Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)

Il y a des heures que j’use…

L’ombre passée 

 

 

Il y a des heures que j’use de toutes mes facultés afin de me concentrer sur Si j’avais anticipé que cette journée me collerait une migraine, je ne pensais pas que Théo et ses frasques en seraient le point de départ. les intervenants qui se succèdent sur le devant de la scène et tout ce que je récolte, c’est un mal de crâne carabiné. J’ai tellement de questions qui veulent se frayer un chemin jusqu’à mon cerveau, mais je les repousse sans relâche depuis que nous sommes entrés dans cette pièce.

Pourquoi ne m’a-t-il rien dit au sujet de cette Milane ? Que s’imagine-t-il ? Que je suis une hystérique incapable de se tenir ? Quand arrêtera-t-il d’être aussi secret ?

Il y a bien longtemps que j’ai pris conscience de son côté séducteur. Il attire les femmes et je peux faire avec. Son passé lui appartient, je ne vais pas le juger ou le blâmer pour lui. Ce qui me met en rogne, j’irais jusqu’à dire qui me déçoit, c’est qu’il n’a pas eu la correction de m’en parler. Pire, il a été jusqu’à vouloir m’évincer de ce séminaire.

Mais au-delà que ce soit un véritable idiot, je m’interroge aussi sur le rôle qu’a pu jouer cette fille dans son retour à Bailey. Est-elle aussi la raison qui l’a poussée à démissionner ? Il l’aurait rencontrée et il en serait tombé amoureux au point de vouloir aller la rejoindre à Sacramento ? Il m’a raconté n’avoir jamais été amoureux avant moi, mais Théo a tellement de secrets qu’il est difficile de démêler le vrai du faux. Est-ce une fois employé au sein de cette maison qu’il l’a connue ? Était-ce une histoire physique sans aucun sentiment ? Et pourquoi depuis son retour chez Bailey nourrit-il cette rancœur contre mon père ?

Tu dévies Ava ! me rappelle à l’ordre ma Betty.

Je sais. Ce n’est pas correct. Il a vraiment choisi son moment pour me fiche dans cette colère noire !

Tu vas devoir faire le ménage, ma belle, mais je doute que ce soit le lieu et le moment. Tu es là, car papounet compte sur toi !

Je lui fais un sourire reconnaissant et reviens à cette énième présentation. Celle-ci dure encore une heure avant que nous soyons libérés pour le déjeuner. Une pause bien méritée après cette matinée mouvementée.

Mon voisin, d’un calme et d’une sérénité surréaliste, est le premier à se lever. Je l’imite et le suis à travers la foule qui se presse pour quitter la salle quand mon prénom résonne dans le hall.

Encore un qui veut me conter les prouesses sexuelles de Théo peut-être ?

Je balance la tête sur le côté et la personne en train de me saluer n’est nulle autre que Sawyer. Je bifurque sur la droite pour le rejoindre tandis qu’il marche dans ma direction.

Suis-je une peste si je m’amuse d’entendre Théo jurer dans mon dos ?

Œil pour œil, coup bas pour coup bas, chantonne Betty.

— Bonjour, Sawyer, le salué-je chaleureusement avant de me tourner vers Théo.

— Tu te souviens de Sawyer, j’espère ? lui dis-je un sourire narquois en coin. Nous avons déjeuné ensemble pas plus tard que mardi.

Il répond d’un sourire identique.

— Je te remercie de cette précision.

— Comme visiblement tu as des problèmes de mémoire…

— Hilarant, bougonne-t-il.

Je n’y prête pas attention et je reviens à Sawyer.

— Mon père a omis de me dire que vous seriez présents. D’ailleurs, Phil est là ?

— Il arrive. Nous repartons pour Chicago demain soir.

— D’accord.

— Ava ! 

Je souris au son puissant de cette voix alors que Phil vient vers nous. Plus familier que lors de notre dernière rencontre, il m’étreint amicalement avant d’échanger une poignée de main avec Théo.

— Comment vas-tu ? me demande-t-il.

— Très bien. Et vous ?

