Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
quitte mon appartement pour me dire qu’il…
Nouvelle amitié ?
quitte mon appartement pour me dire qu’il voulait me voir dès mon arrivée. Le lendemain matin, ma première action chez Bailey est de me rendre dans le bureau de mon père. Il m’a envoyé un SMS un peu avant que je
Et d’ordinaire, aller voir mon père ne me rend pas aussi nerveuse…
Peut-être parce que tu ne lui caches pas que tu flirtes avec son directeur d’habitude et ce, en sachant pertinemment qu’il désapprouve ! réplique ma Betty.
Un fait qui pourrait s’éterniser. Pour le moment, je le vois mal sauter de joie en apprenant qu’on se cherche tous les deux.
De toute évidence, ils ont une relation carrément conflictuelle et fréquenter Théo ne va pas adoucir les choses. J’ai aimé la franchise dont il a fait preuve hier. Et d’après ce qu’il m’a révélé hier soir, mon père ne l’a pas totalement été en ce qui concerne Romance. Je ne lui en veux pas, car je connais son côté démesuré lorsqu’il s’agit de me combler. Cependant, je comprends que son directeur est vu mon intégration d’un mauvais œil. Mais notre discussion soulève une question, et elle n’est pas des moindres : qu’est-ce que Théo a bien pu faire pour que mon père se montre aussi méfiant ? Je n’ai pas la naïveté de croire qu’il est simplement question de parties de jambes en l’air avec ses collègues sur son lieu de travail…
C’est sur ce questionnement que je toque à la porte de mon père. Lorsque j’entre dans la pièce, il est assis derrière son ordinateur.
— Bonjour, papa.
— Mon ange.
Je remarque sa valise posée près de lui. Abandonnant ce qu’il est en train de faire, il vient m’embrasser.
— Comment vas-tu ?
— Très bien. Est-ce que tu t’en vas ?
— Malheureusement, oui. Je dois me rendre à New York pour le reste de la semaine.
— Rien de grave ?
— Non, j’ai une présentation à faire pendant un séminaire. J’aurais voulu voir Théo avant de partir, mais il n’est pas encore là.
— Il y a quelque chose que tu aurais besoin que je lui dise ?
— Je viens de lui envoyer un mail, ne t’en fais pas.
Sur ces mots, mon père se saisit de sa valise.
— Il faut que je file. Mon taxi m’attend depuis cinq minutes déjà.
— D’accord.
Mon père m’embrasse.
— Que dirais-tu de venir dîner à la maison dimanche soir ? Tu me feras un topo de tout ce qui s’est passé pendant mon absence.
— En deux jours ? Je peux déjà te dire que je n’aurais pas grand-chose à te raconter, mais rien que pour le dîner, j’accepte.
— Parce que ce n’est pas moi qui cuisine, rigole-t-il.
Je retrousse le nez.
— J’ai encore en bouche le goût de ce plat immonde que tu as essayé de me faire manger la dernière fois où je suis venue en vacances. Ce jour-là, je me suis vraiment demandé si tu ne cherchais pas à me tuer…
Il rit de plus belle.
Je profite que l’étage est encore très calme pour l’escorter jusqu’aux ascenseurs.
— Fais un bon voyage, papa.
— Merci, ma chérie. Continue sur ta lancée. Tu es parfaite, Ava, et je suis très fière de toi.
Je le remercie tandis que les portes se referment sur lui.
Mon père partit, je rejoins mon bureau dans lequel je me débarrasse de mes affaires personnelles. Mon deuxième rituel est de prendre connaissance des quelques messages laissés près du téléphone. Mais lorsqu’une main se pose sur mon ventre, je sursaute. La chaleur d’une respiration sur ma nuque me fait frissonner.
— Bonjour.
Heureuse de cette présence, je me laisse retomber contre son corps.
— Théo…
— Tu as bien dormi ?
Je soupire suavement.
— Et toi ?
