Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
Une discussion !? Cela fait trois jours…
L’aube
Une discussion !? Cela fait trois jours maintenant que Théo et moi avons eu cette épouvantable discussion. rebondit ma Betty. Ça ressemblait bien plus à une
séparation en bonne et due forme, non ?
Oui… bon… pas la peine de le préciser !
Depuis je n’ai plus quitté mon appartement. Cette confrontation ne
m’a pas éprouvé uniquement sur un plan purement émotionnel. Je suis rentrée chez moi avec une migraine carabinée qui ne m’a pas lâchée avant hier. Contrainte et forcée, j’ai passé près de quinze heures couchée dans le noir à attendre de me sentir mieux. Et ce ne fut pas une partie de plaisir.
Comme d’avoir à appeler mon père pour le prévenir que je ne
viendrais pas travailler, mercredi matin. Il a immédiatement décrété que ma reprise était hâtive et qu’il ne voulait plus me revoir à Bailey avant un bon moment. Ce qui m’a obligée à lui parler de Théo et de notre dispute. S’il a d’abord été furieux que nous ayons eu ce genre de règlements de compte si tôt dans ma convalescence, il a fini par accepter de s’adoucir et attendre mon retour pour que nous parlions calmement de ce que j’ai compris au sujet de Théo.
Me sentant plus d’attaque, je me suis levée et habillée et j’ai décidé de
me rendre au bureau plus pour m’entretenir avec mon père que pour y travailler. Et quelle n’est pas ma surprise en le trouvant en train de patienter au pied de Bailey tandis que John gare la voiture le long du trottoir.
— Est-ce vous qui l’avez averti de mon arrivée ?
— Il m’a seulement demandé de lui envoyer un message lorsque vous
décideriez de revenir au travail, m’explique-t-il dans le rétroviseur. Je n’ai pas pour habitude de l’informer sur vos déplacements, soyez tranquille.
Je lui adresse un sourire.
— Merci, John.
Mon père m’ouvre la portière et m’offre sa main comme soutien pour
m’extirper de la voiture.
— Bonjour, John, et merci.
— Bonjour, monsieur Bailey.
— Je reconduirai moi-même Ava chez elle.
— Très bien.
Bras dessus bras dessous, nous voilà à remonter le hall de Bailey, en
direction des ascenseurs.
— Ne va pas t’imaginer que je profite de John pour t’espionner. — Tu as raison de le préciser. L’espace d’une seconde, j’ai eu un
doute.
Le regard en biais qu’il me lance m’indique qu’il n’y croit pas une
seconde.
— J’ai une surprise pour toi, c’est pour cette raison que je voulais
t’intercepter dès ton arrivée, m’explique-t-il.
— Une surprise…
— Je voulais te la montrer lundi, mais tu semblais déjà assez émue
comme ça.
— Vas-y doucement avec mon petit cœur, papounet, dis-je en me
lovant contre lui. Il est déjà en piteux état.
— Et j’espère bien te redonner un peu le moral. Au huitième étage, il nous fait prendre la direction de son bureau. Je
salue sa secrétaire avec qui j’échange quelques mots avant d’entrer derrière mon père. Dans son bureau, cet espace familier, je fais quelques pas et je suis rapidement désorientée dans cette pièce qui n’a plus rien de commun avec ce que je connaissais d’elle jusqu’alors.
— Mais… bredouillé-je en la parcourant dans son intégralité. Sur la gauche les murs sont occupés d’immenses bibliothèques en
chêne allant jusqu’au plafond.
— Ce n’est pas vrai…
Attirée par elles, par ce qu’elles recueillent, ce trésor, je m’approche et
mes yeux se mouillent quand j’y découvre les livres de mon grand-père.
— Papa, marmonné-je la gorge serrée, le cœur gros. — Il aurait aimé que tu en hérites, Ava, que tu les gardes auprès de toi,
alors je les ai fait venir de sa maison de Tulalip.
Je tourne la tête vers lui, mes joues sont ravagées par mes larmes. Tout
en moi s’accélère sous l’effet de ce déferlement d’émotions. Une main sur ma bouche, je renifle.
