La stupeur

Aharon Appelfeld · Chapitre 50 sur 65

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La stupeur

Chapitre cinquante

 

 

Il lui arrivait de s’endormir près de la rive ou dans une bâtisse abandonnée. Lorsque la chance lui souriait, elle croisait un chien contre lequel elle se blottissait.

Un paysan se jetait parfois sur elle.

« Que fais-tu ici, sorcière ?

– Rien, je me repose un peu.

– Va-t’en, va dans l’eau !

– Quel mal ai-je fait ?

– Ne t’avise même pas de poser la question ! »

Elle se levait et partait comme une fille bannie.

Elle finit par trouver un chiot qui la sortit de l’abattement. C’était un petit être rond et doux qui se frottait contre ses jambes en jappant. Et voyez ce prodige : bien qu’elle n’eût pas les moyens de le nourrir, il ne l’abandonnait pas. Il la suivait partout, se mettait à ses pieds et s’endormait contre elle.

« On me l’a envoyé du ciel », dit-elle en ressentant la portée de ces mots.

Dans certains endroits, on la surnommait « la femme au chien ». Les jeunes continuaient à se moquer d’elle. Les paysannes n’étaient pas unanimes à son propos. Certaines disaient : « C’est une folle, elle est inguérissable. » D’autres s’émerveillaient de ses paroles et affirmaient : « Elles ont un parfum de vérité. » Elle-même avait l’impression de ne plus s’appartenir.

Parfois les mots la submergeaient, et parfois le silence l’enveloppait.

Un jour, elle cria en direction d’une femme malade : « Mauvais esprit, esprit obscur, quitte cette pauvre femme. » Effrayée, la femme s’agenouilla en demandant : « Que dois-je faire ?

– Rien. Il vous a déjà quittée. »

Depuis, elle avait droit à un autre surnom : « la chasseuse de mauvais esprits ».

Son visage ne cessait de changer. Dans les moments d’allégresse, il était rond, beau, diffusant une volonté d’agir. Mais dans les moments sombres, il se brouillait et sa bouche avait le rictus d’un être difforme. Elle s’enfuyait dans la forêt, tel un animal malade.

Lorsque les jeunes se moquaient d’elle, elle bondissait sur eux, les traitait de fils de pute et les envoyait au dernier degré de l’enfer, là où les monstres rampants mordent la chair. Comme par miracle, ses malédictions agissaient : nul n’osait avoir maille à partir avec une sorcière.

Un soir, une paysanne vint la trouver dans une auberge pour lui confier qu’en rentrant des champs, en fin de journée, elle avait aperçu un enfant dans les bois. La voyant s’approcher, il avait tenté de s’échapper, mais il s’était heurté à un buisson et blessé en tombant.

« J’ai essuyé son visage avec un chiffon, je lui ai tendu une tranche de pain et un verre de lait qu’il a refusés. Je lui ai demandé s’il voulait venir chez moi.

« “Non. J’attends que papa et maman viennent me chercher.

« – Quand vont-ils arriver ?

« – Bientôt.”

« J’ai insisté pour qu’il vienne avec moi, que je lui donne un bon plat cuisiné et quelques vivres. Il s’est obstiné.

« “Merci, mais je ne peux pas. J’attends mes parents.”

« Je savais qu’on avait assassiné tous les Juifs de la région. Je le savais, mais je ne voulais pas le lui dire. Je lui ai donné une tranche de pain et un verre de lait, puis je suis partie.

« Je suis retournée le voir le lendemain soir et je l’ai trouvé, épuisé et terrorisé. Je l’ai pris dans mes bras et emmené chez moi, où je lui ai fait de la place dans la cave.

« Depuis, je vis dans la crainte car les soldats allemands font parfois des perquisitions. Quiconque abrite des Juifs est fusillé avec eux. Malgré la peur, je me réjouis de le protéger. Il s’appelle Émile. Depuis qu’il est avec moi, la vie a changé du tout au tout. »

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