La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 6 sur 65

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La stupeur

Chapitre six

 

 

Elle dormit environ une heure, mais lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle eut l’impression d’émerger d’un long sommeil. La lumière inondait la chambre et le silence semblait être passé à l’état solide. Anton va bientôt rentrer, je n’ai rien préparé, s’effraya-t-elle, assise sur le lit. De son sommeil bref mais profond, seuls quelques lambeaux de scènes subsistaient devant ses yeux, le cauchemar en lui-même s’était évaporé.

Il n’était que midi et demi. Elle se réjouit de constater qu’elle avait encore du temps.

Elle quitta le lit pour aller vers la fenêtre. Le tableau qu’elle découvrit l’effara : tous les membres de la famille Katz étaient agenouillés comme à l’église. Deux gendarmes plus tout jeunes eux aussi se tenaient près d’Ilitch, contemplant les Katz comme des bêtes paresseuses méritant le fouet.

« Et maintenant, priez ! ordonna un gendarme.

– Quoi ? fit le père, un rictus ahuri crispé sur son visage.

– Tu ne comprends pas le verbe « prier » ?

– Nous ne prions plus comme avant, répondit vivement le père.

– Tu ne crois pas en Dieu ? »

Le père baissa la tête : « Nous prions autrement. »

La réponse dessina un sourire sur les lèvres du gendarme.

« Donc tu ne pries pas.

– Dans ma jeunesse, j’étais un habitué de la synagogue. Je n’ai jamais manqué un office, même le matin.

– Pourquoi as-tu cessé ?

– Tout le monde a cessé. Aucun de mes cousins ne prie comme autrefois. »

Les autres membres de la famille ne quittaient pas le père des yeux, comme s’il passait une épreuve à laquelle on ne pouvait qu’échouer.

« Garde-les à l’œil. N’oublie pas que tu es d’astreinte, dit le gendarme le plus âgé à Ilitch.

– Ils doivent rester debout ou agenouillés ?

– Agenouillés et en silence. »

Ilitch s’en retourna vers les fourrés et s’assit sur une souche. Des paysans faisaient cercle autour de lui, contemplant la scène avec attention. Nul ne protestait, nul ne s’étonnait.

« Pourquoi vous ne dites rien ? leur demanda le père d’une voix tremblante.

– Ça suffit », ordonna Ilitch sans bouger.

Les paysans n’avaient pas peur de ses menaces, convaincus que ses cris n’étaient destinés qu’à impressionner ceux qui étaient sous son commandement.

« Qu’est-ce qui s’est passé ici ? cria un paysan à Ilitch.

– On a reçu un ordre. »

Les mots familiers et explicites imprégnèrent l’atmosphère d’indifférence. Des paysans s’approchèrent d’Ilitch pour échanger quelques mots avec lui. Il était tout à fait détendu.

Le père éleva la voix :

« N’ai-je pas servi mon village avec loyauté ? C’est vrai, j’ai cessé de prier ostensiblement. Suis-je devenu un autre homme pour autant ? La foi s’est un peu modifiée en moi, j’ai du mal à prier à voix haute, mais je ne suis pas un mécréant. »

Sa voix s’étrangla. Stupéfaites, la mère et les deux filles étaient suspendues à chacun de ses mots, comme s’il venait d’accomplir l’impossible.

Il était manifeste qu’il voulait ajouter quelque chose, mais la puissance du verbe l’avait abandonné. Son regard perdu était celui d’un homme à moitié aveugle.

Iréna ne bougeait pas de la fenêtre, fascinée par la scène, avec en tête une phrase entière soigneusement formulée, qu’elle fut sur le point de prononcer, mais qui lui échappa. Elle observa les paysans qui s’éparpillaient, tandis qu’Ilitch restait assis nonchalamment.

Agenouillés, les Katz étaient à présent comme hypnotisés.

Ilitch lança à un paysan : « Je ne vendrai la parcelle qui est près du verger à aucun prix.

– Même si je double la somme ?

– Oui. C’est un héritage de mes ancêtres. Je préfère avoir la tête coupée que de la vendre. »

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