Ces bibliothèques ne sont pas le seul changement opéré ici. Le grand
canapé a disparu pour laisser place à des fauteuils entourant une belle table basse où un bouquet de fleurs est posé d’un côté et deux causeuses placées en miroir de l’autre.
Ce qui pique le plus ma curiosité, ce sont ces deux bureaux à droite de
la pièce. L’un en face de l’autre avec un espace raisonnable entre les deux, ils sont comme figés dans le temps, comme si personne n’avait jamais travaillé ici.
— Mais…
J’ai un nouveau regard perdu pour mon père.
— Pourquoi ?
Me prenant par la main, il me guide vers ces deux immenses fauteuils
en cuir très modernes et m’y fait asseoir avant de s’accroupir devant moi.
— Je sens poindre la migraine pour les prochains jours, lui dis-je un
sourire timide en coin.
— Ce n’était pas du tout ce que je cherchais à faire… — Ce n’est pas grave.
Je contemple les livres rangés sur leurs étagères. — Rien que pour voir ça, je suis prête à m’en débrouiller. Enroulant mes bras autour de son cou, je l’enlace. — Merci infiniment. Je n’ai pas les mots pour te dire combien ton
cadeau me touche.
— Ce que tu as dit l’autre jour m’a fait ouvrir les yeux sur toi, Ava.
Ton grand-père était un passionné comme toi. Il s’est lancé dans cette aventure et il a parfaitement réussi le pari qu’il s’était lancé à l’époque.
Mes mains dans les siennes, il poursuit :
— Mais son attaque est la conséquence de toutes les inquiétudes que
lui a causées Bailey, de tout le travail qu’il a fourni pour y arriver. Je m’en suis mieux sorti que lui parce que je me suis moins impliqué que lui.
— Comment peux-tu dire ça ?
— C’est pourtant la vérité. Oui, j’ai su faire en sorte que cette maison
perdure, grandisse et soit couronnée de succès, mais j’ai le sens des affaires. Ton grand-père lui n’avait que l’amour des livres.
Son pouce cajole ma joue.
— Tout comme toi.
— Papa…
— Te laisser Bailey est mon plus grand rêve. J’ai travaillé toute ma vie
en pensant te léguer notre maison.
— Mais je ne suis pas à la hauteur, sangloté-je. Mon père me fait relever la tête en prenant mon menton entre ses
doigts.
— Tu es ma plus grande fierté, Ava Bailey.
Je hoquette.
— Tu n’es simplement pas faite pour te tenir à la tête de cette société
toute seule.
— J’aimerais te libérer de ce poids, tu sais… Tu as envie de prendre
soin de ta famille et je veux te soutenir, mais j’ignore comment…
— Pourtant…
Il m’embrasse, se lève et s’installe dans le fauteuil voisin. — Tu m’as donné la solution, il y a un moment déjà. — Comment ça ?
— Parle-moi de Théo et de cette Milane Tindle. Quel est le lien entre
eux ?
Sa manière de bifurquer vers l’épineux sujet « Théo » me laisse
perplexe, mais je me contente de lui dire tout ce que je sais.
— C’est sa sœur, papa.
Il se redresse interloqué par ce que je lui apprends. — Quoi ?
— C’est pour cette raison qu’il a quitté Bailey, il cherchait son père. Le visage dur, la mâchoire crispée, il ne cache pas son inquiétude. — Richard Tindle, grogne-t-il sans desserrer les dents. — Tu le connais ?
— Suffisamment pour savoir que Théo doit rester loin de lui.
— Vu les propos qu’il a tenus à son encontre, je doute qu’il cherche à
se faire une place dans cette famille. C’est Milane qui l’intéresse.
— Dans ce cas, j’espère qu’elle ne ressemble pas à son père. — Pourquoi ? Qui est-il ?
— Richard est un homme cruel et versatile, un magouilleur de
première et très vindicatif. Il est prêt à tout pour obtenir ce qu’il veut et mieux vaut ne pas se trouver sur sa route.
