Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
médecin serait vite réglé, c’était une belle…
Le décevoir
médecin serait vite réglé, c’était une belle utopie. On m’a fait passer une Je ne sais pas depuis combien de temps je suis dans cette pièce, mais j’ai l’impression d’y avoir passé une partie de la nuit. Si je pensais que cet examen du radio pour écarter toute blessure au niveau du dos et, maintenant, il ne me reste plus qu’à attendre la visite du médecin pour avoir ses conclusions.
Une attente bien longue et solitaire dans cette salle d’examen à ne rien faire d’autre que me questionner : est-ce que Théo est là ? Tient-il compagnie à mon père ? Est-il furieux après moi de ne pas avoir pris ce maudit taxi pour rentrer chez moi ? Il me l’a si souvent répété et, ce soir, mon impatience a été plus forte que la prudence.
Assise sur la table d’examen, triturant nerveusement mes doigts, je relève la tête lorsque des voix dans le couloir captent mon attention. Je reconnais clairement celle de mon père et… mon cœur s’affole… Théo est là, à deux pas de moi. Plus nerveuse que je ne l’ai jamais été, je fixe, impuissante, cette poignée que l’on tourne. La porte s’ouvre et les battements de mon cœur s’envolent lorsque le médecin entre suivi de près par mon père et Théo. Bien sûr, c’est vers lui que se dirige tout mon intérêt. J’ai envie de courir me réfugier dans ses bras, de lui dire combien je suis heureuse et soulagée de le voir, mais entre son attitude renfrognée et le fait que le docteur Miller qui s’adresse à moi, je n’ai pas tellement d’autre option que de prendre mon mal en patience.
— Comment vous sentez-vous, Ava ?
— Un peu fatiguée, mais ça va.
— La soirée a été rude.
J’acquiesce dans un sourire timide et me risque à un regard en biais vers Théo. Les mains enfoncées dans les poches de son jean, appuyé contre le mur d’en face, il fixe ses chaussures.
— Mais vous allez pouvoir rentrer chez vous. La radio n’a rien montré d’inquiétant. Ce qui vous fait souffrir, c’est un bel hématome au niveau de l’omoplate. Je vais vous prescrire des antidouleurs à prendre pendant les prochains jours. Pour votre cheville, je vous conseille du repos le temps qu’elle désenfle, mais c’est très superficiel. Là aussi, les comprimés vous soulageront.
— Entendu.
— Je vous laisse rentrer chez vous et reposez-vous.
Il arque un sourcil.
— Vu qu’il semble que je doive le préciser, c’est un ordre !
De nouveau, je lance une œillade à mon boudeur qui ne tique absolument pas à la remarque du médecin.
— Je le ferai.
— Je vais signer vos papiers de sortie et faire votre ordonnance.
— Merci, dis-je timidement.
Le médecin s’apprête à sortir et mon père lui emboîte le pas.
— Je vais avec le docteur récupérer tout ça. Toi, habille-toi, mon ange.
Son regard passe de moi à Théo.
— Je vous attends dans le hall.
Théo lui adresse un sourire reconnaissant.
— Merci, Alex.
Moi, j’ai envie de lui hurler, de le supplier de rester, de ne pas me laisser seule avec le silence des agneaux qui reste tapi dans son coin.
Betty, chouiné-je. J’ai peur, Betty…
T’es toute seule sur ce coup-là, ma vieille ! Moi, j’en avais marre de ton maudit manuscrit !
La porte se referme sur mon père et le silence qui s’impose à nous ne me dit rien qui vaille.
— Théo, balbutié-je après un moment sans que ni lui ni moi ne bougions d’un iota. Je suis désolée…
— Ava, habille-toi pour qu’on puisse rentrer, s’il te plaît, me répond-il un peu froidement sans cesser de fixer ses pieds.
— J’aimerais qu’on en parle. Je sens que tu es furieux et…
— Furieux, ricane-t-il nerveusement avant de jurer en levant le nez vers le plafond.
— Je sais ce que tu penses, mais…
— Tu n’as pas la moindre idée de ce que je pense à cet instant ! Comme tu ignores tout de ce que j’éprouve…
— Si ! tenté-je de me défendre.
— NON ! aboie-t-il en braquant ses yeux noirs sur moi. Si c’était le cas, nous ne serions pas là ! Tu n’es pas une acharnée, tu es égoïste !
— Pardon ?
— Tu m’avais promis, Ava ! Tu devais quitter le bureau après mon départ ! Tu ne vas pas me faire gober qu’envoyer quelques mails t’a pris plus de deux heures.
