Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
Nuit blanche
soutenir, je ramène la couette sur moi quand mon portable s’illumine près Reniflant une nouvelle fois, je balance cette boîte de mouchoirs vide sur la moquette. Installée contre la tête de lit, les oreillers pour me de moi. Je prends connaissance de ce nouveau SMS en sachant déjà qu’il n’est pas de Théo.
— Molly —
Mais non, je t’assure que tu as bien réagi ! Tu as besoin de bases
saines et solides et c’est tout à fait normal. Si Théo n’est pas capable de
t’offrir cette sécurité aujourd’hui, comment envisager un avenir avec lui ?
Je me suis surprise moi-même en passant cet appel à Molly après le départ de Théo. J’aurais pu joindre Mackenzie, mais le moindre « Je le savais » ou « Je t’avais bien dit que c’était un connard égoïste » aurait été la goutte de trop pour mon petit cœur en guimauve tout dégoulinant de chagrin. Nous avons parlé un peu, je lui ai expliqué les grandes lignes de notre dispute, mais sans trop m’attarder, car papounet n’était pas loin et je préfère qu’il ne sache rien de notre différend pour l’instant. Leur relation est déjà très compliquée, il n’est pas besoin d’en rajouter.
Comme si la situation allait s’améliorer avant lundi matin, me fait remarquer ma Betty.
Je fais la moue. Elle n’a pas tort cette chipie, mais d’ici là, je serai plus à même de parler à mon père sans me transformer en chutes du Niagara. Ce qui risquerait fortement de lui faire péter un plomb.
— Ava —
Je n’arrive pas à croire qu’il ait préféré se taire. Il me reproche de ne
pas croire en lui, de ne pas lui faire confiance, mais c’est lui qui ne croit
pas en moi !
J’essuie mes nouvelles larmes avec un nouveau mouchoir avant de rédiger un nouveau texto.
— Ava —
Molly, il est bientôt une heure du matin. Tu devrais aller dormir. Tu as
besoin de repos et papa va finir par se poser des questions. Je t’appelle
demain matin, promis.
— Molly —
Il dort comme un loir, mon quadra, ne t’en fais pas. Toi aussi essaie de
te reposer, ma chérie. Je suis convaincue que tout va s’arranger. Il y a
seulement quelques réglages à faire.
— Ava —
Pourvu que tu aies raison. Je t’embrasse. À demain.
Après ce dernier message, le plus raisonnable serait d’éteindre la lumière et de dormir un peu. Pourtant, je doute d’y parvenir. Il est très tard et Théo est parti en claquant la porte depuis des heures, mais sans prendre la moindre affaire. Où va-t-il dormir s’il ne revient pas ? Sera-t-il présent au séminaire demain ou va-t-il me faire faux bond ?
Non, mais pourquoi tu te prends la tête avec ça ? me gronde Betty. Il a fait le choix de s’en aller.
Rien d’étonnant, je lui ai expliqué que je ne voulais plus le voir tant qu’il ne m’aurait pas parlé de Milane et de leur histoire.
Le temps n’est pas aux regrets, Ava, mais aux changements ! Pas de vérité, pas d’histoire d’amour !
Épuisée par tout ce qui vient de me tomber dessus, je décrète que le mieux est encore de me plonger dans le noir. Infimes sont les chances que je finisse par m’assoupir, mais mes yeux me font extrêmement mal et l’obscurité devrait les soulager. Désabusée, je coupe l’éclairage de la chambre et jette la couette sur ma tête en soupirant.
Mais qu’est-ce que j’ai fait ?
Exactement ce qu’il fallait, me rassure Betty.
Et s’il ne revenait pas, Betty. Que restera-t-il de moi s’il m’abandonne ?
Non, mais tu écoutes quand je te parle, Ava, me dit-elle de son air désespéré. On a du sang de Bailey dans les veines ; on est indestructibles !
J’ai un sourire tendre pour elle. Ces pensées, aussi encourageantes soient-elles, ne suffisent pas à m’apaiser suffisamment pour trouver le sommeil. Me voilà partie pour une longue nuit blanche à regarder les heures défilées.
***
Et je ne me suis pas trompée… Cette nuit m’a paru si longue ; un défilé interminable d’heures sans fin. Je me suis levée aux premiers rayons du soleil sans avoir aucune nouvelle de Théo.
J’ai tellement de doutes sur la suite de cette journée. Va-t-il me rejoindre ? Qu’allons-nous pouvoir nous dire maintenant ? A-t-il l’intention de mettre de l’ordre dans ses sentiments pour que nous puissions reprendre notre histoire ? Je pensais que nous avancions tous les deux, qu’il avait fait de moi sa confidente, mais il garde ses secrets pour lui.
