Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)

Retrouvailles

 

donnent l’impression de toucher le ciel. Ils cachent bon nombre Le froid cinglant d’octobre sévit sur cette belle ville qu’est Seattle. Le vent s’engouffre bruyamment entre les immeubles si haut qu’ils d’entreprises, de banques, de restaurants ou de boutiques en tous genres. L’avenue vit du rugissement des moteurs, des coups de klaxon troublant la circulation et des passants déferlants sur les trottoirs.

Cela fait deux jours que j’ai emménagé dans mon nouvel appartement situé à quelques rues d’ici et je n’ai assisté qu’à une succession d’averses et, donc, à un défilé permanent de parapluies. Je suis en veine, car ce matin, je bénéficie d’une accalmie. Ce qui me permet de me rendre au travail à pied. Il ne fait aucun doute que le climat tropical de la Floride va vite me manquer. Moi qui ne suis pas une férue de shopping, j’ai dû repenser l’intégralité de ma garde-robe. Je relève le col de mon trench de couleur crème et enfonce mes mains dans ses poches, espérant ainsi me protéger de l’humidité. En moins d’un quart d’heure, j’arrive au siège des Éditions Bailey.

Aujourd’hui, je vais vivre une journée exceptionnelle, car j’entre dans la vie active !

On va tout déchirer, Ava ! On a du Bailey dans les veines, ne l’oublies pas !

Je viens d’être embauchée comme directrice éditoriale pour leur nouvelle collection : Romance. Ils veulent se diversifier et ont décidé de me confier la lourde tâche de mettre sur pied ce nouveau projet. Je suis très inquiète, car je n’ai comme expérience professionnelle que mes quelques semaines de stage au sein de cette même maison, il y a cinq ans. L’enjeu est énorme pour eux, comme pour moi.

Arrivée à l’angle de la rue, je découvre le grand bâtiment, haut de huit étages. Cette vieille bâtisse, qui m’est familière, est en pierre blanche dans laquelle ont été taillées de jolies moulures. Elle est dotée d’une centaine de vitres pour habiller la façade. Je me redresse fièrement avant de franchir les portes de leurs locaux. Le hall d’entrée occupe l’intégralité du rez-de-chaussée. Juste en face de moi se trouve le bureau d’accueil. Une enseigne est fixée au mur derrière le comptoir. À ma gauche est disposé un grand salon composé de canapés en cuir noir et de tables basses de la même couleur. Sur le mur du fond sont accrochées des dizaines d’affiches représentant les plus grands succès de Bailey. L’endroit est déjà bondé d’employés qui convergent vers leurs postes de travail. J’avance jusqu’à l’hôtesse à l’accueil.

— Bonjour.

Cette jeune femme blonde, dont tout le monde s’accorderait à dire qu’elle est jolie, lève ses grands yeux verts dans ma direction. Son élégance m’interpelle de suite : elle porte un très joli tailleur beige et son chignon bas, parfaitement réalisé, lui donne une classe que je lui envie.

— Bonjour, madame.

— J’ai rendez-vous avec monsieur Bailey.

— Quel est votre nom, je vous prie ?

— Ava Payne.

Après quelques vérifications sur son ordinateur, elle revient vers moi.

— Je vous donne votre badge, madame Payne.

Elle cherche dans un tiroir et me donne ce bout de plastique où mon nom et ma photo sont imprimés.

— Merci.

— Bienvenue aux Éditions Bailey.

J’ai pour elle un sourire reconnaissant.

— Le bureau de la direction se trouve au huitième étage. Celui de monsieur Bailey sera sur votre gauche. Adressez-vous directement à sa secrétaire.

— Merci et bonne journée.

— À vous également.

Nous échangeons un dernier sourire poli.

D’un pas pressé, je me rends aux ascenseurs et entre dans le premier disponible. En quelques secondes, j’arrive dans les bureaux de la direction. Comme ces lieux me sont connus, je fonce naturellement en direction du bureau du PDG. Confiante quant à ma destination, je repasse ma jupe histoire d’être impeccable. Mais être ainsi distraite fait que je ne vois pas l’individu qui arrive sur moi. Je le bouscule légèrement.

— Oh, pardon !

D’un air désolé, je découvre qui je viens de heurter. Une découverte qui me fait grimacer.

Super… ma journée devait pourtant être exceptionnelle…

Fallait bien s’attendre à tomber sur lui.

— Bonjour.

De ses yeux noirs, Théodore me scrute si intensément que j’ai l’impression d’être passée aux rayons X.

Ben voyons ! il ne faut pas te gêner !

