Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)

Nouvelle sortie

 

 

m’endormir pendant des heures. Résultat : je ne suis pas en avance et Théo Me voilà, en ce samedi soir, à courir dans tous les sens à travers mon appartement. J’ai passé ma journée à me prélasser pour finir par va arriver d’une minute à l’autre. Je viens de finir de mettre mes escarpins quand il sonne à la porte. Je m’y précipite pour lui ouvrir.

Sur le palier, je le découvre et, encore une fois, il est renversant dans un style plus décontracté qu’au bureau sans pour autant être moins classe.

— Tu aurais dû m’appeler. Je serais descendue, dis-je, en ouvrant la porte à la volée.

Je n’obtiens aucune réponse de sa part. Le regard hagard, l’air hébété, il me dévisage d’une drôle de manière.

— Il y a quelqu’un ? me moqué-je gentiment en claquant des doigts devant lui.

Ce qui le fait sortir de sa rêverie.

— Salut…

De mieux en mieux, voilà qu’il bégaie maintenant. Je ris en moi-même.

— Tout va bien, Théo ?

— J’étais ailleurs. Pardon.

Je me décale.

— Entre une minute, si tu veux. Je ne suis pas en avance.

Il obtempère sans dire un mot.

Un peu troublée par son comportement, je me rends à la salle de bains pour apporter une touche finale à mon maquillage ainsi qu’à ma coiffure. Sûre d’être impeccablement apprêtée, que ma robe en mousseline bleue est parfaitement en place, je le rejoins.

— Qu’as-tu fait aujourd’hui ?

J’aimerais le mettre plus à l’aise, car, clairement, il est tendu. Pourquoi ? Je n’en ai pas la moindre idée…

Nous sommes belles, me dit fièrement ma Betty. Tellement qu’il en a perdu son vocabulaire…

Je roule des yeux intérieurement face à cette remarque ridicule.

— Rien qui mérite d’être raconté…

Ça serait une grande nouveauté qu’il nous parle de lui, hein ?

— Et toi, Ava ?

Je grimace.

— Eh bien, j’ai eu une journée très productive…

Il fronce le regard.

— En matière de morts-vivants et de crème glacée, c’est ça ?

— Je ne peux plus rien te cacher, ricané-je.

— C’est n’importe quoi ! D’ailleurs, je pense de plus en plus sérieusement à te traîner à la salle de sport !

Concertation, ma Betty ! Crois-tu qu’il soit possible qu’il se balade le torse nu et dégoulinant de sueur pendant ses séances d’entraînement ?

Je rêve en moi-même.

— Je doute que ce soit une très bonne idée.

— Pourtant, c’est très agréable…

— Plus que de se cacher sous un plaid en se prélassant devant la télé à ne rien faire ?

Il hausse les épaules.

— Ce n’est pas quelque chose que je pratique. Je suis du genre hyperactif.

Apprends-nous quelque chose qu’on ignore, Théo !

— Eh bien, tu loupes quelque chose !

Son regard se mue en un regard plus malicieux et léger.

— J’ai un deal à te proposer…

Je ne sais pas si je dois avoir peur ou…

— Je t’initie au sport et toi, tu me démontres les bienfaits que l’on gagne à rester devant la télé en se gavant de crème glacée devant ta série de morts-vivants.

— Vraiment ? dis-je un sourire mal dissimulé se dessinant sur mes lèvres.

Il hoche la tête.

— Je te préviens, ce n’est pas pour les âmes sensibles…

Il se marre avant d’ouvrir la porte de mon appartement.

— Je vais m’y préparer dans ce cas, me dit-il dans un clin d’œil. On a un deal, miss Bailey ?

— On a un deal !

