mais pour l’instant, reposez-vous, reposez-vous et ne torturez pas vos femmes. Il faut que notre camp soit exempt de souffrances inutiles. » Et elle se rassit.

On crut d’abord à une farce organisée par l’aubergiste ou l’un de ses employés. Tremblante, le visage livide, Iréna était clouée à sa place. Elle n’était plus la même. Elle n’avait jamais pris la parole en public. Même chez ses parents, elle ne parlait jamais fort. Et pourtant c’était bien elle. Un frisson parcourut son corps.

À partir de là, on ne la laissa pas tranquille. Les cris contre elle fusaient de toutes parts. Elle garda son calme et ne prononça qu’une seule phrase, d’une voix étonnamment sereine : « Ne vous inquiétez pas, messieurs, il y a un jugement, il y a un juge. » Et l’ambiguïté de son ton ne permettait pas de savoir s’il s’agissait d’une menace ou d’une consolation.

Puis elle fut sur le point de se relever pour dire : Je m’appelle Iréna. Ce n’est pas moi qui ai dit ce que j’ai dit. Je suis une femme simple, je nettoie les sols dans une école. Ce n’est pas moi. Quelqu’un d’autre a parlé à travers ma gorge. Pardonnez-moi, bonnes gens, pardonnez-moi.

Mais elle n’avait plus l’audace de se tenir debout ni de s’exprimer. Une faiblesse s’était emparée de tout son corps. Les jambes coupées, elle tentait de maîtriser leur tremblement en les pressant de ses deux mains.

Les gens s’attendaient à un nouveau flot de paroles, qui ne vint pas. La faiblesse avait envahi tout le corps d’Iréna, et le tremblement ne cessait pas.

Dans cette taverne, il était déjà arrivé que des gens soient soudain pris de logorrhée.

Un homme buvait six ou sept verres, puis commençait à régler ses comptes avec sa femme, sa belle-mère ou ses fils. L’explosion d’Iréna était d’un autre ordre. Elle-même ignorait à quel point elle était différente. Lorsque quelqu’un énonce des propos curieux, on considère qu’il a perdu la raison.

Iréna resta dans son coin et les gens détournèrent le regard.

Il lui apparut clairement que ceux qui étaient assis face à elle étaient des juges envoyés par les autorités locales pour étudier son cas. Ils étaient en train de récolter des faits et des preuves. Le jour venu, les gendarmes viendraient l’arrêter, entraveraient ses mains et ses jambes, et la conduiraient à la maison d’arrêt. Cette pensée ne l’effrayait pas. Elle les attendait.

Elle se mit à marmonner : « Je suis coupable, je n’ai pas pris soin de mes parents dans leurs vieux jours. Ils m’agaçaient. J’avais oublié leur gentillesse et leur dévouement. Lorsque j’étais petite, ils m’ont emmenée en ville pour me faire opérer des amygdales. Des années plus tard, ils m’ont emmenée voir un gynécologue pour guérir ma stérilité. Malgré les examens pénibles, je n’ai jamais conçu. À un moment donné, ils n’ont plus voyagé avec moi et m’ont fait la tête. Comme si j’étais coupable. Avec Anton, ils parlaient librement, et il était clair que j’étais coupable à leurs yeux, qu’ils seraient prêts à témoigner de mon refus de me soumettre à ses désirs. Les plats que je cuisinais n’étaient pas toujours les plus savoureux. Mes maux de tête fréquents m’empêchaient de prendre du plaisir dans l’accouplement. De toute façon, j’étais stérile et c’était de ma faute. Plus les années passaient, plus ma faute grandissait. »

OceanofPDF.com