— J’ai eu une nuit peuplée de rêves…
— Dis m’en plus ? l’encouragé-je en me tordant le cou.
Nos regards s’ancrent l’un à l’autre. Il me sourit tandis que sa main épouse ma joue.
— De ça…
Sa bouche fond sur la mienne et m’emporte dans un baiser enflammé. Mes doigts disparaissent dans sa chevelure ébène pour le retenir. Je veux le garder au bout de mes lèvres.
— C’est donc la technique que tu as décidé d’adopter, murmure-t-il contre ma bouche. Tu veux lui donner matière à me virer…
— Il n’est pas là.
Je reviens à la charge.
— Embrasse-moi !
Obéissant, il le fait. Je tournoie dans ses bras. Ses mains prennent mon visage en coupe.
— Je l’ai vu monter dans un taxi en arrivant. Où va-t-il ?
Nos lèvres se frôlent, se cherchent, se caressent, se titillent.
— New York. Il rentre dimanche.
— Tu veux dire qu’il n’y a plus que toi et moi pour les trois prochains jours ?
— On dirait bien. Il t’a envoyé un mail…
Lentement, le pouce de Théo redessine le contour de ma bouche et sa façon de s’enfoncer dans mon regard est si vertigineuse que je me raccroche aux pans de son manteau pour ne pas vaciller.
— Je vais devoir aller travailler.
Il semble le regretter d’ailleurs. Je fais la moue.
— Me concentrer ne pas va pas être aisé après ça.
— Attention, miss Bailey, je vais devoir vous en priver…
— Non, non, répliqué-je sans lui laisser finir sa phrase. Je vais y arriver.
— Bien ! rit-il en me donnant un dernier baiser. Je vais aller lire le mail d’Alex.
En me disant cela, il se détache de moi. Je décide d’aller m’asseoir derrière mon ordinateur histoire de lutter contre cette dévorante envie de retrouver ses lèvres.
— J’ai repensé à notre discussion…
Comprenant que j’ai quelque chose sur le cœur, Théo déboutonne son manteau et s’installe sur le fauteuil.
— Pourquoi ai-je la vague impression que tu ne penses qu’à ça ?
Le regard que je lui lance en dit long sur ce à quoi je pense à cet instant. Théo ricane.
— Après l’autre chose, bien sûr.
Je l’imite.
— J’ai juste une dernière question à propos de mon père.
— Je t’écoute, dit-il d’un air las.
— Ces tensions entre vous existent depuis toujours où y a-t-il eu un facteur déclencheur ?
Théo se tend sur sa chaise.
Étrange d’être aussi nerveux, non ?
Peut-être que tu le fatigues avec toutes tes questions ! riposte ma Betty.
— Alex a toujours été assez dur dans sa façon de me manager, mais je m’en suis accommodé parce qu’il m’apprenait bien le métier. J’ai pris sur moi et je me suis montré conciliant.
— Conciliant, répété-je pantoise. Toi ?
— Eh oui, Ava, je peux l’être. Cela dit, une fois que j’ai eu mon poste de directeur, je l’étais beaucoup moins.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est mon job, dit-il comme si c’était logique. Je devais m’affirmer auprès de mes employés, et auprès de mon PDG. Même si c’est un point qu’il m’a lui-même enseigné, il a un peu de mal à s’y faire !
— Donc, tout a commencé à peu près à la période de mon stage ici ?
— Quelque chose comme ça…
— Et toutes ces histoires avec tes collègues féminines n’ont pas dû arranger les choses.
Théo lève son index vers moi.
— Un point qu’on va éclaircir tout de suite, car là aussi, j’ai la vague impression qu’il transforme la réalité.
— Ce qui veut dire ?
— J’ai eu quelques aventures ici, je le reconnais. C’était une sale période, j’étais sous tension et j’avais besoin de relâcher la pression. J’ai manqué de clairvoyance et je me suis attiré quelques ennuis avec Alex. Pour autant, je suis loin de l’image que tu t’es forgée de moi. Ton père a été clair, il ne veut plus que je fricote avec mes employées.