Me morfondre sur son départ sur la suite de notre relation n’est pas la solution. J’ai une nouvelle journée de séminaire qui m’attend et je vais devoir y assister avec ce mal de tête, conséquence de mon immense fatigue, que cela me plaise ou non.
J’ai d’abord pris une longue douche pour me réveiller et cela m’a permis de clarifier un peu mes idées. Pour un moment au moins… Mais cette lourdeur qui m’abrutit est bien vite revenue me tourmenter. Habillée et coiffée, je suis sur le point de me rendre au rez-de-chaussée, notamment, pour prendre un café qui m’aidera à me tenir éveillé quand la sonnerie de mon portable résonne dans ma chambre. Je cours à travers la pièce pour le récupérer sur la table de chevet avec l’espoir que cet appel vienne de Théo, mais c’est une désillusion de plus.
Un coup de fil de sa part ne me ferait pas changer d’avis sur la décision que j’ai prise hier soir : rien ne pourra plus se passer entre Théo et moi tant qu’il n’aura pas fait le ménage dans sa vie. Cependant, j’aime cet homme et je ne veux pas qu’il s’imagine que je n’ai plus aucun espoir pour nous et que j’agis dans notre intérêt justement.
Je décroche avec un certain soulagement de pouvoir échanger avec Molly.
— Salut…
— Hé, commence-t-elle d’une voix chaleureuse et attendrie. Comment te sens-tu, ce matin ?
— Fatiguée…
— Je craignais que tu n’arrives pas à dormir. As-tu eu de ses nouvelles ?
— Pas la moindre.
— Tu le verras aujourd’hui au séminaire, ça te rassurera. Tu sais, j’y ai pensé, ce matin, et vous devriez rester à Los Angeles jusqu’à samedi comme vous l’aviez prévu. Mettez à profit ce temps pour discuter calmement. Hier, il était tard, vous étiez fatigués et la journée avait été éprouvante. Théo a probablement besoin d’être en confiance pour te raconter ce qu’il a vécu avec cette fille. Il sait la mauvaise image que tu as eue de lui par le passé ; peut-être que ce qu’il a à t’avouer n’est pas très reluisant, qu’il craint de te décevoir une nouvelle fois.
Je m’assieds sur le lit défait et écoute Molly et son analyse toujours aussi pertinente.
— Il ne joue pas la comédie avec toi, il est sincère. C’est son passé qui pose problème, pas votre présent et encore moins votre avenir. Il te l’a déjà dit, Ava, tu es la première. La première avec qui il se sent bien, à qui il parle de son passé, avec laquelle il a envie de faire des projets et dont il est tombé amoureux.
— Un point bien moins évident maintenant.
Je soupire.
— Molly, si tu avais vu la manière dont il l’a regardée...
— Peut-être qu’il a cru avoir connu l’amour avec elle. Il pensait en être amoureux et faire ta connaissance et s’éprendre de toi lui a démontré qu’il s’était trompé. Il a sûrement eu de l’affection pour elle d’où les regrets. S’il a mal agi avec elle, il doit s’en vouloir. Théo a fait du chemin depuis cette période où il est parti chez Reading et, toi, tu lui as fait prendre la mesure des conséquences de ses mauvaises actions.
— C’est peut-être par honte qu’il a tant de difficultés à se livrer. C’est vrai qu’à cette époque, il se souciait moins des sentiments d’autrui.
— Si tu te décides à discuter avec lui, rassure-le sur ce point. S’il est certain que tu ne le jugeras pas quoiqu’il ait à t’avouer, il te relèvera ce qu’il te cache. Finalement, derrière ses airs d’homme assuré en parfaite maîtrise de lui-même, il est bourré d’incertitudes. Tu sais, la plupart des hommes qui agissent ainsi ne font que donner le change pour dissimuler un énorme manque de confiance en eux. Théo est de cela, si tu veux mon avis. C’est bien plus évident quand on connaît son passé. L’absence d’une image paternelle peut engendrer de gros manques affectifs.
— C’est devenu encore plus clair lorsque je l’ai vu se prendre la tête avec papa, l’autre jour. Il est toujours dans le défi avec lui.
— Le mieux à faire, c’est de prendre du temps pour vous et de tenter de démêler toute cette affaire.
— Tu as raison. Je vais lui proposer qu’on s’en tienne à son idée de rester là.
