Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)

Et chocolat chaud

 

 

travail et je prends connaissance de cet appel. Il vient de mon père. Hier Le filet de café qui coule de la cafetière m’a hypnotisé, ce matin. Je le regarde disparaître dans ma tasse quand mon portable s’agite sur le plan de soir, je lui ai envoyé un texto pour lui rapporter la présence de ma mère. Forcément, il n’a pas couru pour me rappeler. Il doit se douter que je n’ai pas été ravie de la trouver dans mon salon.

— Papa !

— Mon ange…

Tu sens la pointe de la culpabilité dans sa voix, ma Betty ?

Trop occupée à passer ses gants de boxe, elle ne rétorque rien.

— Tu sais, je croyais aimer les surprises et, en fait non !

— Pardon, Ava. Je devais l’appeler pour l’avertir de ton agression et j’étais à cent lieues de penser qu’elle ferait le déplacement.

— As-tu vraiment vécu avec elle par le passé ?

— J’avoue, j’aurais pu la jouer plus finement. Il y avait cet examen pour le bébé et j’en ai oublié de t’avertir.

— Un examen ? Mais tout va bien, rassure-moi ?

— Oui, oui. C’était juste une échographie de routine.

— Et donc ?

— Mon Dieu, c’est incroyable. Il est si vif, pourtant, il est minuscule. Tu as vingt-deux ans, tu penses bien que tout a beaucoup évolué après toutes ces années.

— Tu n’as pas un peu le trac de te relancer là-dedans ?

— Un peu, mais c’est du bon trac. J’ai tellement hâte.

— Comment va Molly ? Je n’ai pas vraiment eu le temps de la voir hier.

— Elle va très bien. Ta mère pense rester combien de temps ?

— Son vol de retour est prévu jeudi soir.

OUF !

— Si tu pouvais éviter de lui parler de Molly et du bébé, ça m’arrangerait.

— Je ne sais pas… peut-être…

Je me moque, mais je n’en pense pas un moment.

— Hé ! Mais !

— Le temps qu’elle passera à te rappeler tes responsabilités, elle ne me fera pas le moral.

— Non, mais quelle diablesse !

— Si je coule, tu coules, ricané-je.

— Crois-moi, je saurai m’en souvenir.

— Et merci d’avoir parlé à Théo. Il a apprécié que tu l’écoutes.

— J’ai été navré d’apprendre la maladie de sa mère. Il aurait eu besoin d’être épaulé à l’époque et je reconnais avoir manqué de patience. Il m’a tellement vexé en partant chez Reading.

— Pourquoi l’as-tu réembauché dans ce cas ? Non pas que je m’en plaigne…

— Je venais de passer quatre années à le former. Je l’ai connu, il avait tout juste vingt ans. C’était un bon gamin, bosseur et volontaire. Je n’ai pas eu le cœur à lui dire non. Même si je ne savais plus lui faire confiance. Ensuite, Théo a pris ses distances. Si je comprends mieux pourquoi, sur le moment, je suis resté sur ma réserve.

— Ce sont des choses qui se produisent quand on ne communique pas…

— Nous sommes bien d’accord. D’ailleurs, lui as-tu parlé ?

Héhé ! Malin papounet !

— Effectivement et je pense que ça nous a fait du bien.

— Je suis heureux de l’apprendre.

— Je vais devoir vous laisser, mon général. Je vais m’attirer les foudres de votre sous-lieutenant si je suis en retard.

— Je passerai te voir. À plus, mon trésor.

Je raccroche et je fais couler un second café. Mack est levée et je ne vais pas tarder à la voir débouler dans la cuisine. Les pas qui approchent de la cuisine ne sont pas les siens, mais ceux de ma mère qui est bien matinale.

— Bonjour, maman, lui dis-je avec enthousiasme histoire de bien débuter cette journée.

En tout cas, mieux que nous avons fini la précédente.

Après le départ de Théo, je n’ai eu d’autre choix que de la rejoindre et l’écouter me faire la morale pendant une éternité. J’ai cru ne jamais m’en sortir. Heureusement, nous avions ramené de quoi dîner, un bon prétexte pour mettre un terme à cette déplaisante conversation. C’était sans compter sur ma mère et son entêtement. Au cours du dîner, je me suis vu reprocher mon manque de considération à son égard. Chose fabuleuse, elle a réussi à coller cela sur le dos de Théo. À l’entendre, le fréquenter altère mon jugement et j’en deviens totalement irresponsable.