— Super. Je vois que Xander s’est décidé à te laisser venir. Il y songeait mardi quand nous nous sommes vus.

— Il n’avait pas très envie de quitter Seattle.

— À cause de Molly, je sais, me dit-il dans un clin d’œil.

— Pardon, je ne savais pas si vous étiez au courant.

— Il n’y a pas grand-chose à propos de ton père que j’ignore, rigole-t-il. C’est dû à nos longues années d’amitié.

Il pose une main sur mon épaule.

— Nous allions déjeuner. Vous vous joignez à nous ?

— Avec plaisir, m’empressé-je d’accepter bien heureuse d’avoir l’occasion de faire l’impasse sur un tête-à-tête avec Théo et son air de chien battu.

Sawyer et Phil nous emboîtent le pas.

— Tu es sérieuse là !? me glisse Théo à l’oreille visiblement contrarié.

— Oh, mais si tu avais d’autres projets pour le déjeuner, je ne te retiens pas. J’imagine que tu as certainement de nombreuses connaissances à qui tu aimerais présenter tes hommages.

Cette fois, il me retient par le bras pour m’obliger à le confronter.

— Tu t’entends parler là ?

— Me trouves-tu immature et inconvenante ? feinté-je d’être désolée.

— À ton avis ?

— Ce qui est inconvenant Théo, c’est la manière dont tu as géré ce foutoir. Et mon immaturité n’a d’égal que le manque de respect que tu as eu pour moi en ne me parlant pas de cette histoire. Alors non, je n’ai pas envie de connaître le récit de toutes tes conquêtes, mais être avertie quand je risque de tomber sur l’une d’entre elles aurait été préférable.

Je reprends mon chemin pour revenir sur mes pas.

— Oh ! Et, accessoirement, ça m’aurait évité l’humiliation. Du coup, j’aurais la dent moins dure ! Tu vois la nuance ou pas ?! Tes coucheries, je m’en moque. Tes cachotteries et tes mensonges, beaucoup moins !

Je repars alors que Sawyer et Phil nous attendent à l’entrée du restaurant au sein de l’hôtel. Je les rejoins, un sourire feint sur le visage et nous partons déjeuner.

***

Mmm…

J’inspire profondément et je me délecte de sentir les rayons du soleil chauffer ma peau. Assise sur un banc de ce parc bordant l’hôtel où nous sommes logés, je profite de l’air, du soleil et des bruits alentour pour m’évader quelques instants. Notre première journée de séminaire est finie et dans quelques minutes, nous sommes conviés autour d’une coupe de champagne et de quelques hors-d’œuvre. J’ai sauté sur ce moment de liberté pour m’éclipser. Théo étant retenu par quelques discussions, je me suis fait la belle.

Il n’y a rien de mieux qu’un brin d’air, d’un peu de chaleur et de regarder la vie autour de soi pour sortir de sa tête. Il y a de nombreux enfants jouant sur les espaces de jeux, des parents surveillant leurs chérubins, des couples se baladant main dans la main. Et c’est suffisant à ce que j’oublie, pour un temps au moins, l’orage qui se prépare au loin.

La dernière chose que je désire est de me disputer avec Théo et aborder le problème de cette façon n’apportera rien. Si encore j’étais certaine de ce qu’il l’a poussé à ne rien me dire. Est-ce une maladresse de sa part ? Vu ce qui s’est passé entre nous le jour où j’ai découvert cette inconnue dans son appartement, je peux envisager qu’il n’a pas su comment s’y prendre. Mais le but de notre jeu est de se faire confiance et je ne demande qu’à croire en lui les yeux fermés, mais comment est-ce réalisable si ce genre de choses me tombent dessus ?

Je ne serais peut-être pas chagrinée par toute cette affaire si je ne sentais pas depuis un moment déjà qu’il garde secrètement une part de lui et que son départ de Bailey est plus ou moins lié à cela. Il y a cinq ans, il était très différent. Plus méprisant et arrogant. Il m’a expliqué que tout cela venait de l’état de santé de sa mère, mais est-ce totalement vrai ? N’y a-t-il pas une autre raison à son comportement passé ?