— Très bien. Appelle-moi à l’heure du déjeuner pour me dire ce qu’il en est. OK ?
— Je le ferai et merci pour tout, Molly. Tu ne peux savoir comme ça me fait du bien de pouvoir me confier à toi.
— C’est la moindre des choses. Tu n’as pas idée comme ton soutien nous est précieux, Ava. Nous n’aurions pas appréhendé cette grossesse aussi sereinement si tu n’avais pas approuvé notre histoire.
— Je vois combien vous vous aimez, lui dis-je avec émotion.
— Je suis follement amoureuse de lui, oui. Jamais aucun homme ne m’a adorée comme Alex.
— Je suis heureuse pour vous. Sincèrement.
— Allez, ma chérie…
Je sens qu’elle aussi est émue.
— Tu es attendue.
— À tout à l’heure.
Je raccroche. Plus optimiste après cette discussion, je compose le numéro de Théo et je tombe directement sur son répondeur.
« Théo… euh… Je me demandais si… »
Je soupire.
« J’ai pensé qu’on pourrait discuter. Je maintiens ce que j’ai dit hier : le mieux est que nous prenions un peu de recul le temps que tout soit plus clair entre nous, mais j’ai envie d’être ton amie avant tout et, de toute évidence, c’est ce dont tu as besoin en ce moment, de mon amitié. Si tu n’as pas changé nos billets d’avion, on pourrait rentrer à Seattle samedi ou même dimanche et profiter d’être ici pour parler. J’espère te voir, ce matin. Je ne sais pas où tu es et ça me torture, tu sais... Je ne voulais pas te faire de peine, j’essaie d’agir au mieux pour nous, parce que je t’aime. À tout de suite »
Je raccroche et finis de me préparer. Le séminaire ne débute pas avant une bonne demi-heure, mais j’aimerais boire un café avant de m’y rendre. Je quitte la chambre, le cœur plus léger ; Théo va accepter ma proposition. Il m’aime et rien ne compte plus pour lui que notre avenir.
Sur cette note plus optimiste, je rejoins l’ascenseur. Je ne suis pas seule quand j’y pénètre. Un couple se trouve là. Je les salue et nous amorçons notre descente. Pour quelques instants seulement, car il s’arrête deux étages plus bas. À l’étage où est descendue Milane la veille. Un homme que j’ai croisé au séminaire y monte.
Prise d’un doute, d’une envie folle de comprendre, mais sans vraiment savoir comment m’y prendre, je descends. Pour faire quoi ? Aucune idée ! Mes réponses ne se trouvent pas dans les couloirs de cet hôtel, mais me voilà à y déambuler. J’emprunte la même direction que Milane hier. Je pourrais la croiser ici et je ne saurais même pas quoi lui dire. Je ne me vois pas lui demander des comptes sur son histoire avec Théo, mais ma curiosité a pris le pas sur toute forme de rationalité. Je viens de traverser le couloir de bout en bout et un choix s’offre à moi : à gauche, à droite ou alors, je rebrousse chemin. Dans ces trois possibilités, une seule paraît avoir un sens, car à part marcher dans les couloirs à chercher je ne sais quoi, je n’ai rien à faire ici. Je décide de choisir la troisième option quand :
— Je t’appelle plus tard.
Cette voix, Betty…
Sa voix…
Je fais un bond en avant pour finir cachée dans l’angle du mur avant de balancer un coup d’œil curieux dans le couloir sur ma droite.
Un regard qui confirme ce que je pensais : Théo, débraillé, sa cravate dans une main, son manteau dans l’autre vient de sortir de l’une des chambres devant lesquelles je viens de passer. Milane apparaît à son tour.
Seigneur, Betty, dis-moi que je ne vois pas vraiment ce que je vois…
— Laisse-moi le temps de parler à Ava.
Me parler ? Mais me parler de quoi ?
Je cligne des yeux lorsqu’ils se remplissent de larmes.
Qu’est-ce qu’il veut nous dire ? Que tout est fini ? Que c’est elle qu’il aime ?
— Tu redoutes la manière dont elle va le prendre ? lui demande Milane en réajustant le col de la veste de Théo.
Ce n’est pas vrai, hein ? Je suis endormie dans mon lit et je fais un cauchemar, c’est ça ?
Il hausse les épaules.
— Je ne sais pas du tout comment elle va réagir, mais je dois régler ça au plus vite.
Betty ? pleuré-je. Mon Dieu, ma Betty, est-ce que je peux croire ce que j’entends ?
Théo ramène Milane dans ses bras dans une étreinte bien trop tendre pour être anodine.