— Je n’ai pas, essayé-je de m’expliquer, mais Théo ne m’écoute pas.
— Qu’as-tu fait pendant ce temps ?
— C’est quoi cette question ?
— Elle me semble légitime et plutôt logique ! Qu’as-tu fait pour sortir de Bailey à plus de 20 h ?
— Je lisais, dis-je le regard coupable.
Il jure à nouveau.
— Je n’ai pas vu le temps passer…
— Pourquoi ? gémit-il. Pourquoi tu n’es pas foutue d’écouter quand je te parle ?
— Je me suis laissé emporter par…
— Tu te cherches des excuses !
— J’essaie de te faire comprendre que…
— Que quoi bon sang ?! Tu as merdé, Ava, point barre ! Quand tu m’as révélé être au courant de ce surnom lamentable dont je t’ai accablé, je suis revenu la queue entre les jambes et pas une seule seconde, j’ai tenté de me justifier. Je te l’ai dit d’emblée : j’étais un connard à cette époque et tu en as fait les frais ! Oui, la maladie de ma mère m’a fait perdre le sens de beaucoup de choses. Pour autant, je n’avais aucun droit de te traiter de cette manière. Je t’ai demandé pardon. En tout cas, j’ai essayé et c’est toi qui as refusé ! Je t’ai imploré de me laisser une chance de te prouver que j’étais différent, que ce type que tu as rencontré n’a jamais réellement existé et que c’était seulement le résultat d’un pauvre mec paumé à l’idée de perdre la seule personne qui ne l’a jamais abandonné.
— Je ne vois pas en quoi ces deux expériences sont comparables.
Son regard se balade nerveusement sur moi comme s’il cherchait une réponse à une question qui, de toute évidence, m’échappe totalement.
— Apparemment ! Maintenant, habille-toi qu’on puisse partir d’ici. C’est franchement le dernier endroit où j’avais envisagé de passer ma soirée.
— Théo, je suis désolée…
— La dernière chose que j’ai besoin d’entendre, ce sont tes excuses, me coupe-t-il de la même manière que j’avais rejeté les siennes lorsque nous nous sommes expliqués quelques jours auparavant.
Déçue et peinée qu’il soit fermé au dialogue, je reviens sur mes pas et récupère mes chaussures ainsi que ma veste de tailleur. Mettant de côté sa colère et notre brouille, je me prépare pour quitter l’hôpital. Une fois prête, il s’approche pour me soutenir et m’éviter de solliciter ma cheville. J’accepte son aide et, tant bien que mal, nous rejoignons mon père dans le hall des urgences. Il patiente, adossé au mur le plus proche de la sortie.
— Comment va ta cheville ?
— Elle est sensible.
Il me présente un sachet en papier.
— Il y a tes comprimés et l’ordonnance.
— Merci, papa.
— Je me suis occupé de ta sortie avec le médecin. Maintenant, il me semble plus prudent que tu ne rentres pas chez toi, ce soir. Ce type a les clefs de ton appartement.
— Il faut que je prévienne Mackenzie.
— C’est déjà fait. J’ai demandé à Jacob de la déposer chez Abby. Elle l’accueille pour la nuit, m’explique mon voisin.
— Je ferai changer la serrure demain matin à la première heure…
— Avec le gardien à l’entrée, je doute qu’il y ait besoin de s’inquiéter outre mesure, mais j’avoue ne pas avoir envie de rentrer chez moi en sachant que ce type à mon adresse et mes clefs.
— Je comprends…
Mon père hésite, me regarde avant de passer Théo en revue puis de revenir vers moi.
— Tu sais que tu es la bienvenue à la maison, si tu…
Si Théo restait en retrait, il se manifeste d’un raclement de gorge et mon père s’empresse d’y répondre :
— J’ai quand même le droit de poser cette question à ma fille, non ? Encore plus d’avoir envie de la garder près de moi après ce qui vient de se passer !
Émue de le sentir lui-même affecté par ma mauvaise expérience, je me blottis dans ses bras.
— Pardon de t’avoir fait si peur…
Il m’étreint avec délicatesse.
— Mon ange, chuchote-t-il à mon oreille. Te laisser partir, il y a dix ans, a été le moment le plus dur de toute ma vie et je ne supporterai pas de te perdre.
— Tout va bien, je suis là, le rassuré-je.
Se détachant de moi, il lance une œillade stricte vers son directeur.