— Bonjour, Ava.

On a vu plus communicatif comme enthousiasme ! se moque Betty.

C’est ce qu’on appelle un flop, rigolé-je avec elle.

— Donc, tu es venue seulement pour m’engueuler, constaté-je dépitée en lui offrant une tasse de café.

Je plonge le nez dans le mien.

— Ça va être sympa jusqu’à jeudi…

— Je ne m’attendais pas à trouver cet individu à moitié nu chez toi !

Quoi ?! Il était à moitié nu ?! se récrie Betty. Elle nous a fait louper ça !

Et elle n’est même pas tombée sous le charme ? Mais de quelle planète vient-elle ?

— Ça te surprend et je le comprends, mais c’est comme ça, maman. Théo a une place dans ma vie, il est ici chez lui, comme je suis chez moi dans son appartement. Il m’aime et j’éprouve la même chose.

— Comment peux-tu être aussi naïve au sujet de cet homme ? N’as-tu retiré aucune leçon de tout ce qui s’est passé ?

— Maman, il est 7 h 30. On peut freiner sur les prises de tête ? Je vais aller au bureau aujourd’hui, mais je vais me libérer pour le reste de ton séjour.

— Ça va bousculer ton emploi du temps…

Elle est plus douce en me parlant de mon travail.

— Théo est un être si égoïstement abominable qu’il se fera un plaisir de s’occuper de mes affaires chez Bailey pour me libérer.

— Ava !

J’ignore sa mise en garde.

— Je le sais parce qu’il m’aime. Depuis mon premier, il me soutient et surtout, il fait tout ce qu’il peut pour me prouver que je compte pour lui. C’est quelqu’un de bien !

— Quelqu’un de bien ne serait pas moqué d’une pauvre adolescente gratuitement. Tu avais dix-sept ans et lui…

— Lui avait vingt-cinq ans. Je ne vois pas bien ce que ça change. Théo est comme le commun des mortels : imparfait. Tu l’es, je le suis ! On fait tous des erreurs, on prend de mauvaises directions et, parfois, on blesse les gens autour de nous. Ce qui fait de quelqu’un une mauvaise personne, c’est de prendre du plaisir à faire du mal, sans chercher à s’améliorer ou à se racheter. Et Théo n’est pas de ce genre-là !

— Il t’a complètement embobinée, se lamente-t-elle.

— Je ne rentrerai pas dans les détails de sa vie, car ça ne te regarde pas, mais Théo avait seulement peur.

— D’une adolescente ? s’indigne-t-elle.

— Il avait peur de souffrir et d’être seul.

— Ce n’est pas un homme fiable !

— Qu’a-t-il fait de plus égoïste que moi ? me rebiffé-je.

Ma question la surprend.

— Il traversait des moments difficiles. La seule manière qu’il a trouvée pour les surmonter a été de se fermer aux autres. Il perdait le contrôle de sa vie et c’est terrifiant. Oui, il s’est moqué de moi et son comportement avec les femmes était franchement limite, mais c’est plus triste qu’autre chose ! Il cherchait juste un moyen de garder une main sur le volant. Qu’y a-t-il de plus glorieux dans le fait de se faire vomir, maman ? Et je ne blessais pas que moi. Toi, Tim, papa, vous souffriez de mes agissements. Finalement, je ne me sens pas plus reluisante que Théo.

— Rien de tout cela n’est comparable !

— Parce que ça t’arrange bien ! Tu n’étais pas d’accord avec le fait que je vienne vivre ici et tu n’approuves pas ma relation avec Théo. Je commence à avoir l’habitude de te décevoir. Je peux m’y faire. Au fond de moi, je sais que je prends les bonnes décisions pour moi. Le temps me donnera raison, j’en ai l’intime conviction.

Excédée, ma mère passe ses mains fines dans ses cheveux blonds et ondulés identiques aux miens.

— Tu vas trouver le moyen de t’occuper pour la journée ?