Une main plaquée contre ma bouche, j’emprisonne ce cri de douleur en provenance directe de mon cœur.
— À plus tard.
Théo l’abandonne et Milane disparaît dans sa chambre.
Ma tête va très vite à cet instant : dois-je lui courir après et lui sommer de s’expliquer sur sa présence dans cette chambre ? Enfin si mon corps accepte de bouger, car je suis incapable de remuer le moindre membre, mes pieds sont cloués au sol. Je l’observe s’éloigner impuissante, accablée par la douleur, enchaînée par le poids de la trahison.
Appuyée contre le mur, les yeux trempés, je tente de retrouver la maîtrise de mon corps, des battements de mon cœur qui tourne à l’envers comme s’il cherchait à faire marche arrière et de mes pensées qui partent dans tous les sens. Elles naviguent entre colère, interrogation, peine et incompréhension.
Comment est-on passé de parler d’une vie à deux à ce qu’il passe la nuit avec une autre femme ? Comment ce voyage qui avait si bien débuté peut-il se finir par moi l’espionnant dans un couloir pendant qu’il se faufile hors de cette chambre ? Comment lui faire confiance alors qu’il ne sait pas se confier, qu’il préfère prendre de la distance que de me raconter son histoire ? Mes larmes redoublent alors que toutes ces questions me torturent.
Les jambes titubantes, la tête dans du coton, je veux m’éloigner. Mais une nouvelle porte s’ouvre près de moi et la pensée de me faire surprendre dans cet état m’impose de me bouger les fesses. Séchant mes joues, je reviens sur mes pas en direction de la porte de service donnant sur la cage d’escalier située non loin des ascenseurs. Au moins, je ne risque pas de croiser grand monde ici.
Et j’ai bien fait, car il n’y a pas âme qui vive dans ces escaliers. Cinq étages à descendre en talons hauts, ce n’est pas très recommandé, mais j’ai tellement mal dans mon cœur que je ne sentirai même pas mes pieds douloureux.
Cette douleur dans ma poitrine m’est si familière avec Théo. C’est loin d’être la première fois qu’il me brise. Cette fois, c’est différent et bien pire que tout ce que j’ai dû endurer à cause de lui, car aujourd’hui, j’ai découvert l’ampleur de mes sentiments pour lui. Je me suis laissé aller à embrasser cet amour.
Je suis complètement désorientée lorsque j’arrive au rez-de-chaussée. Mes yeux, déjà abîmés d’avoir pleuré toute la nuit, me brûle comme jamais. L’œil hagard, je fixe le hall où se tiendra le séminaire dans quelques minutes.
Je secoue la tête, bien consciente que je ne pourrais jamais passer la journée dans cette pièce avec eux.
Des bruits de voix me ramènent en direction de la réception, de la porte d’entrée.
De l’air, pensé-je. Je veux seulement un peu d’air.
Sachant enfin quoi faire des prochaines minutes, voyant dans ce besoin de sortir le commencement d’un début de reprise de conscience de moi-même, du monde qui m’entoure, de ma réalité chaotique, je marche vers l’entrée de l’hôtel. Une fois sur le parvis qui le borde, je prends une longue bouffée d’air et d’un pas encore fragile, je reprends ma route.
Betty, comment vais-je faire ? Je dois assister à ce maudit séminaire. Mon père compte sur moi. Comment me présenter devant Théo en sachant qu’il risque de mettre fin à notre histoire chaque seconde ? Comment a-t-il pu ? Betty, il n’a pas osé nous faire ça ? Partir, nous laisser pour aller coucher avec elle ? Je ne peux pas y croire.
Mes larmes reviennent de plus belle alors que je remonte le trottoir face à l’hôtel. Je n’ai pas de destination précise, je veux juste de l’air.
Je suffoque. Mon cœur se serre, s’étouffe sous le poids de cette horrible vérité que je viens de me prendre en pleine figure.
Il était là-haut, il l’a prise dans ses bras, l’a étreinte.
Laisse-moi le temps de parler à Ava… Je dois régler ça au plus vite…
Ça ? La fin de notre histoire ? La désastreuse issue aux mois qui viennent de s’écouler et au cours desquels, j’ai appris à lui faire confiance ? Est-ce là tout ce que je vais y gagner ? La trahison…
Un bruit de klaxon, strident, voire affolé, me fait revenir brusquement à la réalité tandis que je divaguais dans les méandres de mes interrogations. Un klaxon insistant, un regard, un quart de seconde pour voir la voiture avant qu’elle me heurte. Avant le néant.
OceanofPDF.com