— Théo n’a rien perdu alors…
— Absolument rien, mais j’aimerais pouvoir affirmer qu’il n’y a rien à
craindre de sa sœur.
— Malheureusement, seul le temps répondra à cette question. Pensif, mon père acquiesce avant de se frotter longuement le menton.
Je profite de son silence pour scruter les environs. Il y a quand même un détail qui me chiffonne.
— Pourquoi les deux bureaux ?
— Je préfère garder cette histoire pour plus tard, chérie. Tu as eu ton
lot d’émotions pour la journée.
— Papa, je peux encaisser. Dis-moi à quoi tu songeais en faisant ces
changements. Tu voulais que je vienne ici pour travailler avec toi, c’est ça ?
Il secoue la tête.
— Pour tout te dire, j’ai entrepris ces modifications pendant votre
séjour à Los Angeles.
Je fronce les yeux.
— Quoi ?
Mon père se lève et marche vers les deux bureaux face à face. — Je devais vous faire cette surprise le lundi de votre retour. — Vous ? Comme moi et Théo ? demandé-je sans y croire. — Tout ça, dit-il en passant le bureau en revue de la main. C’était pour
vous.
Mon cœur se brise quand je réalise la décision que mon père avait
prise pour Bailey.
— C’est de lui que tu as besoin. Pas pour apprendre, mais pour te
compléter.
— Mon Dieu, papa, murmuré-je avant d’enfouir mon visage dans mes
mains.
J’éclate en sanglots en comprenant l’ampleur de ce gâchis. Dans la
seconde mon père m’enroule de ses bras.
— Ava, je regrette tant que nous en soyons arrivés là. — Je veux qu’il revienne, pleuré-je contre lui. Je n’ai pas envie de
vivre sans lui. Je l’aime tellement…
— Je sais, dit-il en me berçant contre lui. Je le vois bien. — Je lui ai fait du mal et, maintenant, il me croit incapable de lui faire
confiance.
— Et il est persuadé que je ne l’ai jamais vu comme quelqu’un de
fiable. Ni pour Bailey ni pour toi.
— J’en ai marre, affirmé-je avec lassitude. Marre du passé, des
rancœurs, des doutes et de la méfiance qu’on a tous les uns envers les autres. Théo est revenu ici. Il aurait pu rester là-bas ou trouver du travail ailleurs, mais il est revenu auprès de toi.
— Et je me suis montré extrêmement prudent. Il m’a blessé en s’en
allant comme ça. Je connaissais Tindle et je l’ai encouragé à renoncer. J’ai voulu le protéger et il a refusé toutes mes propositions. Je lui ai offert plus d’argent, plus de responsabilités, plus de reconnaissances et il a tout jeté au panier. Mon ego en a pris un coup, je l’avoue. Quand il a toqué à cette porte quelques mois plus tard, j’ai voulu lui donner une leçon, c’est vrai.
— Il est temps qu’on apprenne de nos erreurs et qu’on avance main
dans la main. Je suis fatiguée de tout ça. Ce n’est pas constructif et j’ai envie d’avancer dans ma vie. Théo doit en faire partie. C’est plus important que tout.
— On va faire en sorte que les choses changent, ma chérie, moi le
premier. Je te le promets.
— Il a besoin de toi, papa. Vu comment tu me décris son père, je n’ose
pas imaginer sa déception en découvrant qui il est. Il te connaissait, toi, et il l’a eu, lui. Mais on peut changer la donne pour Théo. Il peut savoir qui est son père, mais t’avoir toi. Tu m’as dit avant que nous partions à Los Angeles qu’il ne pouvait rien bâtir avec un tel manque affectif et ce n’est pas totalement faux. Ce manque que ressent Théo, ce n’est pas Richard, mais toi, papa.
— Ava…
J’attrape son visage dans mes mains.
— C’est pour ça qu’il est si revêche avec toi. Je me demandais
pourquoi, mais je comprends de mieux en mieux qui il est. Il a évoqué son père et pas une seule fois, il a laissé transparaître la moindre émotion pour cet homme. Alors que toi, tu soulèves une tornade de réactions chez lui. Pour l’instant, elles sont négatives, mais ce n’est pas anodin : il te cherche.