La présence de deux bras s’enroulant tendrement autour de moi me fait sursauter sur mon banc.

— Je t’aime, chuchote leur propriétaire à mon oreille avant de me donner un baiser dans les cheveux. Et il n’y a rien que je déteste plus que de te sentir furieuse après moi.

— Je ne suis pas furieuse, seulement déçue.

— Tout compte fait, il y a quelque chose que je déteste encore plus : te décevoir.

Il m’abandonne pour venir s’asseoir à mes côtés. Tourné vers moi, ses doigts repassent mes boucles.

— Tu veux qu’on en parle ?

— De ton histoire avec elle, certainement pas, de ton incapacité à me dire des choses qui peuvent s’avérer importantes ; clairement, il va falloir qu’on en discute. Cependant, ce n’est ni le lieu ni le moment.

— J’ai repoussé notre vol à samedi. Que dirais-tu que nous allions au bord de la mer demain soir pour se vider la tête et que nous parlions de tout ça tranquillement samedi matin ?

— Pourquoi pas…

— Ava…

Je me tourne vers lui.

— C’est loin d’être ce que tu crois.

— Mais j’en ai assez Théo de devoir imaginer, supposer et deviner ta vérité. Je veux la connaître tout simplement. Je suis un livre ouvert avec toi, mais toi, tu ne me montres rien.

— C’est faux !

— Vraiment ? Oublions cet incident une minute et parlons de ta mère.

— Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans ?

— Pourquoi ne m’as-tu pas proposé de vous accompagner pour votre déjeuner lundi ?

Il fronce les yeux. Apparemment, pour lui, ma question est débile…

— Peut-être que j’aimerais la rencontrer ailleurs que dans un couloir et sortir de ces sentiers où tu te sens en sécurité et que tu contrôles. Tu as peur de quoi au juste ?

— De toi, m’avoue-t-il droit dans les yeux avant de laisser son regard se perdre au loin. Justement parce que tu es incontrôlable.

— Tu crois que je n’ai pas peur de toi, de ce que nous vivons tous les deux. Personne ne m’a jamais autant blessé que toi.

Il me lance un regard noir comme pour me réprimander de remettre le sujet sur la table.

— C’est notre vérité, Théo. Tu ne peux pas la renier parce que ça t’arrange.

— Tu t’en sers contre moi !

— N’importe quoi ! J’essaie de te prouver que malgré ça, j’ai fait le choix de vivre notre histoire.

— Tu as fait le choix de t’éclater au pieu, mais où est l’amour là-dedans ? Moi je prends des risques en te disant que je t’aime…

— C’est réellement ce que tu penses ? Je ne prends aucun risque selon toi ?

— J’ai peut-être un blocage pour te parler de certaines choses que je n’ai jamais partagées avec personne, mais toi aussi, tu n’arrives pas à me dire ce que tu ressens pour moi.

— Je te le dis tous les jours, mais pas de la même manière que toi et ça, tu n’arrives pas à le comprendre.

— Je dois être trop stupide…

— Tu es juste différent de moi. Nous sommes deux personnes distinctes au sein d’une même histoire. Je n’espère pas que tu sois plus comme moi et je n’ai pas l’intention d’être davantage comme toi. Je veux qu’on trouve le bon équilibre, c’est tout.

— Ce n’est pas comme ça que je voulais que vous fassiez connaissance, m’explique-t-il toujours le regard perdu dans sa contemplation des environs. Il n’y a rien de plus à en dire. Ne crois pas que je n’y pense pas. 

— Tu redoutes tout ce qu’elle pourrait m’apprendre à ton sujet ?

Je fais la moue.

— Ou tu as peur qu’elle me trouve plus adorable que toi ?

J’obtiens un léger gloussement, mais il ne cesse de scruter les alentours pour autant. Moi, c’est lui que je regarde. Et toutes ces maudites questions reviennent tambouriner à la porte de mon esprit. Cet homme suscite tant d’interrogations et, à cet instant précis, tant d’angoisses.

— Est-ce à cause d’elle que tu as quitté Bailey ?