Cette conversation tourne en rond et risque fortement de me coller la migraine avant d’aller bosser, alors autant abréger.

— Tu devrais en profiter pour revoir Lorna, notre ancienne voisine. Vous êtes toujours en contact, il me semble.

— C’est vrai.

— Ça serait vraiment dommage de ne pas sauter sur l’occasion, lui dis-je avec un sourire tendre. Demain, je serai toute à toi ! 

Je m’approche pour l’étreindre.

— Je suis contente que tu sois là et j’aimerais pouvoir en profiter, alors je t’en prie, maman, calme un peu le jeu avec Théo. Je te présente mes excuses de ne pas t’avoir prévenu de mon agression, mais je voulais seulement te préserver.

— Je ne veux pas que tu me préserves, seulement être sûre que tu vas bien !

— Eh bien, je ne me suis jamais sentie aussi comblée et épanouie qu’en ce moment.

— Mon rôle est d’anticiper la chute, tu sais…

— Il n’y en aura pas. Théo m’adore et si tu lui laisses une chance, tu t’en rendrais compte par toi-même.

Elle attrape mon visage entre ses mains.

— Je t’interdis de penser que tu as pu me décevoir, Ava. Tu es ma plus grande fierté. Je m’inquiète, c’est tout.

— Ne le fais plus dans ce cas.

Elle glousse.

— On en reparlera le jour où tu deviendras mère à ton tour. Là, tu comprendras pourquoi je suis ici et pourquoi cet homme me fait si peur. Tu es belle et ton cœur est pur. Je ne veux pas qu’on te retire ça.

Je l’embrasse.

— Il faut que j’aille me préparer maintenant.

Après une dernière étreinte, elle me relâche et je file dans ma chambre. J’ai une longue journée de travail qui m’attend si je veux m’absenter quelques jours.

***

La suite de ma matinée a été heureusement plus agréable que cette entame. À mon arrivée, mon beau Théo attendait dans mon bureau avec un café, supplément sourire ravageur. Malheureusement, il avait peu de temps à m’accorder, mais j’ai savouré chaque minute de ce tête-à-tête. Sans grande surprise, il a immédiatement accepté que je m’absente pendant le séjour de ma mère.

À cause de cela, je dois tout mettre en ordre pour partir sereinement. Même si je n’ai pas beaucoup de soucis à me faire en laissant mon bébé entre les mains très capables de Molly et Théo. C’est plus par conscience professionnelle. Finalement, je ne vois pas la matinée passée et je dois maintenant donner mes instructions à Molly pour les prochains jours.

— Je pense avoir le temps de lire un peu pendant mon absence. J’aimerais trouver les manuscrits qui me manquent pour boucler le projet « comité 2.0 »

— On n’est pas à quelques jours près non plus. Repose-toi et profite de ta mère, me somme Molly toujours aussi bienveillante.

— En fait, c’est plus comme une sécurité, une espèce de carte à jouer au cas où elle veuille encore me rabâcher combien Théo est néfaste pour moi, blablabla…

— Je vois le truc : si elle commence à te prendre la tête, tu brandis le manuscrit en lui sortant l’excuse parfaite du travail à la maison.

— Ça, plus mon air angélique, je suis tranquille.

Nous rions de bon cœur.

— Oh !

Je fouille sur mon bureau et isole un devis.

— Peux-tu finaliser la location de la villa et les menus avec le traiteur ?

J’ai une moue taquine.

— Le général ne sera pas trop regardant à la dépense si c’est toi qui lui fais signer le devis.

Elle glousse.

— Serais-tu en train d’insinuer que j’use de mon charme et de mes atouts pour obtenir tout ce que je veux de ton père ?

Je retrousse mon nez.

— Je doute que tu aies besoin d’user de quoi que ce soit, il est incapable de te dire non.

— Ton père est un homme merveilleux, mais je dois reconnaître qu’il est encore plus tendre et attentionné depuis que je suis enceinte.

— Il était si fier en me parlant de l’échographie, m’amusé-je.

— Malheureusement, nous n’avons pas pu voir le sexe du bébé. J’aimerais tant qu’on est un garçon. Alex serait fou de bonheur.