S’ensuit un moment qui me paraît long au cours duquel mon père me
jauge. Silencieux et concentré, il semble réfléchir à tout ce que je viens de lui dire. Il finit par remuer. Ses mains rugueuses et fortes courent sur son visage tourmenté. Il lâche un juron dans ses paumes avant de revenir vers moi.
— Je n’arrive pas à le croire ! Je passe ma vie à virer ce gamin pour le
réembaucher, le lendemain. J’aurais mieux fait de me péter les deux jambes le jour où je lui ai proposé ce stage.
Je souris devant le peu de sérieux de cette remarque. — Tu peux me raconter comment vous vous êtes connus tous les deux
?
— Bien sûr, mais je doute que ça te soit utile.
— Il y a un détail qui revient en boucle chez Théo : il ne fait rien par
hasard. Je veux être certaine de ne pas être passée à côté de quelque chose.
Convaincu par mes propos, mon père reprend sa place et me fait le
récit de cette période où Théo est apparu dans sa vie.
***
Mon père m’a fait un magnifique cadeau. En plus de ce bureau
merveilleux, cet endroit sentant le papier et l’encre où se trouvent maintenant tous les trésors de mon grand-père, en plus de cette reconnaissance de Théo au sein de l’entreprise familiale, il m’a transmis une vraie force : celle de me battre pour ce que je désire au plus profond de mon cœur. Je me sens plus combative, plus déterminée et je sais maintenant ce que je dois faire.
Sérieux ? Tu as un plan ? se renseigne ma Betty. Le plan, c’est de récupérer mon homme et de reprendre notre histoire
là où on l’a laissée.
Ça, c’est ce qu’on appelle les grandes lignes, Ava ! soupire-t-elle
dépitée. Mais concrètement, on fait quoi ?
On improvise, lui dis-je dans un clin d’œil alors que John vient de
m’ouvrir la portière.
— Je vous attends ici, madame Bailey.
— Merci. Je ne pense pas en avoir pour longtemps. Ben non, il va te foutre dehors en moins de deux ! J’adresse un sourire poli à John et m’engage dans l’allée donnant sur
l’immeuble où vit Théo.
Tu ne passeras même pas l’interphone…
Je peux essayer, non ?
Si tu aimes te faire jeter, lance cette chipie en roulant des yeux. Je ne m’attarde pas sur ses sarcasmes et entre dans le premier
vestibule. J’appuie sur le nom de Théo et quelques secondes plus tard :
— Oui ?
J’ai un moment d’hésitation en entendant cette voix de femme. — Est-ce que Théo est là ?
— Pas pour le moment. C’est de la part de qui ? — Ava.
— Oh…
Ben ouais, c’est nous !!! Ça lui pose un souci à la dame ? attaque ma
Betty parée de ses gants de boxe.
On va ralentir sur les jugements hâtifs, hein !
— C’est Milane, m’apprend-elle.
Eh oui ! Il va falloir s’habituer à ce qu’elle fasse partie de sa vie… — Bonjour, Milane. Tu sais s’il rentre bientôt ? — Il ne devrait plus tarder, je pense.
La porte du sas s’ouvre.
— Monte.
— C’est peut-être plus prudent que je l’attende ici. Je ne voudrais pas
t’attirer d’ennuis.
Pourquoi tu es aussi gentille avec elle, rouspète Betty. On ne sait
même pas qui elle est.
Et ce n’est pas en me braquant contre elle que je vais le découvrir. Je
veux reconquérir Théo et être à couteaux tirés avec sa sœur ne va pas m’y aider…
Elle a de la suite dans les idées la petite…
— C’est bon, viens ! Je n’ai pas peur de lui non plus…
— J’arrive.
Je passe la porte et monte à l’étage de Théo. Là, Milane m’attend sur
le seuil.
J’ai un vrai pincement au cœur en la voyant devant moi. Même si je
sais qu’il ne s’est rien passé entre eux et que je n’ai rien à craindre venant d’elle, sa présence me ramène à un souvenir douloureux.