Me cachant dans mes bras, je le regarde avec défiance.

— Monsieur le Directeur Allen !

Comme il ne s’encombre pas de pudeur en me zieutant, je lui rends la politesse et le mate à mon tour.

Et ça m’exaspère qu’il soit toujours aussi séduisant et élégant !!!

Il est vêtu d’un sublime costume trois-pièces gris et une cravate à carreaux bleue qui doivent valoir les yeux de la tête. Ses cheveux noirs sont soigneusement coiffés en arrière. Ses lèvres pulpeuses illuminent son beau visage d’un sourire charmeur.

J’avais oublié combien j’aimais ses petites fossettes que son sourire fait apparaître.

Et que dire de son regard ébène ? Je me plonge dans ses deux abysses à en perdre mon âme.

— Excusez-moi, mais on s’est déjà rencontrés ?

Mmm… cette voix…

Non, mais tu es sérieuse là ?! Arrête le délire où il n’y a pas que ton âme que tu vas perdre !

Je roule des yeux.

Si ce son rocailleux et sensuel me met en émoi, le sens de sa phrase a pour seul effet de me faire sortir les griffes.

Je fais claquer ma langue.

— Sérieusement ?!

Ce connard ne nous reconnaît même pas ? se vexe Betty. Ugly Betty, ça te parle ou… Je suis là par ta faute !

Ma manière de m’adresser à lui le déroute.

— Je peux vous aider ? Vous cherchez quelque chose ?

Je me force à sourire.

— Je suis ravie de voir que rien n’a changé ici : tu es toujours ce même abruti arrogant et méprisant !

Je contourne ce crétin qui se décompose sous mes yeux et reprends mon chemin.

Voilà deux minutes que je suis ici et il me met déjà les nerfs à vif !

Occultant cette déplaisante rencontre, je me présente à la secrétaire de mon père.

— Bonjour, je suis Ava Payne. J’ai rendez-vous avec monsieur Bailey.

— Bien sûr, il vous attend. Allez-y, madame Payne.

J’ouvre la porte et entre dans le bureau de mon père.

L’endroit a beaucoup changé depuis ma dernière visite. Un bureau au design moderne fait de bois et de cuir trône au milieu de la pièce. Des meubles de rangement longent le mur de droite, alors qu’un salon de cuir noir est disposé sur le pan gauche.

Les années semblent épargner Alexander Bailey. Il est âgé de quarante-sept ans maintenant et sa beauté ainsi que son magnétisme naturel n’ont pas été abîmés par les années ; deux atouts qui lui ont valu quelques déboires au cours de son mariage avec ma mère. D’aucuns diront qu’il est comme le bon vin, il se bonifie avec l’âge. Je constate aussi, à sa carrure, qu’il n’a pas relâché ses entraînements sportifs. Mon père est un fou de course d’endurance et il ne manque jamais une occasion de s’inscrire à ce genre de compétitions.

Installé dans son canapé de cuir, il se livre à son rituel matinal : lire le Seattle Times en prenant son café. Mais son regard abandonne bien vite son journal lorsqu’il entend la porte se refermer derrière moi.

— Ava, ma princesse !

Il se lève et ne me cache rien de son bonheur de me voir là.

— Papa !

Je me hâte de traverser la pièce et me blottis dans ses bras.

— Je suis si content de te voir.

— Et moi alors…

Après une douce étreinte que ni lui ni moi n’avons envie de briser, il m’invite à m’asseoir près de lui avant de me servir un café.

Je m’accorde ce court laps de temps pour l’examiner de plus près et sa mine fatiguée me pose souci. Mon père est un bourreau de travail. Il s’accorde très rarement du repos. Étant célibataire, il ne doit avoir personne pour le sermonner lorsqu’il devient déraisonnable.

— Qu’est-ce qu’il y a ? ricane-t-il tandis que je l’observe toujours. J’ai quelque chose sur le visage, c’est ça ?

— Tu parais épuisé. Est-ce que tout va bien ?

— C’est simplement le décalage horaire.

— Oui, c’est vrai que tu avais un séminaire. Où était-ce déjà ?

— En France.

Je soupire, rêveuse.

— Paris…

Mon père m’embrasse.

— Je t’y conduirai un jour. Promis.

Sa main glisse dans la mienne.

— Avant que nous parlions boulot, j’aimerais savoir ce que tu as pensé de ton appartement.

— Papa, commencé-je l’air béat. Cet appartement est sublime ! Je l’adore, mais tu n’aurais pas dû faire autant de folies.

— J’ai craqué pour la vue.