Je reconnais que je n’aurais pas dû l’interroger à ce sujet vu que je lui ai demandé que nous n’en parlions pas maintenant, mais elle me brûle les lèvres depuis ce matin. Théo commence par se frotter les paupières en soupirant.

— On avait dit qu’on en parlerait plus tard…

Et la sonnerie de mon portable se range à l’avis de Théo.

— C’est Molly, lui dis-je en le consultant.

— Tu devrais répondre. Comme tu l’as dit, ce n’est ni le lieu ni le moment.

Mouais, dit Betty d’une moue perplexe. Ça ne sent pas bon tout ça, Ava…

Quelle perspicacité !

Je décroche, la tête encore plus encombrée de doutes qu’avant cette conversation.

Cette fille est importante pour lui. Il n’y a que cette raison pour justifier que me parler d’elle lui soit aussi pénible.

***

La réception faisant suite à cette première journée de séminaire se tient dans la salle voisine de celle où nous étions plus tôt. À l’intérieur, des tables nappées de blanc sont installées près des murs. Dessus s’étale un buffet fourni de petits fours et de hors-d’œuvre. Des serveurs circulent avec des plateaux de coupes de champagne.

Des petites bulles qui sont les bienvenues…

Notre brève conversation dans le parc m’a apporté une certitude : Milane a tenu une place dans sa vie, plus précisément dans ce laps de temps où il a quitté Bailey pour vivre à Sacramento. Après cet appel de Molly qui voulait seulement prendre de nos nouvelles et me rassurer au sujet de Romance, nous n’avons plus parlé de ces tensions entre nous. Lui comme moi avons préféré nous rendre à la réception et repousser cette explication à un moment plus propice.

Là, j’ai retrouvé Phil et Sawyer et je me suis laissé guider par l’ami de mon père au milieu de ces grands noms de l’édition. Il m’a présenté plusieurs personnes de l’assistance et j’ai beaucoup apprécié ces échanges.

On s’en est plutôt bien sortie, nous congratule Betty.

Si par-là tu entends que nous n’avons pas fait honte à notre maison, je pense qu’on peut le dire.

Normal ! C’est du sang de Bailey qui coule dans nos veines ! s’amuse-t-elle en contractant ses biceps.

Non, mais toi alors…

Ces bavardages aussi enrichissants soient-ils, je ne peux ignorer les heures qui défilent. Il n’est pas loin de 22 h 30 lorsque Théo me rejoint tandis que Phil, Sawyer et moi-même discutons avec un éditeur implanté à New York. Il le salue brièvement avant de se renseigner, de manière discrète, si je désire regagner notre chambre avec lui. Ce que j’accepte. Nous disons au revoir aux personnes autour de nous et quittons la salle de conférence pour remonter le couloir donnant accès aux ascenseurs. Montant dans le premier qui ouvre ses portes, je meurs d’envie d’ôter ses chaussures pour libérer mes pauvres pieds en charpie.

Une douche et une bonne nuit de sommeil, voilà tout ce dont j’ai besoin pour clôturer cette journée bien compliquée.

Mais les instances supérieures n’ont définitivement pas béni ce voyage. Je le comprends quand les portes, sur le point de se fermer, se rouvrent.

Putain ! Dites-moi que je rêve ! Non, parce qu’il y a clairement du foutage de gueule dans l’air là ! 

Devant nous surgit cette jeune femme à la peau joliment tannée dont la chevelure ébène tombe sur ses épaules dans un mouvement naturellement ondulé dont j’ai appris l’existence plus tôt dans la journée : Milane Tindle. Ses yeux, d’un vert incroyablement clair, passent de moi à mon voisin. Si son physique est engageant, son attitude l’est beaucoup moins. Théo se redresse brusquement.

— Milane, mâchouille-t-il, tandis que l’ascenseur commence son ascension.

Mes sens passent en alerte maximale en entendant la fêlure dans sa voix. Théo n’est pas du genre à perdre son assurance et le contrôle de ses émotions, mais là, clairement, tout lui échappe.

— Théodore ! le salue-t-elle durement.