— Je suis contente de voir que tu vas bien, me dit-elle en fermant la
porte d’entrée derrière moi. J’ai été navrée d’apprendre ton accident.
— Merci…
Je fais quelques pas dans le salon et retrouver cet endroit si familier et
cher à mon cœur ravive un certain nombre d’émotions. Rien n’a vraiment changé ici, pourtant tout est très différent de la dernière fois où je suis venue.
— Assieds-toi, m’invite-t-elle en désignant le canapé. J’accepte et Milane me rejoint.
— Tu es là pour quelques jours ? Théo m’a dit que vous vouliez
rattraper le temps perdu.
— On essaie, mais ce n’est pas toujours facile à cause de la distance. — Je comprends.
— Et toi ? Comment vas-tu ?
— Il y a encore des moments compliqués. Je me fatigue rapidement et
j’ai beaucoup de migraines.
Il y a un silence entre nous où ni l’une ni l’autre ne trouve quoi dire.
Ou plutôt le courage d’aborder « Le » sujet.
— Je regrette que tout se soit passé de manière aussi dramatique, Ava. — Ce n’est pas de ta faute. Ce n’est celle de personne d’ailleurs… — Théo m’a appris que tu nous as surpris, ce matin-là. J’ai un sourire confus pour elle.
— Il n’avait pas passé la nuit avec moi et je me posais déjà tellement
de questions à propos de vous.
— Je lui ai dit que ta réaction était assez logique. À ta place, j’aurais
vu tout en noir également.
Je m’apprête à la remercier pour sa franchise quand la porte s’ouvre et
se referme dans un claquement sonore.
— Dites-moi que je rêve ?! s’écrie Théo en déboulant dans le salon. Ben ça alors ! Il a deviné qu’on était là…
— Théo, murmuré-je en me mettant à la verticale. Il m’ignore. C’est sa sœur qu’il a dans le collimateur pour le moment. Ne sois pas jalouse, se moque Betty. Ton tour viendra… — Quand tu es chez moi, tu es priée de ne pas faire monter n’importe
qui !
— Hé ! protesté-je.
— Tu as un problème toi ?
Voilà, je t’avais dit qu’il y en aurait pour tout le monde ! — À ton avis !
— Tu sors ! m’ordonne-t-il en me pointant du doigt. — Pas tant que je ne t’aurais dit ce que j’ai sur le cœur ! — Sauf que je n’ai aucune envie de t’écouter.
— Je vais aller voir dans la chambre si j’y suis, marmonne Milane
avant de décamper sans demander son reste.
Son frère la rudoie du regard au passage avant de river à nouveau ses
yeux les plus noirs sur moi.
— Tu t’en vas maintenant !
— On doit pouvoir s’expliquer plus calmement que ça, non ? — Je ne veux pas de tes explications ! Tu comprends ça ? — On a toujours su affronter les problèmes et trouver des solutions,
pourquoi ça serait différent cette fois ?
— Parce que tu n’as aucune putain confiance en moi ! tonne-t-il si fort
que je suis traversée d’un frisson d’effroi.
— Mais j’en ai autant à ton service, rétorqué-je sans me montrer
impressionnée.
— Excuse-moi ?
Je l’agace un peu plus.
— Tu m’as menti au sujet de ton père et tu m’as caché que tu avais
une sœur. Mais pourquoi cacher ce genre de détails, sérieusement ? Tu imaginais quoi ? Que je ne pourrais pas comprendre que tu cherches à savoir qui tu es et d’où tu viens ? Et soit un peu honnête, ce n’est pas un manque de confiance que d’être incapable de partager des choses aussi importantes à ton sujet avec moi ?
Comme il ne dit rien et se contente de me regarder d’une lueur
craintive et hésitante, je me risque à un pas vers lui.
— J’ai besoin de comprendre, Théo ! Pourquoi cherches-tu par tous
les moyens à dissimuler ce qu’il y a de plus beau chez toi ? Ton besoin d’être reconnu, ton amour pour ta sœur, ton adoration pour ta mère, ça ne fait pas de toi un homme faible, mais quelqu’un d’exceptionnel !