Il me fait un clin d’œil.
— Et comme tu peux le constater, je mets un point d’honneur à lui obéir…
Je réprime un sourire.
— Je t’assure qu’avant toi, je me tenais à carreau, poursuit-il.
Il se met à la verticale.
— Et si vous en avez fini avec vos questions, je vais aller m’occuper de vos intérêts, miss Bailey.
— Es-tu en train de dire que tu travailles pour moi, Théo ?
— C’est un peu vrai, non ? Tout ça, dit-il en indiquant l’espace autour de nous. C’est à toi.
— Ce n’est pas comme ça que je le vois. Bailey appartient à toutes les personnes qui y travaillent et qui contribuent à en faire un succès.
Théo m’observe d’un œil curieux avant de marcher en direction de la sortie.
— Passe me voir avant d’aller déjeuner.
— Euh… d’accord…
Il sort et je fixe, interdite, la porte qu’il vient de refermer.
Ce n’était pas un peu bizarre ? m’interrogé-je.
Super bizarre ! confirme ma Betty.
J’allume l’écran de mon ordinateur sans parvenir à mettre le doigt sur ce qui me chagrine vraiment.
***
Comme il était convenu entre nous, je retrouve Molly dans le restaurant dont elle m’a parlé quand nous avons calé notre déjeuner précédemment.
J’ai aussi respecté la requête de Théo de passer le voir avant mon déjeuner, mais je n’ai trouvé qu’un bureau vide. Après avoir griffonné un petit mot à son intention, j’ai quitté Bailey. Je regrette de ne pas l’avoir vu. J’aurais aimé jauger de son état d’esprit et voir si ce malaise ressenti est le simple fruit de mon imagination.
En attendant de le découvrir, je veux partager ce moment avec Molly auprès de qui je viens de m’installer à notre table, alors je fais l’effort d’oublier celui qui monopolise mes pensées depuis qu’il s’est mis en tête de me séduire.
— Alors, Ava, comment te sens-tu chez Bailey ?
La délicate question de Molly fait suite à notre commande auprès du serveur.
— Très bien. Je ne m’attendais pas à vivre quelque chose d’aussi enrichissant que la création d’une nouvelle collection en sortant de l’université. Et de ton côté, depuis combien de temps travailles-tu chez Bailey ?
— Ça fera bientôt trois ans.
— Et tu t’y plais ?
Molly s’apprête à répondre, mais se ravise. Les lèvres pincées, elle m’examine d’un drôle d’air.
— Écoute, Ava, j’ai beaucoup apprécié ta démarche. Venir me proposer ce déjeuner était vraiment adorable et l’idée de faire ta connaissance me plaît assez. Cela étant dit, je ne veux pas entamer cette nouvelle amitié sur des cachotteries, alors le mieux est que je te dise que je sais que monsieur Bailey est ton père.
— Oh…
Pendant une seconde j’ai commencé à paniquer, mais si ce n’est que ça…
— Eh bien, j’apprécie ta franchise, merci. Quand il m’a offert ce poste, j’ai pensé que ça serait mieux pour lui comme pour moi que nous taisions notre affiliation. Au moins dans un premier temps.
— Ce qui n’est pas peut-être pas plus mal. Il y a fort à parier que les gens t’auraient abordée différemment.
— Et c’est tout ce que je voulais éviter.
Nous échangeons un sourire entendu.
— Est-ce que je peux savoir comment tu l’as découvert, car très peu de gens le savent.
— J’ai surpris une conversation entre monsieur Allen et monsieur Bailey.
— Il y a longtemps de ça ?
— Une semaine environ.
— Me jugerais-tu mal si je te demande ce qu’ils se disaient ?
Elle rit doucement.