J’enfile mon manteau avant de sortir sur le palier en rêvant déjà à cette soirée où Théo sera ici et rien que pour moi…

***

Le club où la bande nous attend se trouve en centre-ville, non loin du restaurant de Jacob. En ce samedi soir, le club est bondé, la musique résonne entre les murs et l’ambiance déjà très festive. Ici tout est très classe et élégant. J’apprécie particulièrement ce genre d’endroit propice à l’amusement et à la légèreté. La piste de danse est prise d’assaut par de nombreux danseurs. Les autres clients sont pour la plupart installés autour des tables éparpillées dans la pièce ou autour du bar qui trône à l’entrée de la salle.

Avec tout ce monde, difficile de localiser nos amis. Heureusement, Théo est d’une taille généreuse. Lorsqu’il les trouve, sa main glisse dans la mienne et il m’entraîne derrière lui. Après quelques pas, je découvre que nos acolytes sont assis sur une grande banquette de cuir marron qui forme un U. Ils sont tous présents, même Jacob. Comme il travaille beaucoup, j’avais un doute sur sa présence. Abby et Sydney, qui sont toutes les deux très en beauté, ce soir, me voient et se lèvent pour me saluer. J’aimerais les rejoindre pour leur faire la bise, mais ma main est toujours au chaud dans celle de mon voisin et il ne semble pas pressé de me la rendre.

Et alors ?! Elle est bien là, non ? soupire ma Betty.

Elle grimace lorsqu’il me lâche après quelques secondes. Libre, je peux enfin saluer mes nouvelles amies.

— Tu es radieuse, me complimente Abby. D’ailleurs, ça n’a pas échappé à ces messieurs.

Elle a un mouvement de tête discret en direction de Jacob et Théo qui semblent regarder dans notre direction. Je me sens rougir en comprenant que c’est bel et bien moi qu’ils observent l’un et l’autre du coin de l’œil. À croire qu’ils redoutent de se faire prendre en flagrant délit de me reluquer.

— C’est moi ou on n’a jamais autant capté leur intérêt ? dit-elle à Syd.

Pour toute réponse, Syd se contente de se rasseoir un air dur sur son visage. Abby me regard et hausse les épaules pour signifier son incompréhension quant à la réaction de son amie.

Elle est jalouse, il n’y a rien de plus à comprendre, affirme ma Betty.

De nous ? m’étonné-je. Tu as les chevilles qui enflent depuis qu’il nous a dit que nous étions jolies…

En attendant, je suis subitement moins à l’aise avec ces deux paires d’yeux braqués sur moi. Pour autant, j’abandonne Abby et Sydney pour aller saluer Sam et Jacob.

— Bonsoir, dis-je à Sam avant de l’embrasser.

— Salut, Ava. Comment vas-tu ?

— Bien. Et toi ?

— Très bien. Merci.

Le cœur battant à tout rompre, je m’intéresse à Jacob dont le sourire ravageur avec lequel il m’accueille n’a pas vocation à m’aider à me détendre.

— Bonsoir, jolie Ava.

— Salut.

Il m’embrasse et profite de cette proximité pour poser une main sur la chute de mes reins.

— J’étais ravi d’apprendre que tu serais là, ce soir. J’ai du boulot par-dessus la tête et je n’ai pas eu une minute à moi pour t’appeler. Dans la restauration, on a des horaires un peu particuliers.

— Je peux l’imaginer sans problème.

— J’ai encore une grosse semaine à venir, mais je serai plus disponible après. Si tu es toujours partante…

La brûlure que je sens sur ma nuque est si sensible que je passe une main dans mes cheveux pour laisser mes doigts courir brièvement sur ma peau. Là où les yeux noirs de Théo sont rivés.

— Pourquoi pas, dis-je mollement sans vraiment savoir où va me mener cette histoire.

— Tu es magnifique…

Sentant que je m’empourpre, je baisse les yeux pour le remercier de son compliment.

— Ava, installe-toi, m’invite alors Théo en me présentant le fauteuil en cuir positionné face à la table. Je vais nous chercher à boire.