Elle fouille dans son agenda et en sort une photographie. Elle me la présente et je découvre avec une vraie émotion l’échographie de ce petit être qui sera mon frère ou ma sœur.

— Molly, c’est tellement incroyable, m’extasié-je en parcourant cette forme en noir et blanc encore sommaire à ce stade. J’ai longtemps espéré que ma mère et Tim fassent un enfant.

— Ils n’en ont jamais parlé ?

Je secoue la tête.

— Tim n’a pas trop la fibre paternelle. Pourtant, il a toujours été super avec moi, mais il n’avait pas envie d’être père. Il est très accès sur sa carrière, sur la danse. De son côté, papa ne semblait pas motivé à refaire sa vie, alors, avec le temps, j’ai fini par ne plus y croire.

— Et vingt-deux ans après… s’amuse Molly.

Je l’imite.

— Il était temps que tu arrives dans sa vie.

— J’ai bien failli n’y être que de passage. Je dois cette réussite à une bonne dose de patience. Il a joué avec mes nerfs au début.

— Il devait avoir très peur de se relancer en amour après toutes ces années.

— Oh oui ! Il avait vraiment perdu toute confiance en lui.

— C’est un crédo pour toi d’aider les Bailey à reprendre confiance en eux.

— Quand tu m’as parlé de toi, j’ai eu l’impression que tu me dépeignais Alex. Vous vous ressemblez tellement.

Je lève la main entre nous.

— Surtout, ne me dis jamais comment tu t’y es prise avec lui !

Une réflexion qui la fait rire aux éclats.

— J’appréciais ta méthode avant d’apprendre avec qui tu partages ta vie.

— Ma pauvre Ava, articule-t-elle hilare.

— Théo m’a déjà raconté que je n’étais pas née dans une rose. Je ne pense pas pouvoir en découvrir davantage sur les choses de la vie.

J’aimerais rire avec mon amie, mais nous sommes interrompues par quelques coups contre la porte.

— Entrez ! lancé-je à mon visiteur.

La porte s’ouvre et ma mère apparaît dans l’encadrement.

— Désolée, dit-elle confuse. Je n’ai pas résisté à l’idée de venir te voir à ton travail.

Je saute de ma chaise et Molly aussi.

— Entre, maman, l’encouragé-je.

Elle le fait et s’intéresse à ma voisine.

— Je vous dérange. Pardon.

— Pas du tout.

Je lui indique Molly.

— Je te présente mon assistante, Molly.

Elles se saluent et je vois tout de suite que Molly n’est pas à l’aise en présence de ma mère. Ce qui est on ne peut plus normal. Je décide de la libérer pensant qu’elle appréciera.

— Nous finirons plus tard, si tu veux bien.

— Bien sûr.

Sans perdre un instant, elle décampe et nous laisse seules. Ma mère fait le tour de la pièce. 

— Eh bien, quel joli bureau !

— Je n’ai pas à me plaindre, c’est clair.

Je la suis du regard.

Elle fouine ou quoi ? me questionne Betty.

— Quelle drôle d’impression de se retrouver là après tout ce temps. C’est fou, tout a changé ici.

— J’ai ressenti la même chose en revenant, mais raconte-moi ta matinée.

— J’ai bu un café avec Miranda, comme prévu. Je me suis présentée chez elle sans la prévenir, ça lui a fait un sacré choc.

— J’imagine.

— Je l’ai quittée et l’heure du déjeuner approchant, je me suis dit que tu devais te nourrir. Tu as le temps ou pas ?

— Je ne pensais pas quitter le bureau, mais comme tu es là, allons déjeuner dehors.

Je m’empare de mon manteau et mon sac quand la porte s’ouvre à nouveau.

Super ! Il ne manquait plus que ça, pensé-je quand mon père fait son entrer.

— Bonjour, papa.

— Bonjour, mon ange.

Puis il s’intéresse à ma mère.

— Theresa, comment vas-tu ?

— Bien, je te remercie.

C’est moi ou une dépression en provenance de l’Arctique vient de s’abattre sur Seattle ?

Non, ce n’est pas toi…

— Ava m’a prévenu de ton arrivée. De toute évidence, tu t’es inquiétée pour rien.