Hein ??? Comment elle l’a appelé ?

Elle ne s’attarde pas plus longtemps sur lui et braque son regard hautain et glacial sur moi. 

Je ressors la tronçonneuse ? me lance Betty.

En d’autres lieux peut-être…

Pour le moment, je me contente de lui offrir une poignée de main parée d’un sourire affable. Hors de question de me laisser impressionner ! Elle hésite, mais finit par la saisir.

— Ava Bailey ! Ravie de vous rencontrer.

Quel gros mensonge !

Si tu me crois assez bête pour lui montrer que sa présence me rend folle de rage…

Elle répond d’un sourire hypocrite et réserve à Théo une œillade tout aussi sournoise.

— Quelle chance que vous ayez rejoint l’équipe des Éditions Bailey. Théodore a su vous accueillir, je présume.

C’est moi où le torchon brûle entre eux…

Non, ce n’est pas toi, Betty. À ce rythme-là, c’est tout l’hôtel qui va partir en fumée…

Elle fronce le nez vers moi d’un air moqueur.

— Il est très fort pour ça.

La sonnerie retentit et les portes s’ouvrent. Milane tourne les talons et disparaît au cinquième étage. Balançant ma tête en direction de Théo pour lui demander à quoi tout ce cinéma rime, je renonce en voyant le regard qu’il laisse se perdre à l’extérieur de l’ascenseur, vers elle, avant que les portes ne se referment. S’il n’est pas loquace lorsqu’il s’agit de cette fille, ses yeux parlent pour lui. Ses yeux brillants et remplis de…

C’est quoi ça ?

Ça, ma Betty, c’est ce qu’on appelle des regrets. Et s’il y a des regrets, c’est qu’il y a de l’amour…

L’ascenseur ne met que quelques secondes pour rejoindre notre étage. Un bref moment où tout semble s’être figé autour de moi. C’est d’autant plus vrai en ce qui concerne Théo. J’en viens même à me demander s’il respire encore. Sonnée par cette lueur dans ses yeux, frappée par son attachement incontestable à cette femme qui ne cache pas son aversion pour lui, je ne dis mot et attends d’être libérée de cet endroit soudainement étouffant. Arrivés à notre niveau, je sors de cet ascenseur exigu d’un pas vif. J’ai l’impression de reprendre mon souffle dans ce couloir.

Je m’en tiens au programme : une douche et une bonne nuit de sommeil ! C’est tout ce que mon esprit parvient à ressasser pour le moment. Oui, j’ai envie d’oublier tout ce merdier, mais comment y parvenir quand l’essence même de tout ce bordel se trouve derrière moi ? 

La carte magnétique en main, je déverrouille la porte de notre chambre et me rue sur la salle de bains.

Une douche et une bonne nuit de sommeil, me répété-je pour ne pas partir en vrille.

J’ignore ce que je suis encore capable de supporter, ce soir.

Peut-être que le plus intelligent à faire est d’attendre un moment plus…

— Ava, ma puce, je t’assure que ce n’est pas ce que tu crois…

Ben non en fait, ça ne peut plus attendre !

Je fais un tour à 180 ° pour affronter celui qui vient d’entrer dans la pièce. Le trouver avec son air tourmenté et ses grands yeux apeurés devrait sûrement m’attendrir, mais je n’ai plus la moindre faculté d’empathie en magasin.

— Tu n’as pas la moindre idée de ce que je crois, Théo, alors vas à côté et, je t’en conjure, fiche-moi la paix !

— Je sais à quoi ça ressemble, mais…

— Ça ressemble étrangement à toi ! À toi qui dissimules, qui mens, qui blesses et qui fous en rogne tout le monde !

— Non… se défend-il sans la moindre vigueur d’ailleurs.

— Mais vas-y, la scène est toute à toi ! Explique-moi l’évidence que je ne vois pas apparemment !

— Ce n’est pas… je n’ai pas…

Il se frotte la nuque sans avoir l’air de savoir ce qu’il va dire.

— Tu es amoureux de cette fille ?