J’obéis en souriant à son intention. Jacob retrouve sa place sur la banquette en me couvant d’œillades doucereuses. Ne pas me focaliser dessus n’est pas simple, mais je peux compter sur l’intervention d’Abby pour me sortir de cette situation un poil inconfortable. Elle m’interroge sur mon travail, s’intéresse à l’avancement de mon projet chez Bailey.

Théo revient après de longues minutes – ce qui s’explique par le monde qu’il y a autour du bar – et dépose devant moi un verre de vin blanc.

— Ça te va ? s’enquit-il en s’asseyant sur le fauteuil proche du mien.

— C’est parfait ! Merci, Théo.

Je regarde son verre.

— Et toi ? Qu’est-ce que tu bois ?

— Un soda, m’apprend-il en me présentant son verre pour que nous trinquions.

J’accepte.

— Ce n’est pas très exotique tout ça, remarqué-je après avoir goûté le succulent vin blanc que m’a ramené Théo.

— Figurez-vous, miss Bailey, que je préfère limiter l’exotisme en votre présence.

— Pour quelle raison ? rebondis-je étonnée par ce qu’il avance.

Se penchant légèrement en prenant appui sur son accoudoir, il enfonce ses iris sombres dans les miennes.

— Tu es un peu trop dangereuse pour que je ne garde pas les idées parfaitement claires quand tu es là.

J’écarquille les yeux.

— Je suis dangereuse moi ?

— Et tu es d’autant plus redoutable que tu n’en as aucune conscience.

— Mais qu’est-ce que c’est que tout ce charabia ?

Il rit à ma question avant de me faire un clin d’œil.

— Un jour, Ava, s’amuse-t-il. Un jour, je t’expliquerai… bientôt…

— Mais…

J’aimerais insister et qu’il s’explique sur ses surprenants propos, mais Abby et Sydney viennent d’apparaître près de moi.

— Nous, on va danser, explique Abby. Tu nous accompagnes, Ava ?

Je balance un coup d’œil vers Théo qui ricane.

— Je ne crois pas que tu aies besoin de mon autorisation, je me trompe ?

— Non, mais…

— File ! m’ordonne-t-il avec une autorité surfaite. Amuse-toi !

Je me lève encore décontenancée par son discours. Abby me traîne en direction de la piste de danse. Les premières minutes, j’ai bien du mal à me projeter dans l’instant pour profiter d’être avec mes nouvelles amies. Finalement, je finis par abandonner ma réflexion autour de Théo et de ses paroles énigmatiques pour me laisser aller au plaisir de ce moment.

Et je ris, je m’amuse, je me dandine sur cette musique survoltée. J’oublie tout. Je mets de côté tout le stress qui découle de mes nouvelles responsabilités, du lancement de Romance et de toute cette pression que je m’impose pour être à la hauteur des attentes de mon père ainsi que celles de Théo.

Après de longues minutes à me défouler entre Abby et Sydney, je décide de retourner auprès des garçons qui parlent football, visiblement. Théo a pris ma place pour se rapprocher de Jacob et Sam et vu l’animation entre eux, je dirais qu’ils ne supportent pas la même équipe. Théo cesse ses bavardages en me voyant arriver et s’apprête à se lever, j’imagine, pour me rendre ma place. Je pose une main sur son épaule.

— Reste, c’est bon…

Je me penche suffisamment pour récupérer mon verre.

— Je vais aller t’en chercher un autre, il sera plus frais.

— Celui-ci est parfait, mais c’est très gentil.

Je le contourne en laissant volontairement ma main glisser sur ses épaules avant de prendre place dans le fauteuil voisin de celui de Théo. Si je pensais qu’il s’en retournerait à sa conversation avec ses amis, il n’en est rien du tout.

— Les filles sont restées sur la piste ?

Je lève les yeux au ciel.

— Je ne sais pas où elles vont chercher toute cette énergie.

— Peut-être qu’elles ne passent pas tout leur temps libre vautrées dans leur canapé à se goinfrer de cochonneries…

— Hé ! m’indigné-je. Ça, c’est un coup bas, Théo !