Il n’en faut pas plus pour que ma mère adopte une posture défensive.

— Nous n’avons pas le même regard sur ce qui doit nous inquiéter à propos de notre fille. La situation est finalement pire que je croyais.

— Laisse Théo en dehors de ça et…

Ma mère m’accable d’un regard dur et peiné à la fois, un drôle de mélange alliant frustration et trahison.

— Tu es au courant de cette relation ? s’emporte-t-elle.

Merci du coup de pouce, papounet, mais là tu es en train d’allumer la mèche.

— Et tu n’as pas jugé utile de m’avertir ?

— De quoi au juste ? C’est sa vie privée, Theresa. Je n’ai pas à m’en mêler.

Euh, c’est un peu hypocrite ça, non ? Clairement, il nous a fait la misère lui aussi.

— Pourquoi ça me surprend encore que tu cautionnes un homme tel que lui dans sa vie ?

En une fraction de seconde, me voilà projetée dix ans en arrière alors que les disputes, les éclats de voix et les reproches fusaient entre mes parents. Déjà longtemps avant leur divorce, ils n’avaient plus d’autres moyens de communication. J’étais la spectatrice impuissante de leur déchirement perpétuel. Comme à l’époque, je suis médusée devant ce spectacle qui a marqué mon enfance, forgé mon regard de l’amour.

— Je reconnais que Théo a des défauts et, au début, je n’ai pas vraiment apprécié leur rapprochement, mais Ava a vingt-deux ans et je veux faire confiance à son jugement.

Les propos de mon père, qui devraient pourtant me toucher, ne trouvent pas le chemin jusqu’à mon esprit. Je suis aux prises de ce sentiment de détresse si familier à mon enfance. Un sentiment qui me colle à la peau depuis mes huit ans quand leur couple a commencé à voler en éclats.

— Et tu fais confiance à ce type ?!

— Pas encore, mais je lui laisse une chance de me prouver qu’il a vraiment les intérêts d’Ava à cœur.

— Et que faisait-il des intérêts de ta fille quand il se moquait d’elle ?

Non pas ça…

J’arrive enfin à desserrer les lèvres.

— Maman, je t’en prie arrête, me larmoyé-je.

— De quoi est-ce que tu parles ?

Mon père se tourne vers moi.

— Ce n’est rien je t’assure…

— Il s’est moqué de toi, de ton physique.

— Ava, qu’est-ce que ça veut dire ?

— Papa, c’était il y a longtemps.

— Ta fille s’est fait insulter et railler. Je l’ai récupérée avec le cœur brisé et tu n’as rien vu, Xander. Comme toujours, tu n’avais d’yeux que pour ta maison d’édition et tu n’as jamais remarqué l’essentiel.

— Maman, s’il te plaît.

Le visage mussé dans mes mains, je ne sais plus quoi faire ou dire pour calmer le jeu.

— Je peux savoir ce qui se passe ici ?

Rapidement, je sors de ma cachette quand la voix de Théo tempête dans mon bureau. De ce regard noir, il étudie la pièce et ses occupants.

— Dites-moi que c’est une plaisanterie !

— Je ne pense pas qu’on vous a demandé, tente d’intervenir ma mère.

Mais Théo ne lui laisse pas le temps de poursuivre.

— Où est-ce que vous vous croyez au juste ? Il faut vraiment que je vous explique qu’elle travaille ici ? s’emporte Théo. Qu’elle a un poste important, des responsabilités et toute une équipe à manager ? Comment pouvez-vous étaler sa vie privée ici ?

— De quel droit me parlez-vous sur ce ton ?

— Théo n’a pas tort, Theresa : ce n’est ni le lieu ni le moment de laver notre linge sale.

Comme ça ne pouvait pas être si facile, ma mère revient à la charge :

— Je n’ai aucune leçon à recevoir de l’individu qui lui a brisé le cœur.

— Cette histoire appartient au passé et ne regarde qu’Ava et moi.

Ma mère a un rire mesquin.

— C’est si commode de se réfugier derrière ce genre de réponse. Je n’oublie pas que ma fille a replongé dans la boulimie après vous avoir connu, qu’elle a dû se battre pour s’en sortir, par votre faute.

