La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 52 sur 65

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La stupeur

Chapitre cinquante-deux

 

 

Elle avançait ainsi, de village en village et de bois en bois, le chiot à ses côtés, tandis que les jours raccourcissaient et que la nuit tombait désormais dans une chape de plomb.

Partout son nom se répandait. Une poignée de gens croyait en ses paroles, les autres les tournaient en dérision. Mais Iréna ne se laissait pas abattre. Elle voyait Jean le Baptiste au bord de l’eau, et le visage du Messie sur les coteaux.

À présent que les nuits étaient plus longues, elle dormait dans des tavernes isolées, au cœur des vallées, en enlaçant son chiot pour se réchauffer.

Dans un village, une femme vint à elle en l’implorant : « Aide-moi, ma fille. Sauve-moi de l’horreur. » C’était une femme svelte à l’allure distinguée, dont la longue robe en lin effleurait les pieds nus. Son visage exprimait une douleur contenue.

« De quelle horreur parles-tu, ma petite mère ? lui demanda Iréna avec une attention soutenue.

– Nos voisins juifs ont été tués, il y a un mois. Depuis, je ne connais plus le repos.

– C’est surmontable, dit Iréna en sentant aussitôt que ses paroles étaient insignifiantes, dénuées de sentiment et de conviction.

– C’étaient des gens paisibles.

– Ce n’est pas toi qui les as tués, petite mère.

– J’ai vu comment on les a tués et je n’ai rien fait. J’étais paralysée, je ne pouvais même pas émettre un son. »

Iréna lui proposa un mot sur lequel elle pourrait s’appuyer pour poursuivre :

« Et depuis ?

– Depuis, je ne connais plus le repos. Je les vois chaque nuit à ma fenêtre : le père, la mère et les trois garçons. On a bien connu aussi les grands-parents. Tous se tiennent à la fenêtre, comme s’ils allaient entrer dans la maison. Ils ne partent que lorsque l’étoile du matin apparaît dans le ciel. »

Iréna releva la tête et chuchota : « Tu dois leur dire : “Esprits, allez vers votre repos. Dieu a créé une séparation entre les vivants et les morts. Vous n’avez pas le droit de venir chez moi.”

– Je n’ose rien dire. On les a tués alors qu’ils étaient innocents. Et même maintenant, alors qu’ils ne sont que des esprits, on les bat à coups de râteaux.

– Tu dois leur dire d’une voix tranquille et douce : “Esprits, allez vers votre repos.”

– Ils ont dû espérer que je les défende. Mais je n’ai rien fait. J’étais paralysée.

– Et où était ton mari ? demanda curieusement Iréna.

– Aux champs. Il coupait du trèfle, dit la femme, les lèvres crispées de douleur.

– Il est interdit d’avoir peur. Renforce-toi dans ta foi. Dieu en personne, et nul autre, te sauvera de la peur. Celui qui a peur vit dans un monde de chimères. La peur le ballotte comme un grain d’avoine. Nous sommes des croyants, enfants de croyants, et nous ne devons pas avoir peur.

– C’est ce que je me dis parfois, ma fille, pourtant la peur ne me quitte pas. Ils se pressent à ma fenêtre chaque nuit et je tremble, confia la femme d’une voix bouleversée, comme si elle était sur le point de s’agenouiller.

– Petite mère, il faut que tu leur dises que c’est la volonté de Dieu. »

La voix d’Iréna s’était soudain raffermie.

« Je ne crois pas que ce soit la volonté de Dieu. Il est plein de bonté. Seuls les hommes sont mauvais et méchants. »

Iréna fut stupéfaite du ton de la femme. « D’où tiens-tu cette certitude ? lui demanda-t-elle.

– Des Écritures. C’est écrit noir sur blanc.

– Et que disent-elles ?

– Tu ne tueras point. Il faut punir l’assassin, même au prix de sa propre vie. »

Iréna se sentait pauvre et insignifiante auprès de cette femme si grande et distinguée. Ces derniers jours, les forces qui la poussaient à aller d’un endroit à l’autre, à prendre place dans les auberges pour claironner à tout vent : « Jésus était juif, son père et sa mère étaient juifs », avaient décru. Sa capacité de tenir tête à une foule hostile avait sombré. Elle était si faible qu’elle désirait mourir.

Mais, comme par prodige, la grande femme distinguée l’arracha aux ténèbres, et Iréna recommença à dire : « Jésus était juif. Il aura pitié de ses descendants. » Puis elle perdit connaissance. La femme s’agenouilla près d’elle.

« Je vais t’apporter un verre de lait. Ça fait combien de jours que tu n’as ni bu ni mangé ?

– Deux jours.

– Tu t’es affaiblie. Un corps privé de nourriture ne peut pas affronter une telle route.

– Dans mes pérégrinations, j’ai appris ceci : l’homme est un être faible. Ce n’est que lorsque la main de Dieu est posée sur lui qu’il se remplit de force et devient capable de briser une roue en fer. Mais lorsque la main de Dieu s’est éloignée de lui, il défaille et s’effondre. »

La femme apporta un grand verre de lait frais à Iréna, qui la remercia ainsi : « Dieu te garde. Ça fait deux jours que je n’ai pas touché à de la nourriture. J’ai la tête qui tourne. C’est mon point faible. Depuis que je me suis mariée, je souffre de maux de tête.

– Je vais t’apporter une tranche de pain.

– Nul besoin. Ma mère disait toujours qu’un verre de lait désaltère et nourrit à la fois. »

La femme l’invita à s’asseoir sur le banc devant l’entrée de sa maison et elles discutèrent comme de vieilles connaissances partageant un secret.

Iréna lui confia que, dans son village aussi, les Juifs avaient été assassinés, et leurs biens, pillés. « Quatre Juifs en tout. » Elle lui dit également qu’elle avait fui sa maison et son mari. Et c’était lors de cette fuite qu’il lui avait été révélé que Jésus était juif. Son père et sa mère étaient juifs. Les grands-parents, les oncles aussi, ce qui faisait que les Juifs étaient ses descendants.

« Je t’ai entendue évoquer cela. Qui a placé ces mots dans ta bouche ? s’étonna la femme.

– Je l’ignore. Parfois le doute sur les mots que je prononce me torture, et parfois je suis emplie d’assurance et crois en mes forces.

– Il faut que tu ailles vivre dans une grande ville. Là-bas, les gens sont éduqués. Il y a de la culture, du théâtre. Là-bas, je suppose qu’on te comprendra.

– Depuis que j’ai découvert que les Allemands orchestrent la tuerie, j’ai cessé de croire en leur culture. Mieux vaut être ici, dans ce méchant coin de terre, qu’en ville.

– Qui te défendra ?

– Celui qui défend le monde.

– Ma fille, tu m’émerveilles. N’hésite pas à frapper à ma porte si tu as faim. Il y aura toujours du pain et du lait pour toi.

– Merci, petite mère. »

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