— Pas du tout ! Tu es intriguée, c’est normal. Cela dit, je ne me suis pas attardée. Tout ce que je suis en mesure de te dire, c’est que monsieur Allen était vraiment contrarié et qu’ils faisaient référence à la ligne éditoriale de Bailey.
— Vraiment ?
— Malheureusement, c’est tout ce que je peux t’apprendre.
— C’est déjà aimable à toi. Tu n’étais pas obligée de me faire cette confidence.
Elle accueille ma remarque d’un sourire, mais je me détourne un instant de ma nouvelle amie quand mon portable vibre sur la table. Le serveur arrive avec nos plats. Je profite de cette interruption pour consulter le texto que je viens de recevoir.
— Théo —
Si je résume bien : tu m’abandonnes pour le déjeuner et je n’ai pas le
droit à la moindre compensation ! C’est ainsi que tu veux profiter de ces
quelques jours de liberté qui s’offrent à nous ?
Je m’excuse auprès de Molly et rédige une réponse rapide à Théo.
— Ava —
Je passe te voir à mon retour de déjeuner. Je profiterai pleinement de
toi lorsque nous serons chez moi. Je me rattraperai, promis. Bye.
Je range mon téléphone et me replonge dans ma discussion avec Molly.
Et celle-ci est très agréable, d’ailleurs. Nous nous racontons brièvement nos vies.
Ainsi je découvre que Molly a cinq ans de plus que moi qu’elle est rentrée dans la vie active très jeune pour aider sa mère à élever ces trois frères et sœurs et qu’elle continue à veiller sur eux. Je sens tout de suite qu’elle a un fort vécu. Elle ne doit pas être le genre de personnes à se laisser facilement abattre. J’admire les gens qui ne plient pas devant les difficultés, et remontent leurs manches pour se donner les moyens de faire tourner la chance. Je ne peux que les respecter, car je ne suis pas de cette trempe-là.
J’ai eu mon lot de problèmes. J’ai dû les affronter, les surmonter, mais il m’a fallu du temps pour y parvenir et j’ai dû me défaire de mes troubles alimentaires pour reprendre ma vie en main. J’ai gagné un dur combat, mais après combien de batailles perdues…
Notre repas terminé, Molly et moi retournons chez Bailey. Je suis vraiment ravie de ce moment passé avec elle tandis que je retrouve le huitième étage après avoir laissé ma collègue à l’accueil. Avant de nous séparer, nous nous sommes promis de refaire cette expérience.
Je peux maintenant rejoindre Théo. Je le retrouve assis à son bureau.
— Monsieur Allen.
Délaissant son ordinateur, il braque un regard amusé sur moi et je l’accueille avec soulagement.
— Salut.
Il m’indique la porte.
— Entre et ferme derrière toi.
J’obtempère et m’assieds.
— Et ton déjeuner ?
— Très agréable. Et toi ?
— Je n’avais personne pour me tenir compagnie donc je me suis satisfait d’un sandwich dans mon bureau.
— Il n’y avait personne ici pour déjeuner en ta compagnie ?
— Oh, mais il y a ici de nombreuses jeunes femmes qui auraient adoré que je les invite pour combler le vide que tu as laissé. Cependant, je n’ai pas été plus intéressé que ça par cette possibilité.
Tiens donc !
— Et cette Molly alors ?
— Elle est très gentille et j’ai apprécié parler avec elle.
— Tant mieux.
S’installant plus confortablement dans son fauteuil, il me dévisage tout en faisant tourner un stylo entre ses doigts.
— Ava, j’ai revu ta ligne éditoriale et je veux que tu m’accordes du temps pour réfléchir ensemble à la meilleure manière de la mettre en place à l’échelle de Bailey.
Surprise, même choquée par sa requête, je mets quelques secondes pour intégrer l’information et comprendre tout ce qui va en découler.
— Ava ?
— Tu, bégayé-je. Tu es en train de te moquer de moi ?
— Une plaisanterie de mauvais goût alors... J’aime te charrier, mais pas à ce point.