Il sourit tout en gardant sa lèvre inférieure captive de ses dents.

Mon Dieu, ce qu’il est sexy quand il fait ça…

À croire qu’il essaie de me cacher son sourire.

Il n’aime pas m’avouer qu’il s’amuse avec moi ?

— De plus, il me semble qu’on a un deal, non ?

Prenant appui sur l’accoudoir dans une posture décontractée et même un peu provocante, il me passe en revue, le sourcil haut.

— Et il me tarde de te voir sur un tapis de course…

— Mouais, dis-je en faisant la moue. Je ne suis pas certaine d’avoir fait le deal du siècle.

— Étrangement, je n’ai pas le même ressenti que toi, se marre-t-il franchement. Quelque chose me dit que, moi, je vais bien me régaler !

Je fais rouler mes yeux.

— Tu m’en vois ravie !

— Tu as peut-être omis un petit détail en faisant ce marché avec moi, non ?

— Et lequel ? soupiré-je en riant silencieusement.

— Je suis un homme d’affaires et j’ai la réputation d’être plutôt bon dans ce domaine.

— Et moi, je ne suis qu’une pauvre petite directrice éditoriale, c’est ça ?

Je joue la fille blasée, mais sans trop de sérieux et Théo l’a bien compris.

— Vous n’avez rien d’une « petite » directrice éditoriale, miss Bailey ! Et je comprends mieux pourquoi ton père vit si mal que tu ne veuilles pas porter son nom. Tu es une Bailey, Ava ! Une véritable Bailey. Avec toi, mon job n’est pas de t’apprendre le métier, mais plutôt de t’aider à t’assumer, à cesser de te cacher derrière un nom qui ne veut absolument rien dire.

Théo me présente une nouvelle fois son verre. Je comprends ce qu’il désire et je m’empare de mon vin pour trinquer avec lui. Un exercice périlleux, car je tremble comme une feuille. Plongé dans mes yeux, il poursuit :

— Quand j’en aurai fini avec toi, tout le monde saura comment tu t’appelles et plus jamais tu n’auras peur de faire honte à ta famille.

— Théo, bafouillé-je tandis qu’il entrechoque son verre avec le mien.

— À toi, Ava Bailey, dit-il avant de boire une gorgée de son soda.

Dans un sourire confus, je l’imite.

***

Les heures suivantes passent très agréablement entre bavardages, danse et verres de vin. Et ils ne sont pas de trop pour m’aider à oublier la douceur des encouragements de Théo. Alors non, je ne veux pas oublier son message qui me va droit au cœur, bien sûr, mais après ce qu’il m’a dit, je me sens bien plus vulnérable face à lui. Il m’a trop bien cernée et je ne sais pas si je dois le redouter ou bien me reposer sur ce soutien qu’il semble vouloir représenter pour moi.

Je me laisse aller à l’agréable de ces conversations qui vont bon train autour de la table et j’apprécie en apprendre plus sur ses occupants, de découvrir les liens d’amitié qui les unissent. De toute évidence, ils se connaissent depuis de longues années. Pour leur part, Jacob et Théo se sont rencontrés à l’université. Ensuite est arrivé Sam et sa coloc, un peu loufoque, Abby. Sydney est moins loquace en ce qui concerne ses débuts dans le groupe et l’œillade qu’elle a lancée à Théo lorsque je lui ai posé la question me laisse songeuse. J’ignore s’ils ont eu une liaison, mais elle semble très attirée par lui.

C’est pour ça qu’elle nous déteste ! On est dangereusement pour elle !

Mais Théo se fiche de nous, Betty.

— Ava ?

Ce n’est pas tellement mon prénom, ce murmure entre les lèvres de Théo, qui me sort de mes pensées, mais davantage le frôlement de ses doigts sur ma main.

— Hein ? dis-je un peu maladroitement en comprenant que je me suis presque assoupie.

— Je crois qu’il est temps qu’on y aille. Il est très tard.

Je consulte ma montre.

