La stupeur
Chapitre dix-neuf
Ilitch assassina la famille Katz dans le dernier quart de la nuit.
Iréna perçut dans son sommeil les ordres et les tirs, mais elle refusa de croire à ce que ses oreilles avaient entendu.
Avant de rentrer chez elle dans la soirée, elle avait discuté avec Adéla qui lui avait donné quelques cachets d’aspirine en lui intimant de ne pas en prendre plus de deux à la fois. Iréna avait ignoré la recommandation et en avait avalé trois. Les maux de tête l’avaient lâchée.
Lorsqu’elle avait dit au revoir à Adéla, elle avait le sentiment que l’assignation à résidence des Katz et le creusement de la fosse allaient bientôt s’achever. Ilitch allait leur annoncer la bonne nouvelle. La mère lui tendrait des billets sortis de son tablier et tout s’arrangerait, comme d’habitude.
Anton était rentré tard, complètement ivre, et avait mangé ce qu’Iréna lui avait servi. Après le repas, il avait enfilé sa chemise de nuit et l’avait violentée dans le lit, avant de plonger dans un sommeil lourd. Iréna avait avalé deux cachets d’aspirine supplémentaires et s’était endormie.
Elle se réveilla de son sommeil troublé, les membres fourbus, une brume verte brouillant sa vue. Elle vit le visage d’Adéla, et il lui sembla qu’il était brûlé. « Je viens tout de suite », dit-elle en essayant d’extirper ses jambes de la couverture. Mais c’était au-delà de ses forces. Elle finit par surmonter la douleur qu’elle éprouvait dans son bassin et se mit debout. Les cachets d’aspirine avaient certes atténué la migraine, mais sa tête restait blessée.
« Nous aussi nous souffrons. Notre vie n’est pas un chemin semé de roses », dit-elle en réponse à une question qui n’avait pas été posée. Elle se prépara un café et s’assit à table.
La fosse lui apparaissait à présent comme une conséquence de l’entêtement de la mère. Si elle avait pris les devants en donnant à Ilitch quelques bouteilles ou quelques pièces d’or, l’affaire se serait terminée bien plus tôt. Mais comme elle n’avait rien donné, il les avait tourmentés. Les Juifs sont têtus. S’ils ne l’étaient pas autant, on les haïrait moins.
Ses pensées poursuivaient leur cours : en fin de compte, Ilitch gagne sa vie avec les pots-de-vin. Sinon, sa situation serait dramatique. Tout le monde lui en verse. Pourquoi être buté et les lui refuser ? Maintenant qu’il est dans son grand âge, il a un peu plus de besoins. Elle pensa qu’elle devait aller voir la mère pour lui dire : « Donne-lui quelques pièces d’or, donne-lui ce qu’il demande, et il vous libérera. Ça suffit d’être têtue comme ça. Ça suffit de rester sur son quant-à-soi. » Ce désir de mettre en garde la mère la poussa à se lever, et elle se dirigea vers la fenêtre.
Elle eut la sensation que la terrible menace s’était évanouie d’elle-même. Qu’Ilitch était retourné à la gendarmerie, et les Katz dans leur magasin. Le large trou, creusé au prix d’un grand effort, avait été comblé et ressemblait à un plan d’oignons aux bulbes arrachés. Dans les champs alentour, on coupait le trèfle. Des effluves d’herbe fraîchement coupée flottaient dans l’air.
« Grand-mère ! »
C’était une voix de petite fille.
« Oui ?
– J’ai allumé le four.
– Tu as très bien fait. »
Les voix familières renforcèrent en elle le sentiment qu’il ne s’était rien passé pendant la nuit. Elle voulut aller voir le couple qui coulait de vieux jours sans embêter quiconque. Ça faisait un certain temps qu’elle souhaitait leur raconter qu’elle travaillait à temps complet à l’école, nettoyait de nombreuses classes, et qu’il lui était difficile de bêcher le terrain derrière sa maison. Elle savait que les deux vieux repousseraient ses explications en assénant que la terre des ancêtres est sacrée et que c’est un péché de la délaisser. Celui qui abandonne l’héritage de ses ancêtres devra rendre des comptes le jour venu.
Elle avait peur d’entrer chez eux. Ils lui rappelaient la manière de vivre de ses parents. Un jour, elle avait entendu la vieille marmonner : « Une femme ne doit pas se plaindre de son mari qui travaille dur et mérite un bon repas et un bain chaud. Quiconque se plaint doit d’abord examiner ses actes. » Iréna avait eu l’impression que ces paroles lui étaient adressées, ce qui avait augmenté son appréhension, et elle évitait depuis d’aller chez eux.
Mais cette fois, elle rassembla son courage et pénétra dans la maison. Surpris, le vieux couple ne se leva pas pour l’accueillir. Iréna aborda le sujet sans détour en expliquant qu’il lui était difficile à présent de travailler la terre. Le nettoyage des sols de l’école lui suçait le sang, et les maux de tête ne la laissaient pas tranquille.
Les vieillards ne bougeaient pas, la contemplant comme on regarde quelqu’un qui s’est trompé de date.
« Croyez-moi, je voudrais vraiment travailler la terre, mais je n’en ai pas la force. Je ne tiens pas sur mes jambes », dit Iréna d’une voix qui implorait le pardon.
À ces mots, la vieille se leva : « Nous sommes voisins depuis des années. Il ne nous reste plus beaucoup de temps sur cette terre. Si Dieu le veut, nous serons également voisins de tes parents au ciel. Nous leur parlerons de toi. Nous savons que tu as une vie difficile. »
Iréna en fut bouleversée. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas entendu une voix aussi miséricordieuse.
« Il faut que je lâche l’école et que je retourne travailler la terre », s’empressa-t-elle de dire.
La vieille s’approcha pour lui baiser le front. Le contact de ses doigts imprégnés d’une odeur rappelant la Saint-Nicolas était doux.
« Grâce à Lui, tu auras des enfants », décréta-t-elle.
Iréna esquissa un geste de renoncement.
« C’est plus la peine.
– Il est interdit de désespérer. Il faut prier et espérer, répliqua la vieille sur le même ton.
– Dieu vous garde. »
Et Iréna se dépêcha de sortir.
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