— Je voulais cette ligne éditoriale pour ma collection, mais d’ici à…
— Il nous faut de la cohérence, m’interrompt-il. Donc, on va prendre tes meilleures idées, garder ce qui fonctionne très bien dans ce que nous faisons déjà et expliquer tout ça aux autres directeurs. Ça te va ?
L’effet de stupeur passé, j’aimerais accepter et me réjouir. C’est fou qu’il veuille étendre mon travail au reste de l’entreprise et je pourrais m’en féliciter si je n’avais pas eu cette brève conversation avec Molly. Il y a quelques jours, Théo se disputait avec mon père au sujet de la ligne éditoriale et ce revirement de situation éveille ma curiosité. A-t-il vraiment envie de faire ça avec moi ou obéit-il aux ordres de mon père, forcé et contraint ?
À cet instant, dans son bureau, je ne trouve pas le courage de lui poser la question et me contente d’accepter cette collaboration.
Même si l’idée est moins attrayante en sachant qu’il s’y est opposé…
***
Il est un peu plus de 18 h quand je quitte Bailey, ce soir-là. Théo doit me rejoindre à mon appartement dans une heure et j’ai eu envie de faire quelques emplettes pour lui cuisiner un dîner. Surtout que je n’ai pas eu l’occasion d’étrenner ma nouvelle cuisine ; c’est l’occasion rêvée. Je ne suis pas une cuisinière aussi douée que ma mère, mais je me défends. J’ai pensé à quelque chose de léger en pensant que nous aurons notre dose de sucre en nous goinfrant de glace devant The Walking Dead.
Après mon arrêt à l’épicerie, je décide de me mettre à l’aise.
Depuis que je travaille chez Bailey, je ne porte que des robes ou des jupes et la simplicité de mes tenues quand j’étudiais sur le campus me manque. J’aime être élégante et prendre soin de mon apparence, mais c’est aussi très agréable de se balader en pantalon de yoga et en débardeur.
Quand Théo sonne à la porte, je viens de mettre le point final au dressage du couvert et je nous ai servi du vin. Je m’empresse d’aller lui ouvrir et qu’elle n’est pas ma surprise de me retrouver nez à nez avec un bouquet de roses rouges.
— Waouh !
— Elles te plaisent ? se renseigne Théo qui avait disparu derrière l’immensité du bouquet.
— Tu plaisantes ?! Elles sont sublimes !
Il me tend les fleurs.
— Je t’ai aussi pris un vase, au cas où tu n’en aies pas…
— À vrai dire, je n’en ai aucune idée.
Je me hâte d’aller déposer ce sublime bouquet sur la table du salon tandis que Théo pénètre dans mon intérieur. Lorsque je reviens vers lui, il a déjà pris ses aises. Si j’en juge par sa tenue, il a pris le temps de repasser par son appartement pour troquer son éternel costard pour une tenue moins tirée à quatre épingles, mais toujours avec une certaine classe.
— Merci pour les roses.
Je l’enlace.
— Je les adore.
— Je crois que la fleuriste a cru que je lui faisais une blague quand je lui ai demandé toutes les roses rouges qu’elle avait dans sa boutique, s’amuse-t-il.
— Je ne suis pas certaine d’avoir mérité ça.
— C’est ce que je me disais dans l’ascenseur, mais les fleurs étaient achetées alors…
Je le repousse.
— Si c’est pour être désagréable, dis-je sans paraître froissée.
Dans la cuisine, je me saisis de nos verres de vin et lui en offre un. Il l’accepte.
— Prêt pour les morts-vivants ?
Je lui présente mon verre pour que nous trinquions.
— Ce n’est pas pour eux que je suis là, mais pour la nana que je tiendrai dans mes bras en regardant la télévision, précise-t-il avant d’entrechoquer son verre au mien.
— Je t’ai préparé à dîner avant.
— Toi, tu as cuisiné pour moi ?
Je joue des épaules.
