La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 35 sur 65

Pages du PDF

La stupeur

Chapitre trente-cinq

 

 

Iréna se souvint que, à l’automne, le père avait fait un grand effort pour se lever. Sa convalescence avait été longue et lente. Son regard était demeuré éteint.

Elle évitait de se trouver en sa présence.

Ses bras avaient mis du temps à retrouver des forces. Il traînait des sacs de marchandises dans le cellier, où il passait des heures à les ranger.

Dans ces années-là, Iréna était en bonne santé et exprimait sa joie de vivre dans les champs et la rivière. Elle allait parfois en ville s’acheter des vêtements, bien que la chose déplût à son père, qui la grondait. Son corps était alors vigoureux et encaissait facilement les vexations.

Ce n’était qu’ensuite, après son mariage et sa stérilité rendue publique, que les maux de tête avaient ébranlé son corps.

Son père l’accusait notamment, à l’instar de sa mère, d’entretenir des liens étroits avec les Juifs. « Il est interdit de les fréquenter, au risque d’être infecté par une sorte de poussière. »

Son opinion à cet égard ne différait pas de celle d’Anton : « Les Juifs sont des malades. » Le père le répétait chaque fois qu’il en croisait. « Rien n’est sain chez eux. » Il détestait Blanka, qu’il qualifiait de monstre. Mais il n’aimait pas non plus Adéla, et lorsque Iréna se plaignait de ses maux de tête, il disait : « Ça vient d’eux, ils t’ont contaminée. Il n’y a pas de maux de tête dans notre famille. Les gens qui travaillent la terre n’ont pas mal à la tête. C’est les gens qui passent leur temps dans une épicerie qui en souffrent. »

Iréna se souvenait à présent de son père rentrant des champs, rude et en bonne santé, avec toujours la même remarque à la bouche, qu’il avait prononcée jusqu’à ses derniers jours : « La soupe n’est pas assez chaude. »

Mais en dépit de tout, Iréna n’avait pas cessé de porter Adéla en son cœur, et de l’écouter parler de ses projets.

Elle avait choisi d’étudier dans une école d’infirmières après le baccalauréat. Le concours d’entrée était difficile. Un étudiant en médecine venait l’aider à préparer l’épreuve une fois par semaine, lui faisant cours du matin au soir, avant de repartir par le dernier train.

« Tu vas étudier combien de temps, Adéla ?

– Deux ans.

– Cela te réjouit ? avait demandé Iréna.

– Je dois le faire. Tout le monde doit avoir un métier.

– Les femmes aussi ?

– C’est souhaitable.

– Chez nous, les femmes travaillent aux champs, et une fois mariées, elles continuent tout en élevant les enfants. Pourquoi tu ne continues pas à travailler à l’épicerie comme ton père et ta mère ?

– Je veux aider les autres. »

Cette réponse avait étonné Iréna.

Elle observait beaucoup la famille Katz. Ses sentiments à leur égard étaient une combinaison d’émerveillement, de pitié et de colère. Ils travaillaient de l’aube au crépuscule. La famille comptait avant tout pour eux. Et puis aussi, ils s’empressaient de servir chaque client, comme s’ils appliquaient l’expression « un sou est un sou ».

Toujours dans ses pensées, Iréna s’aperçut que le chemin lui était familier. Cela faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas emprunté. Il l’effrayait lorsqu’elle le parcourait avec sa mère, à cinq ou six ans, pour aller chez le Vieux. Sa mère venait demander la guérison pour sa propre mère, malade et l’esprit confus. Iréna était soulagée quand elles pénétraient dans la cabane, remplie de la même quiétude que les petites chapelles sur le bas-côté des routes.

Elle ralentit le pas pour regarder autour d’elle. Le lieu n’avait pas changé. Le tonneau recueillant l’eau de pluie près de la porte était toujours là. Elle frappa.

« Entrez », répondit une voix.

OceanofPDF.com