En larmes et rouge de honte, je baisse les yeux, incapable d’affronter le regard de Théo maintenant qu’elle lui a délivré les dessous de mon retour à Miami après mon stage. Si je n’ai pas craqué et renoué avec mes travers lorsque j’étais à Seattle, ça n’a pas été le cas en revenant chez moi. Théo m’avait fait mal et j’avais dû laisser mon père… encore…

— J’ai pleinement conscience du mal que je lui ai fait. Est-ce que vous réalisez seulement celui que vous lui faites à cet instant ?

— Et arrête de rejeter la faute de sa maladie sur le dos de Théo. Oui, ce n’est pas arrivé pour rien et tu es l’unique responsable.

— Pardon ???

— Tu as emmené ma fille à des milliers de kilomètres de moi, braille-t-il. Je t’ai supplié de ne pas nous séparer, mais tu n’en as fait qu’à ta tête ! Tu étais si fière qu’admettre qu’elle avait davantage besoin de moi que de toi t’était impossible !

Mes ongles se plantent dans les paumes de ma main alors que j’essaie de contenir cette crise de nerfs qui me guette.

— Eh merde, maugrée Théo en fonçant vers moi.

Me voilà dans ses bras protecteurs. Je me raccroche à lui comme au seul rayon de soleil de cette pièce.

— Que les choses soient claires : soit tout ceci cesse sur-le-champ, soit je vous conduis moi-même à l’aéroport !

— Non, mais…

— Ça suffit ! tonne-t-il plus durement. Ava allait très bien avant que vous débarquiez. Je comprends votre inquiétude quant à son agression et j’ai été le premier à lui faire la leçon. Maintenant, allez régler vos comptes ailleurs et surtout loin d’elle !

Il n’y a plus un bruit autour de nous, personne n’ose reprendre la parole derrière Théo. En sécurité contre lui, je ne vois pas mes parents ni leur réaction.

— Ava m’a fait part de son désir de passer les prochains jours avec vous, mais dans ces conditions, c’est hors de question ! Vous avez des choses à me reprocher, j’ai bien compris, mais c’est à elle que vous vous en prenez. Pensez-vous être en mesure de m’être votre rancœur contre moi de côté pour profiter de votre fille ?

— Évidemment.

Le ton que ma mère emploie est bien plus courtois.

— Dans ce cas…

Théo me relâche et capture mon visage entre ses mains.

— Tu allais déjeuner, c’est ça ?

J’opine du chef pendant qu’il fait rouler mes larmes sur mes joues.

— Dans ce cas, je veux que tu amènes ta mère chez Jacob. Il s’occupera de vous.

Puis il glisse à mon oreille :

— Et il gardera un œil sur elle.

— Théo, susurré-je pressant ma joue contre la sienne. Merci.

Il sort la clef de sa voiture de sa veste pour me les tendre.

— Prends ma voiture et je ne veux plus te revoir ici avant que ta mère soit partie.

— Mais…

— Ma puce, soit tu es d’accord, soit je te vire.

Il cherche l’appui de mon père.

— Théo a raison. Toi, tu prends du temps pour toi et nous, nous allons veiller sur Romance.

— Je n’ai pas la force de me battre avec vous, dis-je en essuyant mon visage.

— C’est plus sage, s’amuse Théo en déposant un baiser dans mes cheveux. Je passerai te voir chez toi plus tard.

M’agrippant aux pans de sa veste, je fais courir sur les siennes.

— Tu es ma chance, Théo.

Je le sens sourire contre ma bouche et j’aimerais le garder contre moi, me régaler de sa chaleur, mais, entourée de mes parents, je ne me sens pas très à l’aise.

— Allez, sauve-toi…

Je lui vole un baiser avant de revenir vers ma mère.

— On va déjeuner ?

Avec délicatesse, elle pose son bras sur ma taille.

— Bien sûr, mon trésor.

Bras dessus bras dessous, nous quittons mon bureau puis Bailey. J’ai le cœur lourd de laisser Théo derrière moi, mais cet interlude avec ma mère nous permettra sûrement de retrouver notre complicité un peu ébranlée depuis que ma mère est à Seattle.

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