— J’aime bien cuisiner. Même si j’ai rarement eu le temps de le faire depuis que je vis ici.
Glissant ma main dans celle de Théo, je l’attire jusqu’au salon où nous nous installons dans le canapé. Ni une ni deux, je viens me blottir contre lui et son bras vient se poser sur mes jambes repliées contre les siennes.
— Et où as-tu appris à cuisiner ?
— Avec ma mère. Elle adore mijoter de bons petits plats ou préparer toutes sortes de pâtisseries : c’est une véritable passion pour elle. Je la regardais faire et j’apprenais.
— Elle s’est remariée après son divorce ? se renseigne-t-il en liant ses doigts aux miens.
— Avec Timothy. Il est prof de danse classique. C’est d’ailleurs pour le suivre que nous sommes partis en Floride. Il travaille pour une importante compagnie là-bas.
— Tu t’entends bien avec lui ?
— Oui, vraiment bien. Il a toujours été gentil et il m’a beaucoup soutenu quand j’ai eu mes problèmes.
— Tes problèmes ? rebondit-il le sourcil haut.
Et si je me servais de cette curiosité flagrante pour en apprendre davantage sur son compte ?
Je balance mon index devant lui.
— Pas si vite, monsieur Allen. Tu me bombardes de questions, mais tu ne me parles jamais de toi. Je ne te raconterai plus rien sur moi, si tu ne rééquilibres pas un peu la balance.
Il accueille mon avertissement avec une grimace. Je lève les yeux au ciel.
— Il n’aime pas se livrer… Quelle surprise ! ricané-je. Désolée, mais tu t’en sors un peu trop facilement !
Il m’observe du coin de l’œil un poil contrarié par mon ultimatum.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ? ronchonne-t-il.
— Mais c’est qu’il déborde d’enthousiasme, le titillé-je.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à être discret sur sa vie…
— Dixit l’homme qui est on ne peut plus indiscret lorsqu’il est question de la mienne. Aurais-tu d’affreux secrets à me cacher, Théodore ?
Il me cingle du regard comme à chaque fois que je le nomme ainsi.
— C’est quoi ton problème avec ton prénom ? Étymologiquement parlant, il provient du grec theos qui veut dire Dieu. C’est plutôt sympa, non ?
— Et tu sais ça comment ?
— J’étudiais la linguistique à l’université. C’était l’une de mes options et je trouvais ça très passionnant. Tu portes le prénom de l’un des plus grands présidents de ce pays. Je doute que ce soit un choix anodin de la part de tes parents.
— De ma mère, précise-t-il.
Le regard perdu dans son verre de vin, il ajoute :
— Je n’ai pas de père…
Oh… alors ça, c’est du secret !
Devinant combien un tel aveu peu bouleversé et l’ayant poussé à se confier, je me sens un devoir de le réconforter. Ma main épouse les formes moulées par son pull en laine qu’il porte près du corps.
— Théo, je suis désolée.
— Je n’ai aucun secret à cacher, Ava. Je n’ai rien d’intéressant à t’apprendre sur moi, ce n’est pas la même chose.
Il plaisante là ? Comme il n’a pas de père, il est inintéressant, c’est ce qu’il est en train de supposer ?
— Alors voilà ce qu’on va faire : dorénavant, je vais juger moi-même de ce qui est intéressant ou pas à ton sujet, parce que tu racontes vraiment n’importe quoi.
— Tu risques d’être déçue.
Je roule des yeux.
— C’est vrai que mon existence est tellement passionnante entre le divorce de mes parents et mes études dans l’édition. Pour la fille du PDG d’une des plus grandes maisons d’édition du pays, c’était si… inattendu…
J’arrive à obtenir un sourire. Il était bref, mais c’est déjà ça de gagné.
— Tu es bien plus intrigante que tu ne le penses.
— En te tenant à cette logique, tu peux envisager que moi aussi je sois intriguée par toi ? C’est le principe de faire connaissance, de se charmer. À la base tout part d’une attirance, d’une attraction, et ce, parce qu’on est intrigué par l’autre.