— J’avais besoin de temps, dit-il plus clément. — Pour être rassuré, affirmé-je. Moi aussi, c’est tout ce que je
réclamais pour croire en toi et te dire que je t’aime, mais trouver Wendy à moitié dévêtue dans ton appartement ou te voir quitter la chambre de Milane au petit matin, ce n’est pas sécurisant, c’est terrifiant. Mes doutes ne sont pas la conséquence d’un manque de confiance, mais celle de tous ces mystères que tu laisses planer autour de toi.
— Tu m’as laissé, Ava, me dit-il avec une vraie amertume dans la
voix. Tout ce que j’avais comme nouvelles à ton sujet, c’est ce que Mackenzie rapportait à Jacob. Ton père m’a totalement rayé de ta vie. Je n’avais plus aucun droit, plus rien. J’ai pris mon mal en patience et attendu que tu te réveilles. Mais là, tu n’as pas cherché à me voir.
— Est-ce que tu réalises qu’on m’a fait un trou dans la tête, Théo ? lui
demandé-je en levant mes cheveux là où j’ai été rasé.
Je le sens se braquer à l’écoute de cette question. — Depuis le hall d’entrée de l’hôpital, il m’a été difficile de réaliser
quoi que ce soit ! Je ne pouvais pas aller plus loin sans avoir des agents de sécurité sur le dos. Je t’ai laissé dans la chambre et je ne t’ai pas revue avant ta sortie de l’hôpital, alors, non, je ne suis pas très au fait de ce que tu as dû surmonter.
Il est si triste et déçu en me disant cela.
— Eh bien, au mieux, je ne dormais que 18 h par jour et quand je me
réveillais, je me posais des questions du genre quel était le prénom de mes enseignants du secondaire, les dates de naissance de mes parents ou les titres de mes chansons préférées de Michael Jackson parce que j’étais terrorisée à l’idée de ne plus être moi-même. Je ne souhaite à personne de ressentir cette effroyable impression d’avoir le cerveau en bouillie au point de ne plus savoir véritablement qui on est, d’être dans le brouillard chaque minute de la journée, d’avoir un marteau-piqueur qui vous déchire le crâne. Je ne t’ai pas laissé, Théo. Je n’étais plus vraiment là, ce n’est pas la même chose. J’avais du chemin à faire avant de me présenter devant toi parce que ça ne pouvait pas être facile.
Ma main va de moi à lui.
— La preuve en est ! L’autre jour, je t’ai vu au restaurant et j’ai passé
la journée qui a suivi dans le noir avec l’impression qu’on me cognait la tête contre les murs encore et encore.
— Je n’ai jamais voulu que ça t’arrive, me dit-il ébranlé par mes
confidences.
— Pas une seconde, je n’ai pensé que tu as la moindre responsabilité
dans mon accident.
— Lui le pense.
Cette réponse me conforte dans mon idée : mon père, c’est l’ombre au
tableau de Théo.
— C’était les propos d’un papa désemparé et terrifié. Je sais qu’il le
regrette aujourd’hui.
Je soupire sans lui cacher ma lassitude.
— Quand allons-nous enfin nous concentrer sur nous et faire
abstraction de tout le reste ? Mon père et ma mère ne t’ont pas rendu la vie facile et je le déplore. Tes secrets ne nous ont pas aidés non plus. Mais quand il n’y a que nous…
J’ai un mouvement d’épaules.
— Je trouve que tout est tellement magique.
Enfonçant les mains dans les poches de son jean, il est fuyant. — Je ne sais pas quoi répondre à ça… Je suis épuisé, Winy. Je viens
de passer les derniers mois à prouver, à toi, mon amour, à ton père, ma sincérité envers toi, à ta copine, que je ne suis pas l’enfoiré que tu lui as dépeint. Aujourd’hui, il y a Milane et j’ai besoin de créer quelque chose avec elle.
J’ai un sourire tendre pour lui.
— Elle a l’air très gentille.