— Ou très tôt…

Théo abandonne sa place et me présente mon manteau. Je me mets à la verticale et le laisse faire tandis qu’il m’aide à le passer. Une fois prêts, nous saluons nos amis avant de nous faufiler entre la foule encore dense vu l’heure.

Mais marcher s’avère être un sacré problème après avoir tant dansé.

— Tout va bien ?

— Mes pieds, gémis-je. Quelle idée de mettre des chaussures neuves pour aller danser.

Théo ricane et m’offre son bras. Je le remercie et m’agrippe à lui, heureuse de pouvoir m’y soutenir.

— Si je résume bien, je dois m’assurer que tu ne boives pas de trop au risque que tu ne tiennes plus sur tes jambes et je dois surveiller tes choix de chaussures.

Il émet un soupir faussement las.

— C’est vraiment toute une procédure de sortir avec toi…

Je lui mets un petit coup d’épaule en gloussant.

— Arrête de te moquer. Je voulais seulement être élégante…

— Et c’est réussi. Cependant, c’est aussi très bien d’avoir des chaussures confortables aux pieds.

— Mouais… La prochaine fois, ça sera jean-basket !

Lorsque nous regagnons le parking et sa voiture, je m’appuie contre la portière arrière pendant que Théo la déverrouille et m’ouvre. Avant que j’entre dans l’habitacle, il s’accoude contre la carrosserie. La tête subtilement penchée sur le côté, il m’observe avec bienveillance.

— Mis à part ce petit problème de chaussures, tu as passé une bonne soirée ?

— Une très bonne soirée, dis-je en lui faisant face.

Nous nous sourions.

— Et toi ?

— Pareil…

Dans un geste qui m’échappe totalement, je replace cette écharpe en cachemire marine qu’il porte autour du cou.

— Et quels sont tes projets pour demain ?

— Eh bien, je pensais passer la journée sous la couette.

— Tout seul ? dis-je les yeux grands ouverts.

Bon ! Primo, ma question est stupide et à la limite de la convenance, car il ne me doit aucune explication sur sa vie personnelle. Et secundo, ma prononciation n’a d’égal que le ridicule de ma réflexion…

Théo rehausse le sourcil.

— Ben, commencé-je en balbutiant. Selon toi, une journée sous la couette ne peut pas se faire sans un partenaire… mais pardon, ça ne me regarde absolument pas…

Je voudrais me cacher dans sa voiture et oublier au plus vite que je me comporte comme une imbécile, mais Théo fait barrage entre moi et le siège passager.

— En fait, j’espérais faire une nouvelle expérience, tu vois…

— Oh… c’est moi ou tu es de plus en plus intrigué par ma façon de vivre ?

Je pouffe de rire. Théo m’invite à monter dans la voiture, il profite que je passe près de lui pour me glisser :

— Je suis de plus en plus intrigué par tout ce que tu es, Ava…

Peu certaine d’avoir bien entendu, je me tourne vivement vers lui, mais ce fuyard fait déjà le tour de sa voiture.

Tu crois qu’on a mal compris, Betty ?

Non, non et NON ! Il l’a dit !

Même s’il me semble évident que je n’ai pas imaginé ces quelques mots, je décide de garder le silence. Une fois en place, Théo démarre. Honnêtement, entre ma fatigue et ce qu’il vient de me chuchoter à l’oreille, je suis un peu à court d’idées pour entamer un nouveau dialogue. Cela dit, je pense à Syd et à son comportement clairement distant avec moi. Je me risque à lui demander comment ils se sont connus tous les deux. Théo ne semble pas gêné par ma question et y répond sans une once d’hésitation.

— Sydney sortait avec l’un de mes anciens amis, rencontré lui aussi sur les bancs de la fac.

OK…

— Mais vous n’êtes plus amis maintenant…

Oh mon Dieu ! Et s’il avait couché avec Sydney et qu’il s’était brouillé avec son ami pour cette raison ?