Je lève les yeux au ciel.

— Il faut dire qu’elle est époustouflante.

— De plus, il se trouve à deux pas du bureau. J’ai pensé que ça te serait très pratique. Le trafic est très dense dans cette ville.

— Eh bien, j’ai mis moins de quinze minutes à pied, c’est on ne peut plus parfait.

— Je suis heureux que ça te plaise, ma chérie. Je voulais que tu te sentes bien dans ta nouvelle vie.

Je l’embrasse avec toute la reconnaissance que sa gentille intention soulève en moi.

— Mission accomplie, mon papa. Merci de tout cœur.

— S’il te faut un peu de temps pour t’installer, on peut décaler ton arrivée…

— Papa, le coupé-je en le grondant faussement. Je tiens à me mettre au travail le plus vite possible. Tu te souviens de ce que je t’ai dit en acceptant ton offre ?

Il se marre.

— Tu ne veux pas que je te considère différemment de mes autres employés et personne ne doit savoir que je suis ton père.

— C’est pour notre confort à tous les deux, tu comprends ?

Pour rien au monde, je ne voudrais qu’il pense que je ne suis pas fière d’être sa fille, mais je veux faire mes preuves, montrer ce dont je suis capable. Si mes collègues savent qu’il est mon père, je crains de ne pas être accueillie de la même manière. L’incognito me semble le meilleur compromis. Dans un premier temps en tout cas…

— Les choses vont beaucoup bouger dans les prochaines semaines et je veux que tu travailles avec Théo. Il va te former…

J’ouvre les yeux comme des soucoupes.

— Attends, tu n’es pas sérieux là ?

À l’expression qu’il adopte, je sais déjà que je vais me prendre le retour de manivelle.

— Mais, ma chérie, débute-t-il en toute innocence. Théo se charge personnellement de la formation de nos nouveaux employés. C’est sa manière de procéder et ça porte ses fruits. Je ne peux pas me permettre de faire autrement avec toi, tu te souviens ?

Il m’enterre d’un clin d’œil provocateur.

— Tu te sens malin, n’est-ce pas ?

— Tu n’as pas idée, rit-il en se levant.

Il se rend à son bureau.

— Je lui ai annoncé la semaine dernière que j’avais recruté une nouvelle directrice pour Romance. Je me suis bien gardé de lui dire que c’était toi.

Je ricane en moi-même.

Je ne serai pas la seule à avoir une très mauvaise surprise…

Mon père se saisit du combiné de son téléphone. Je m’approche tandis qu’il demande à Théo de nous rejoindre.

Je ne peux pas nier que je suis très anxieuse alors que Théo sera bientôt parmi nous. Entre notre rencontre, il y a quelques minutes, et le fait que je déteste ce type, j’appréhende. Il ne met que quelques secondes pour apparaître.

À croire qu’il attendait derrière la porte.

Son premier coup d’œil est pour moi, un regard froid. Après m’avoir passé en revue, il s’intéresse à mon père.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Alex ?

— Théo, tu te souviens d’Ava Payne ?

— Absolument pas ! admet-il dans un haussement d’épaules nonchalant.

Serait-il rancunier, ce cher Théodore ?

C’est parfait ! Nous aussi ! Tu vas vite apprendre qu’on a la dent dure !

— Pour te rafraîchir la mémoire, elle a fait un stage de quelques semaines au cours de ses études. Maintenant qu’elle est diplômée, j’ai décidé de l’engager pour le lancement de Romance.

Me fixant de ses yeux de merlan frit, il semble me chercher dans sa mémoire. Finalement, il abandonne et se contente de m’offrir une poignée de main.

— Eh bien, enchanté, Ava. Bienvenue chez Bailey.

— Merci, monsieur le Directeur. Et c’est, madame Payne.

Je lui aurais balancé un verre d’eau à la figure qu’il ne l’aurait pas mieux accueilli. Par politesse, il a un sourire entendu, mais je peux voir de la fumée lui sortir des oreilles.

— Il y a longtemps que vous avez effectué ce stage chez nous ?

— Cinq ans.

— Comme d’habitude, je te laisse la former. Montre-lui son bureau et organisez-vous. J’aimerais que nous nous entretenions toutes les semaines pour que je voie l’avancement de notre nouvelle collection.

— Ça sera fait !

Théo, toujours si peu à l’aise, m’indique la porte.

— Si vous voulez bien me suivre. Je vais vous montrer votre bureau.

Je m’apprête à me lancer derrière lui quand mon père l’interpelle.