— On essaie de reprendre les choses sur des bases plus saines. — Je suis très contente pour vous. Qu’envisages-tu de faire vis-à-vis
de ton père ?
— Pourquoi cette question ?
— Papa voudrait que tu te montres prudent en ce qui le concerne. — Parce que subitement mes intérêts à cœur ? dit-il moqueur. — On avance dans le même sens lui et moi. On veut regarder vers
l’avenir et ne plus se retourner sur le passé, surtout s’il n’a rien à nous apprendre. Il tient seulement à ce que tu fasses attention à toi.
Je marche jusqu’à lui, il ne sourcille pas. Là, je pose ma main sur sa
joue, il me laisse l’emprisonner dans mon regard.
— Je t’attends, Théo, et papa aussi. Il s’inquiète et il pense à toi. Nous
avons décidé de considérer que tu es en vacances. Tu pourras reprendre ton poste quand tu le voudras.
Une nouvelle qui ne le réjouit pas vraiment.
— Ava…
— Si tu ne veux plus revenir, ça sera ta décision, mais ça ne viendra
pas de nous. Quoi que tu décides, tu fais partie de Bailey et tu seras toujours le bienvenu.
Je dépose un baiser sur sa joue.
— Ça fait cinq ans, Théo. Je t’ai fantasmé, je t’ai détesté, je t’ai
redouté, je t’aime et je peux encore attendre que tu me reviennes.
Je fronce le nez.
— Avant que tu prennes ta décision en ce qui concerne Bailey, il faut
que tu saches que ma conditionnelle est terminée : je remonte au huitième étage.
— Comment ça ?
— Je vais garder un œil sur Romance, mais Molly va prendre plus de
responsabilités pour me dégager du temps que je passerai avec mon père.
— Tu n’es pas sérieuse ?
— Je ne suis pas faite pour diriger Bailey et mon père et moi sommes
tombés d’accord sur ce point. N’empêche, il a des choses à m’apprendre.
— C’est ce qu’il t’a dit ?
— C’est une partie de ce qu’il m’a dit. Le reste, il te l’expliquera lui-
même si un jour, par tout hasard, tu as envie d’en parler avec lui. Il l’espère.
— Je sais ce que tu essaies de faire, mais ne compte pas trop là-
dessus ! Il faudra beaucoup plus que de la curiosité pour me donner envie de le voir.
— Tu fais comme tu le sens.
Glissant ma main dans la sienne, je me donne de l’élan et lui vole un
baiser.
— Prends soin de toi, Allen.
— C’est à toi de faire attention, Bailey. Tu es encore fragile.
— Je retourne chez mon père pour quelque temps, alors je pense que
je suis entre de bonnes mains.
— Mack était contente que tu rentres…
— Je sais et je m’en veux de lui faire faux bond, mais j’ai besoin
d’être avec mon père. Nous aussi nous avons du temps à rattraper.
Même si j’ai envie de rester auprès de lui, que je pourrais passer des
heures à parler avec lui, m’éterniser ne nous servira pas. Théo est tendu, je le sens. Autant lui laisser de l’espace pour qu’il se concentre sur lui et sur sa sœur. Je pense lui avoir donné de quoi se questionner et, pour le moment, je n’ai plus rien à faire pour nous si ce n’est le laisser souffler.
Je file vers l’entrée et Théo me raccompagne. Là, il m’ouvre la porte.
Je sors sur le palier et commence à m’éloigner, mais je rebrousse chemin en fouillant dans mon sac.
— J’allais oublier.
J’en sors une enveloppe cartonnée et la lui tends. Perplexe, il arque un
sourcil dans ma direction.
— C’est une invitation des plus ordinaires, rassure-toi. Il l’accepte.
— En fait, c’est pour leur soirée de fiançailles. Je lui fais une moue plaintive.
— Je n’ai pas de cavalier.
Je hausse les épaules.
— Je dis ça juste au cas où…
Je tourne les talons et retourne vers l’ascenseur. Théo est toujours là à
m’observer lorsque j’y entre.
Et s’il ne revenait pas ? panique Betty. Désolée, Betty, mais j’ai décidé de croire en lui.
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