— Peut-être…
Je ris devant son manque flagrant de conviction.
— Quelque chose me dit que tu es très proche de ta mère.
— Qu’est-ce qui te permet d’avancer ça ?
— La manière dont elle parle de toi pour commencer.
— J’aimerais bien savoir ce que vous vous êtes dit tien.
— Si tu espères que je te raconte…
— Tu n’es qu’une emmerdeuse !
— Et toi, tu n’es qu’un ours mal léché ! On a tous notre croix à porter, Théo.
— À quel genre de problèmes faisais-tu référence tout à l’heure ?
— Es-tu proche de ta mère ?
Il me gronde une nouvelle fois du regard.
— Je veux bien jouer ce jeu-là aussi, le nargué-je en battant des cils.
J’obtiens un sourire plus franc.
— Oui, je le suis. Il n’y a eu que nous deux toute ma vie. Je n’ai pas de famille, seulement elle.
— C’est triste…
— Pas vraiment. Ça ne m’a jamais plus gêné que ça…
Mouais… ce n’est pas hyper crédible tout ça…
— Elle travaille ?
Il secoue la tête et, de nouveau, il est nerveux.
— Sa santé ne le lui permet plus, alors je m’occupe d’elle.
J’ai un regard tendre pour lui et, immédiatement, il se détourne de moi et reporte son attention sur son verre.
Donc, c’est le garçon à sa maman. Ce n’est pas adorable ça, Betty ?
Émue, les yeux pleins de larmes, elle acquiesce.
J’ai le cœur en guimauve…
— Qu’est-ce qu’elle faisait ?
— Elle était infirmière à l’hôpital.
— Un métier difficile.
Il hoche la tête et un silence tranquille s’impose entre nous. Je n’ai pas envie de le briser, car je pense que Théo l’apprécie lui aussi. Il paraît presque épuisé de s’être livré à moi. Ce n’est pas quelque chose qu’il pratique couramment. Si j’en doutais encore, ce soir, il m’en a convaincue. Je profite de l’instant pour poser ma tête sur son épaule en l’embrassant dans le cou au passage. Je mets quelques secondes pour l’apprivoiser et qu’il presse sa joue contre moi.
— Tu n’as pas répondu à ma question.
Quand il a une idée dans la tête, il ne l’a pas ailleurs…
— De l’âge de douze ans jusqu’à l’année de mon seizième anniversaire, je me suis fait vomir.
Ses doigts se resserrent sur les miens.
— Pourquoi faisais-tu ça ?
— J’ai mal vécu le divorce de mes parents. Je me suis vengée sur la nourriture et j’ai pris du poids. Entre le fait d’être en décalage avec mes camarades à cause de mon âge et mon physique disgracieux, je me suis fait chahuter et j’ai fini par détester mon apparence et mon corps. C’est là que la boulimie est arrivée.
— Et tu en as fini avec ça ?
— Oh oui ! C’est derrière moi maintenant. J’ai pu compter sur ma mère, sur Tim et mon père a fait tout ce qu’il pouvait pour me soutenir, même s’il était loin.
— Ava ? m’appelle-t-il après un nouveau moment de calme pendant lequel il s’est contenté de caresser le dos de ma main.
— Oui?
— On est vraiment obligé de se lancer dans ta série, ce soir ?
Je souris. Il ne m’a pas fait de cadeau avec le sport hier, mais sa manière de me poser cette question est trop adorable pour que je lui refuse.
— Pourquoi ça ?
— Parce que tu es là où je t’ai attendue toute la journée et j’ai juste envie d’en profiter.
— Toi, moi et le vin blanc, c’est une combinaison que je commence vraiment à adorer…
Je prends une gorgée de vin avant de revenir contre Théo et je savoure la simplicité de cette soirée et le plaisir de sentir qu’il ne désire que ma compagnie.
OceanofPDF.com