— Il y a cinq ans, lorsqu’Ava est venue faire son stage, nous avons gardé pour nous un détail important que je me dois de te révéler aujourd’hui vu qu’elle est avec nous pour un temps indéfini.

— Et quel est ce détail ?

C’est moi ou il est plus nerveux ?

Je confirme !

— Ava est ma fille.

Cette fois, c’est mon père et moi qui sommes passés en revue à tour de rôle, comme s’il cherchait des signes de ressemblance entre nous. Je lui adresse un sourire narquois.

— Je suis navré, mais j’ai beau me creuser la tête, je n’arrive pas à vous resituer.

— Sûrement parce qu’à l’époque apprendre mon prénom correctement avait été trop compliqué pour toi. Éva t’évoque sûrement quelque chose ?

Ou peut-être Ugly Betty ?

— Oh…

— J’espère que tu as toujours bien en tête cette conversation que nous avons eue, il y a quelque temps.

Si cette remarque de mon père n’a aucun sens pour moi, ce n’est pas le cas de Théo qui écarquille les yeux comme un imbécile.

— Alors là, rien à craindre !

La curiosité me ronge. D’autant plus qu’il semble choqué voire écœuré par les propos de son patron. J’aimerais comprendre de quoi il est question, mais je n’ose pas les interroger sur le sujet et ravir cet idiot au passage. Je me tais en me rappelant de questionner mon père ultérieurement.

— Ne t’en fais pas, Alex ! Je vais prendre la formation d’Éva très au sérieux.

— C’est Ava !

Sale lèche-bottes !

— Les grandes personnes essaient d’avoir une discussion sérieuse là, Éva !

Les poings serrés, je me tourne vers mon père.

— Qu’est-ce que je disais ? Il me prend pour une ingénue !

— Je crois qu’il est temps pour tout le monde de se mettre au travail, nous gronde gentiment mon père.

— Si Éva veut bien me suivre, grommelle Théo en marchant vers la sortie.

Boudeuse, je suis prête à lui emboîter le pas, mais mon père me retient et m’offre une étreinte encourageante.

— Ne le laisse pas t’intimider ! C’est sa manière de procéder pour évaluer ses nouveaux collaborateurs. Laisse-le dire. Tu prendras deux fois plus de plaisir à lui clouer le bec, me glisse-t-il à l’oreille avant de me relâcher.

Là, il me fait un clin d’œil auquel je réponds d’un « je t’aime » dessiné sur mes lèvres.

Remontée à bloc par les encouragements de mon père, je sors derrière Théo. 

— Ton bureau est à l’autre bout du couloir, m’annonce celui-ci tandis que je marche dans ses pas.

En silence, nous progressons dans le long corridor traversant l’étage et desservant les bureaux de la direction ainsi que la salle de réunion, vitrée à mi-hauteur. Là aussi, les murs sont ornés de tableaux, de photographies et de belles plantes vertes pour égayer ces lieux très lumineux.

Théo se fige et m’indique une porte close.

— Si Éva veut bien se donner la peine, dit-il dans une mimique railleuse.

Je ne soulève pas mon prénom écorché et lui fais une révérence tout aussi moqueuse que son expression.

La pièce que je découvre alors me fait bondir le cœur tant cet espace de travail est remarquable. Sa taille est idéale. La pièce baignée de lumière grâce à cette immense fenêtre offrant une vue directe sur l’avenue principale et son animation. J’ai, pour travailler, un bureau d’angle qui n’attend plus que je l’habille de ma touche personnelle et des rangements attendant que j’en prenne possession.

Pour un premier bureau, c’est rêvé !

— Mon bureau est juste en face.

Je grimace.

Parce qu’il est encore là lui ? rouspète Betty.

En appui contre le chambranle, il m’observe d’un œil curieux faire le tour du propriétaire.

— Que faire de cette information ? m’interrogé-je en tapotant mon index contre mon menton.

— Éva, peut-on repartir sur de bonnes bases, s’il te plaît ?

— La base serait que tu mémorises mon prénom, lui fais-je remarquer dans un sourire forcé.

— Tu es certaine que ce n’était pas Éva à l’époque ?

Je fronce méchamment les sourcils. Ce qui n’a d’autre effet que de le faire rire.

— Tu es vexée parce que je ne t’ai pas reconnue ?

— Premièrement, il m’en faut davantage pour me vexer et, deuxièmement, je ne m’attendais pas à mieux venant de toi.

Il ne bronche pas et me passe une nouvelle fois aux rayons X. Ce qui a le don de me taper sur les nerfs.

Je suis quoi moi ? Un bout de bidoche peut-être ?