— Qui aurait cru que je doive composer avec ce petit trou du cul…
Soucieuse que cette remarque fasse bondir Théo, je lui lance une œillade suppliante, mais tout son intérêt est dirigé vers mon père. Il lui fait un sourire affable.
— Tu feras comme je fais avec tes sautes d’humeur et ta mauvaise foi : tu t’habitueras !
Si je ne connaissais pas leur passé et les tensions persistantes entre eux, je pourrais rire de leurs joutes verbales. Mais dans ce contexte et avec ce qui s’est produit ce soir, les voir se chamailler est la dernière chose dont j’ai besoin.
— Papa, marmonné-je d’un ton suppliant.
Heureusement, il n’accorde pas plus d’importance que cela à la réponse de Théo et ne s’attarde pas sur lui.
— Vas-y, ma chérie, rentre avec Théo. Il faut que tu te reposes.
— Je t’aime, lui dis-je en l’embrassant.
— Moi aussi, ma princesse. Et ne te préoccupe pas de ton appartement, je m’occupe de tout demain.
— Merci, papa.
Dans le plus grand silence, nous quittons l’hôpital tous les trois et mon père, qui a de toute évidence du mal à me quitter, nous escorte jusqu’à la voiture de Théo. Il la déverrouille et m’ouvre la portière. Moi-même peinée de devoir me séparer de mon père, je m’approche pour un dernier câlin.
— Repose-toi surtout…
— Promis.
— Je t’appelle demain matin et j’irai te chercher un nouveau téléphone.
— Tu n’es pas obligé…
Il m’embrasse.
— Peut-être, mais ça me fait plaisir. Je me sentirai moins inutile comme ça…
— Ne dis pas n’importe quoi, j’ai besoin de toi.
— Allez, dit-il après un bon moment à nous serrer l’un contre l’autre. Va te mettre au chaud et essaie de dormir.
— D’accord.
Je m’installe dans l’habitacle et Théo rabat la portière sur moi. Je les entends échanger quelques mots.
— Je te préviens quand j’ai fait changer la serrure.
— Si tu as besoin que je te rejoigne…
— Veille sur ma fille, c’est tout ce que je te demande.
Je sens une certaine amertume du côté de mon père.
— Très bien. À demain, Alex.
Mon père s’éloigne de deux pas sans cesser de regarder dans ma direction et le voir l’œil brillant me déchire le cœur. J’aimerais courir vers lui et le prendre dans mes bras, mais je me contente de lui faire un signe de la main. Théo se place derrière le volant, démarre et la silhouette de mon père disparaît dans la nuit.
***
Arrivés à son appartement, Théo me propose d’aller me changer et j’accepte bien volontiers de passer une tenue plus confortable. Bien plus chanceuse que plus tôt dans la soirée, j’ai ici un sac de voyage avec des vêtements propres. Je profite d’être seule dans la salle de bains pour prendre une douche en espérant que celle-ci chassera un peu les tensions découlant de cette horrible soirée, cette impression d’être sale depuis que ce type a posé ses mains sur moi, mais aussi qu’elle fera disparaître ce sentiment de lassitude qui me colle aux basques depuis ma « dispute » avec Théo.
Je comprends qu’il soit déçu et en colère, mais pourquoi se montre-t-il si dur et froid avec moi ? On fait tous des erreurs après tout. Rester bloqués sur ce qui s’est passé ne nous fera pas avancer, bien au contraire. Je voudrais pouvoir oublier cette douloureuse épreuve, mais sans lui, sans son soutien, je ne sais pas comment y parvenir.
J’ai eu tort, je le sais. Je devais rentrer, je lui avais promis de ne pas m’éterniser au bureau et, depuis le premier jour, Théo m’a enjoint de rentrer en taxi. Je ne me cherche pas d’excuse comme il le croit, seulement lui dire combien je suis désolée, mais il ne désire pas m’écouter. Il veut juste être en colère.
Je quitte la douche lorsque je me sens plus propre, moins souillée par cet individu répugnant qui m’a agressé et m’habille d’un pantalon confortable et d’un tee-shirt appartenant à mon hôte. Je rejoins la pièce principale de cet appartement que j’affectionne vraiment et retrouve Théo dans la cuisine. Il s’affaire à me préparer à manger.
— J’ai pensé que tu aurais faim, me dit-il en me voyant arriver.
— C’est gentil, merci.
Il dépose devant moi un verre d’eau et deux comprimés.
— Tes antidouleurs.