— Comme elle, je croyais bien le connaître. C’était un mec que j’admirais vraiment pour la volonté qu’il mettait dans ses études. Il avait tout du type parfait…

Ses mains se crispent sur le volant.

— Je les côtoyais très souvent et, quand ils ont commencé à vivre ensemble, j’ai passé pas mal de temps chez eux. J’ai fait plus ample connaissance avec Syd et…

Ce n’est pas vrai ! Il l’a fait !

— Au bout de quelques mois, j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Je voyais bien qu’elle s’effaçait de plus en plus. Pourtant, on s’entendait bien au début et tout à coup, c’était comme si j’étais invisible lorsque j’étais présent. C’était bizarre, Ava ! Tu vois bien comment elle est. Elle rit, elle est lumineuse, elle parle, elle n’est pas introvertie.

— Non, c’est vrai…

— Et je sentais qu’elle souffrait. C’était tellement visible.

— Elle était malheureuse avec ton ami…

— C’était encore pire…

Il se frotte la nuque. Apparemment, se remémorer cette histoire le met dans un drôle d’état.

— Un soir, je suis venu chez eux pour regarder un match avec Daniel. Comme toujours, Syd s’est mise en retrait. On a mangé une pizza, bu quelques bières. À un moment, alors qu’elle faisait du ménage dans la cuisine, elle a cassé un verre. Daniel est allé la voir et j’ai entendu Syd s’excuser. Je te jure que j’en ai eu froid dans le dos tellement elle semblait paniquée. J’ai compris. J’ai su tout de suite…

— Il la battait ?

Théo hoche la tête.

— Il lui a dit qu’il réglerait ça plus tard, alors quand je suis sorti de l’appartement, j’ai patienté dans le couloir au cas où. Et je n’ai pas eu à attendre longtemps avant de l’entendre lui hurler dessus. J’ai défoncé la porte et je l’ai frappé. Ce soir-là, Syd est venue avec moi. Je l’ai installée chez ma mère le temps qu’elle puisse se retourner.

Franchement Ava, tu n’as pas honte ? me gronde ma Betty. J’espère que tu te sens nulle !!!

Oui, j’ai tiré des conclusions hâtives, je l’avoue. Cependant, je comprends mieux Sydney : Théo est son sauveur et il y a fort à parier qu’elle soit tombé sous son charme suite à ça.

— Théo, je suis… bredouillé-je émue par son récit. C’est bouleversant.

— Il n’y a que moi qui suis au courant. Personne dans la bande ne sait comment on s’est connus elle et moi.

— Je serai une tombe, tu as ma parole !

— Je n’en doute pas une minute, me dit-il en me lançant un regard sincère en biais.

— J’ai pensé qu’elle et toi vous aviez… enfin, tu vois…, lui avoué-je coupable.

Théo ricane.

— Ne fais pas cette tête-là ! D’ailleurs, tu n’es pas la seule à l’avoir pensé.

— Ce n’est pas pour ça que je me sens moins stupide…

— Il y a un second point que j’ai très vite compris avec toi, Ava : tu as une très mauvaise image de moi et j’en suis pleinement responsable.

— Alors, tu me pardonnes ? dis-je un sourire en coin.

— Si tu fais toi aussi l’effort de tenter une nouvelle expérience…

— Et laquelle ?

Théo gare son véhicule au pied de mon immeuble. Après s’être défait de sa ceinture de sécurité, il se tourne vers moi et lève sa main pour frôler ma joue.

— Celle de me faire confiance.

Ses doigts jouent avec mes boucles.

— Qu’est-ce que tu en dis ?

— Que je ne pense pas pouvoir te refuser ça, dis-je sans oser le regarder.

Mais Théo refuse que je me dérobe. Il saisit mon menton pour me forcer à l’affronter.

— J’aime que tu ne les attaches plus…

J’accueille sa flatterie dans un sourire totalement coincé.

— Et j’apprécie encore plus l’idée que tu ne le fasses plus parce que je te l’ai suggéré.