— Tu as participé à une émission de relooking ou un truc du genre, parce que...

Il me désigne dans mon intégralité. Excédée par son attitude moqueuse, j’aimerais bien le faire dégager.

— Je vais me mettre au travail maintenant. Ferme la porte en partant.

Un mot que j’accentue volontairement.

— Nan, parce que sans tes culs de bouteilles, ton appareil dentaire et ton acné, c’est juste impossible de te reconnaître !

— Je n’ai jamais eu d’acné ! rebondis-je hors de moi qu’il me charrie sur mon physique. Tu sais quoi ? Laisse tomber ! Tu es toujours aussi superficiel. Puis-je commencer à travailler, monsieur le Directeur ?

— Justement ! Ta première mission sera d’avoir un entretien avec lui.

Euh… j’hallucine ou il vient de me faire un clin d’œil.

Remets-le à sa place, Ava !

— Tu as un problème avec ton œil ? Une allergie ? Ou une poussière peut-être ?

Je m’empare du premier crayon qui traîne sur mon bureau.

— Je peux t’arranger ça, s’il te plaît ?

— Éva !

Je ne relève toujours pas.

Ça lui ferait trop plaisir !

— De quel entretien parles-tu ?

— Pour commencer, on va faire une visite guidée. Les choses ont pas mal bougé depuis ton stage. Ensuite, nous irons déjeuner.

— Quand tu dis nous, tu penses à toi et moi ?

— C’est ce que je fais avec tous mes nouveaux collaborateurs.

Je feins d’être totalement chamboulée par cette invitation en serrant mes mains contre mon cœur.

— Oh, mon Dieu, Théo ! Quelle chance ! Il y a si longtemps que je rêvais d’un déjeuner en tête-à-tête avec toi !

Pour la première fois, je le sens se rembrunir. Mais ce bougre se ressaisit bien vite.

Cessant ma petite comédie, j’ajoute :

— Désolée, mais je vais décliner ton offre.

— Alex peut se joindre à nous.

— Si mon père est présent, là, je suis d’accord.

Après un moment d’un silence pesant où je crois, en tout cas j’espère, qu’il s’en aille, il reprend la parole :

— Depuis quand es-tu à Seattle ?

Je m’installe dans le fauteuil du bureau.

— Nous savons tous les deux que tu n’en as rien à faire. Épargne-toi toutes ces politesses, je t’en prie.

Plus déterminé, Théo fait quelques pas dans mon bureau pour s’asseoir face à moi.

— Il y a cinq ans, tu étais seulement stagiaire, mais aujourd’hui, je suis ton boss et tu es mon employée. Tu as conscience de ce petit détail, rassure-moi ?

— C’est mon père qui m’a engagée !

— Et comme il te l’a expliqué, tu dois t’en référer à moi pour ta formation. Tu ne penses pas que le mieux serait qu’on s’entende bien, non ?

Je prends alors un air très sérieux et m’enfonce dans ses prunelles sombres.

— Éclaire-moi, Théodore…

Il fronce les sourcils quand j’utilise son prénom dans son intégralité.

— Quand tu parles de « s’entendre bien », ça n’a rien à voir avec la manière dont tu « t’entends bien » avec les autres filles de cette boîte, n’est-ce pas ?

Il part dans un rire sonore.

— Ce qu’il ne faut pas entendre…C’est comme l’avertissement de ton père : absolument grotesque !

— Son avertissement ?

Alors c’est ça, la « conversation » à laquelle mon père a fait allusion tout à l’heure ?

— Comment a-t-il pu croire que je pourrais avoir envie de…

Il m’inspecte une nouvelle fois avant d’être pris d’un frisson dégoûté.

Mais quel connard ! Comme si ma culotte allait s’envoler devant ce Casanova d’occasion !

J’adopte un sourire forcé.

— Eh bien, nous sommes deux à être atterrés par sa recommandation.

J’ouvre un tiroir histoire de m’occuper les mains qui me démangent de lui serrer la gorge.

— D’ailleurs, je ne me gênerai pas pour le lui faire remarquer.

— Maintenant que les choses sont clairement établies, peut-on nous concentrer sur Romance ?

— Je ne suis là que pour ça !

— Dans ce cas…

Il se lève et m’indique la porte de mon bureau.

— Allons faire un tour dans les étages avant de déjeuner, s’il te plaît.

J’abandonne et accepte son invitation. Après tout, je dois réussir le lancement de Romance et, sans son aide, cela pourrait s’avérer difficile.

Mieux vaut en faire un atout, non ?

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