Il est toujours aussi peu avenant et, franchement, je suis tellement fatiguée que je ne me vois pas entrer dans une nouvelle prise de bec avec lui. Lassée de son attitude, épuisée par ma soirée, j’avale mes cachets et m’en vais au salon. Confortablement installée dans le canapé, je me détends enfin et laisse la pression de cette journée retomber doucement.
Les yeux clos, je profite du bruit du feu qui crépite et du calme qui entoure ce son relaxant. La fatigue grandit en moi et me ferait presque oublier mon estomac vide. Mais le bruit de vaisselle à deux pas de moi m’oblige à sortir de cette douce somnolence dans laquelle je tombais lentement. Je rouvre les paupières. Théo vient de poser un plateau avec une assiette garnie dont s’échappe un fumet appétissant.
Un repas qui me laisse perplexe. Je saute sur l’occasion pour tenter d’ouvrir un dialogue plus léger avec l’homme qui se tient sur ma droite.
— C’est toi qui m’as préparé ce risotto pendant que je me douchais ?
— Ma mère me prépare souvent à manger. Elle vient remplir mon réfrigérateur pour être certaine que je me nourrisse bien.
Sentant qu’il est encore sur la défensive, je réprime un sourire.
— Mange. Ensuite, tu iras te coucher.
Qu’est-ce qu’il s’imagine ? s’agace ma Betty. Qu’on n’est pas capable de s’occuper de nous ?
Je crois qu’il va s’asseoir et rester avec moi, mais non. Après s’être assuré que j’ai tout ce qu’il me faut, il repart vers la cuisine.
— Si tu avais besoin d’espace, j’aurais pu rentrer avec mon père, Théo.
Une remarque qui le fait se figer au milieu du salon. Je me maudis de ne pas avoir su tenir ma langue à un moment où visiblement, il s’est fermé à la discussion.
À ma grande stupéfaction, il abandonne son projet de retourner à la cuisine et se rue vers la baie vitrée pour sortir sur le balcon. Seule, je me recroqueville sur l’assise du canapé guettant d’un œil inquiet mon boudeur qui, accoudé à la balustrade, semble perdu dans la contemplation de l’avenue en contrebas. Et j’attends… J’attends de longues minutes qu’il revienne, mais Théo n’en fait rien. Cédant à l’ennui et à la fatigue, je débarrasse mon repas totalement intact et me dirige vers la chambre à coucher quand, dans l’entrée, je vois son blouson accroché à la patère. Je le récupère et rejoins Théo. M’entendant arriver, il me fait front. J’en profite pour lui coller son manteau dans les mains.
— La dernière chose dont j’avais besoin ce soir, c’était qu’on me fasse me sentir merdique, combien même j’ai mal agi. Si c’était trop te demander de passer outre mon erreur pour simplement me rassurer, tu aurais pu me laisser rentrer avec mon père, parce que lui ne demandait que ça ! Mais dans un sursaut d’orgueil, il a fallu que tu remportes la partie contre lui, qu’importe que tu me blesses.
— Je te blesse ? dit-il choqué avant de s’emporter. Et toi, Ava ? Tu ne m’as rien fait, ce soir ? Sûrement qu’à tes yeux ce n’est pas si grave ?
— J’ai essayé de te présenter mes excuses ! Et qu’est-ce que je fais ici dans ce cas ?
— Quoi ?
— Si tu es tellement en pétard pourquoi as-tu voulu que je vienne chez toi ?
— Parce que je t’aime ! tonne-t-il en me faisant sursauter. Et même quand tu me fous en rogne, je t’aime ! Alors non, je ne vais pas te virer d’ici dès que tu me prends la tête et te renvoyer chez ton père parce que tu as agi comme une imbécile.
Ma vision de Théo se brouille quand mes yeux se remplissent de larmes, heurtée de la manière dont il s’adresse à moi, du choix de ses mots.
— Tu oses vraiment me dire que j’ai un sursaut d’orgueil qu’il est seulement question d’une espèce de lutte crétine avec Alex ?! Je ne suis pas orgueilleux, mais humble et reconnaissant. La nuit aurait pu mal se finir et la seule personne avec qui je doive me battre pour que cette histoire marche, c’est toi !
Il m’ouvre la baie vitrée.
— Maintenant, va te coucher. J’ai besoin de respirer et toi, tu dois dormir. Je te rejoins bientôt.
Reniflant, je passe devant lui et retourne dans le salon. Cette fois, hors de questions de faire demi-tour, je fonce en direction de la chambre et me couche séance tenante. Cette soirée est décidément vouée à être pourrie…
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