— C’est le cas, lui confessé-je les joues en feu.

— Attention, miss Bailey, je risque d’aimer te voir m’obéir.

— Je crois que tu t’ennuierais au contraire.

Ma réponse lui provoque un rictus.

— Le pire, c’est que tu as raison…

— Est-ce que tu veux monter une minute ?

WAOUH !!! Mais ça sort d’où ça ?! Je viens vraiment de l’inviter chez moi ?

Ma Betty se bidonne sur mon épaule, cette diablesse. Je lui mets une pichenette histoire qu’elle déguerpisse avec ses idées saugrenues.

— Je vais venir…

Bah voilà ! On a l’air maligne maintenant !

— Seulement pour être sûr que tu arrives en un seul morceau jusqu’à ton appartement, mais je n’irai pas plus loin que ton palier.

Ma Betty fait la moue.

— Oh…

Voilà que moi aussi, je suis déçue. Théo sort sur l’avenue et fait le tour de sa voiture pour venir m’ouvrir. Il m’offre sa main que j’accepte bien volontiers. Son bras se pose sur ma taille avant de me pousser doucement en direction de mon immeuble. Nous en passons la porte et marchons jusqu’à l’ascenseur que Théo appelle. J’en profite pour ôter mes chaussures qui m’écrasent littéralement les pieds. À l’intérieur, Théo ne se détache pas de moi. Bien au contraire, il me ramène dans ses bras. Sans mes talons, je me sens incroyablement minuscule en face de lui. Je n’ai rien d’autre devant moi que ce sublime torse parfaitement moulé dans ce joli pull en cachemire lui aussi.

Allez, Ava ! S’te plaît, juste un petit câlin !

Entre le vin qui annihile mon bon sens, ma Betty paraît de son air suppliant et cette fatigue qui m’ôte toute envie de lutter, j’abandonne et me love contre lui. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais je sais avec conviction qu’il ne me rejettera pas et même qu’il en a envie autant que moi.

— Au-delà du fait que je crois ton père tout à fait capable de me virer, j’ai fait certaines choses qui l’ont déçu et je n’ai pas envie de perdre définitivement sa confiance.

C’est intéressant tout ça, non ?

— Certaines choses comme coucher avec tes subalternes ? le questionné-je le menton enfoncé dans son pull.

Il fronce le nez.

— C’était vraiment moyen…

— Et en quoi ça me concerne ? dis-je avec malice.

— Je te l’ai dit, Ava, tu es redoutable sans même t’en apercevoir. Je ne peux pas prendre le risque de mettre un pied chez toi, car je doute de pouvoir me tenir convenablement.

Vraiment très intéressant…

— Je crois que nous avons un problème, monsieur le Directeur…

— Et pas des moindres, miss Bailey…

La sonnerie annonçant l’ouverture des portes résonne et Théo dépose un baiser sur mon front avant de me conduire à l’extérieur. En silence, nous traversons le couloir donnant sur mon appartement et comme il me l’avait annoncé, Théo ne transgresse pas la limite de mon palier.

— Je pourrais lui parler…

Théo secoue la tête.

— Je vais gérer ça. Toi, tu restes concentrée sur Romance. J’ai besoin que tu ne perdes pas de vue tes objectifs pour Bailey. D’accord ?

J’acquiesce. Dans un sourire tendre, Théo vient flatter ma joue d’une douce caresse.

— Maintenant, va dormir.

Prenant appui à l’encadrement de ma porte, il se penche pour me donner un chaste baiser sur la joue.

— Bonne nuit, ma jolie Ava.

— Bonne nuit, Théo. À lundi.

Théo s’éloigne et me fait un dernier signe de la main avant de disparaître dans l’ascenseur.

Je te l’avais bien dit, me nargue ma Betty alors que je fixe bêtement l’endroit où il se tenait quelques secondes auparavant. On lui plaît !

C’est rêveuse que je me couche cette nuit-là !

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