— Mais comment peux-tu me poser cette question ? se récrie-t-il.

— De la même manière que je me demande comment tu peux encore ignorer l’amour que j’ai pour toi ! répliqué-je sur le même ton.

Il a un mouvement de recul comme s’il venait de se prendre mes paroles de plein fouet.

— Tu veux m’entendre le dire ?! Alors oui, je t’aime, Théo.

Ma gorge se serre. Ma vue se brouille.

— Je t’aime depuis cinq très longues années. Je t’ai aimé comme une pauvre ado avec ses rêves de midinette et son cœur en guimauve. Je t’ai haï aussi fort que je t’ai aimé et tout ça en même temps. Tu m’as détruite, tu m’as construite. Tu es mon pire cauchemar et le plus doux de tous mes rêves. Et aujourd’hui, je t’aime comme une femme épanouie qui s’apprend, qui se découvre dans tes bras. Je peux te parler de mon amour pour toi toute la nuit, mais ça ne changera rien au fait qu’il y a cette fille deux étages plus bas, qu’elle provoque quelque chose en toi et que tu n’es pas capable de me dire de quoi il s’agit.

— C’est compliqué, bredouille-t-il les yeux brillants. Ma puce ?

Il fait un pas vers moi et je crois qu’il espère me prendre dans ses bras. Je recule pour lui signifier de ne pas s’approcher. Ça me torture de le voir si blessé, mais je ne peux pas faire l’impasse sur cette Milane. Pas après la façon dont il l’a regardé.

— Qui est-elle ?

— J’ai travaillé avec elle lorsque j’ai été embauché chez Reading.

— Tu es parti là-bas pour elle ?

— Pas vraiment…

— Comment ça, pas vraiment ?

— C’est difficile, marmonne-t-il en se pressant les paupières de ses paumes.

— Elle était amoureuse de toi ?

Il acquiesce en passant les mains dans ses cheveux.

— Et toi, tu l’aimais ou pas ?

Il serre les dents comme si le dire lui était impossible.

— Je dois régler certaines choses avec elle avant d’aller plus loin dans cette conversation.

— Excuse-moi !? C’est elle ta priorité ?

— Ava, mon amour, s’il te plaît, m’implore-t-il. Ce que je te demande, c’est un peu de temps pour clarifier certains détails avant de t’en dire plus.

— Mais qu’est-ce que tu me caches à la fin ?

— Rien qui nous concerne vraiment, je t’assure, s’étrangle-t-il. C’est du passé, je te le jure.

— Un passé qui interfère avec notre présent. Pourquoi es-tu parti de Sacramento ? C’est à cause de ta mère ? C’est pour ça que tu as mis un terme à votre histoire ? Que tu regrettes ?

— Mais arrête ! hurle-t-il en se prenant la tête entre les mains. Je t’aime toi et seulement toi, bordel !

— Alors, parle-moi !

— Pas encore.

Les yeux dans les yeux, il insiste.

— S’il te plaît, pas encore. Laisse-moi régler ça.

Le visage ruisselant de larmes, je hoche la tête.

— Dans ce cas, fais-le, mais je préfère que l’on ne se voie plus tant que tu n’auras pas mis de l’ordre dans ta vie.

— Ava…

— Je ne peux pas vivre avec tous ces doutes ; ils vont me rendre folle.

— Alors tu fous tout en l’air ? Nous, le jeu, tout ce qu’on bâtit.

— On ne bâtit rien de solide sur des secrets, Théo. Je ne fous rien en l’air, j’attends seulement que tu sois prêt à faire de moi la gardienne de ce que tu conserves au fond de toi. Concernant le jeu, c’est fini !

— Quoi ?

— À ce stade, il ne pourra rien nous apporter de plus. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à voir si nous avons tout ce qu’il faut pour construire une vraie relation. Du moins quand tu auras viré tes cadavres des fondations.

Son regard devient froid.

— C’est vraiment ce que tu veux ?

— Je préfère, oui.

— Très bien !

Il fonce vers la sortie.

— C’est toi qui vois !

La seconde suivante, la porte de la chambre claque avec fracas.

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