Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
Un lundi pas comme les autres
entre dans une nouvelle phase et j’appréhende de mener la suite de mon Revenir au bureau le lundi suivant m’enthousiasme beaucoup moins en sachant que Théo ne sera pas là. Le lancement de Romance projet sans son soutien et son expertise.
Heureusement, la présence de Molly chez Bailey m’offre un réconfort non négligeable. Nos bavardages me remontent le moral. J’adore ces petits moments où nous nous croisons dans le bâtiment et que nous prenons quelques minutes pour échanger deux mots ou que nous partageons un café pendant nos temps de pause.
Ce matin, et ce n’est pas dans mes habitudes, je ne suis pas en avance. Je salue mon amie à la va-vite avant de me rendre au huitième étage. Sur place, je jette littéralement mes affaires sur ma chaise avant de filer en salle de réunion où tous mes collègues sont déjà installés. Les Bailey sont les seuls à manquer à l’appel.
Après avoir salué mes collègues, je m’installe autour de la table de conférence. J’ai deux minutes de retard sur l’heure prévue. Je remercie silencieusement mon père d’être plus en retard que moi. Je profite de ce temps pour examiner discrètement mes collègues autour de moi.
Finalement, après un mois et demi chez Bailey, je n’ai sympathisé avec personne en dehors de Théo et Molly. Sûrement à cause de leur déception quand ils comprendront que je suis la fille du patron. Ce n’est pas évident de se livrer quand la première approche est un mensonge. Pourtant, j’ai besoin de cet anonymat pour réussir à m’épanouir dans mon travail, mais sans aucune certitude de ne pas porter atteinte à ma vie sociale de manière définitive.
Lors de mon stage, ce n’était pas problématique vu que mon temps au sein de Bailey était défini. Les choses sont totalement différentes aujourd’hui. Un détail, et non des moindres, sur lequel je ne me suis pas attardée en faisant le choix de garder mon véritable nom sous silence. Pour le moment, j’ai bien d’autres chats à fouetter et me rajouter des interrogations n’est pas bon pour ma santé mentale.
J’ai eu une fin de week-end franchement pénible et je ne suis pas dans mon assiette comme on dit.
Dimanche, je me suis réveillée tard un poil vaseuse. Mackenzie était en meilleure forme et son côté enjoué m’a rapidement fait perdre patience. Si son attitude vis-à-vis de Théo m’a mortifiée, ce n’était pas du tout son cas. Ce qui nous a valu une dispute. J’ai fini ma journée dans ma chambre à bouder.
Pourquoi ne peut-elle pas concevoir que Théo puisse être différent de l’homme qu’il était, il y a cinq ans ? Oui, il y a encore des zones d’ombres autour de lui, mais ce n’est pas pour autant qu’il est nocif. J’ai assez de mon père pour me sermonner sans qu’elle y ajoute son grain de sel. Et sur un plan amoureux, je n’ai vraiment aucun conseil à recevoir d’elle. Mackenzie ne s’entiche que d’hommes de petites vertus : maris infidèles, coureurs de jupons ou mecs totalement intéressés : voilà la réalité de son tableau de chasse !
Mais peut-être est-ce difficile à accepter que son amie anciennement « moche » arrive à se dégoter un homme plus honorable que toutes ses conquêtes réunies ? bougonne ma Betty.
— Bonjour à tous !
J’abandonne mon bloc-notes sur lequel je griffonne quand mon père entre en saluant les personnes autour de la table, son équipe d’encadrement.
Et je remercie le ciel d’être bien assise sur ma chaise quand je vois apparaître dans l’ombre de mon père, son nouveau directeur, incarné ici par nul autre que Théodore Allen.
C’est une blague ?!
Lui aussi nous salue en évitant soigneusement de s’attarder sur moi. Ce qui ne doit pas être de la tarte vu la manière dont je le dévisage. Loin de moi l’idée d’être impolie, mais le choc est trop violent pour conserver mon naturel.
Mon père entame la réunion en donnant la parole à Theresa en charge de la collection Fantastique pour faire un point sur ses sorties et ses projets en cours. Il en fait de même avec le reste de son équipe et les minutes me paraissent des heures tandis que j’ai les yeux rivés sur ce crayon que je manipule entre mes doigts. Je le vois comme un moyen de canaliser cette crise de nerfs qui gronde en moi.
Il est revenu. Il a réintégré la société sans même nous en parler, Betty ! Après ce que nous avons fait pour lui, il n’a pas pris deux secondes pour nous annoncer son retour ! Sérieusement ?! vociféré-je. D’ailleurs, je me demande bien comment ce miracle a pu se produire, tiens !
Mais ma Betty, bien plus boudeuse que moi, est partie se cacher dans un coin pour pleurer sur son petit cœur en guimauve que Théo vient de piétiner.
Comme je le redoutais, ce tour de table ramène l’attention sur moi et ranger cette colère qui bout en moi n’a rien de facile. Tous deux jouent dangereusement avec mes nerfs.
— Il faut se pencher sur le recrutement de votre équipe, maintenant, commence mon père. L’appel à texte lancé à votre arrivée a-t-il porté ses fruits ?
— J’ai de nombreux manuscrits à étudier. J’en ai déjà lu près d’une vingtaine et deux entre eux ont retenu mon attention.
— Soumettez-les-moi, s’il vous plaît. Je voudrais les étudier.
— Mais bien sûr, dis-je avec condescendance.
— Je me suis également chargé de faire en sorte que vos bureaux du sixième étage soient prêts dans les plus brefs délais.
Ben voyons ! Descendons-la deux étages plus bas, elle sera peut-être deux fois moins amoureuse… De toute évidence, papounet n’a pas fait psycho pendant ses années de fac, remarque Betty.
— Votre équipe doit être opérationnelle dans deux semaines.
— Ça sera le cas.
— Parfait !
Il consulte sa montre.
— S’il n’y a pas d’autres points à soulever, je vous libère.
Sa phrase à peine achevée, le bruit des chaises résonne dans la salle. La mienne étant sans aucun doute la première.
— Pas si vite, madame Payne ! me somme alors mon père.
Super ! ironisé-je en moi-même.
L’air renfrogné, je me rassieds. Je regarde, impuissante, mes collègues sortir par cette porte que je rêve d’emprunter au plus vite. Celle-ci refermée, mon père prend la parole :
— J’ai quelques CV à te soumettre pour ta nouvelle équipe. J’aimerais que tu les étudies. Les rendez-vous pour les entretiens sont déjà posés. Rapproche-toi de Rebecca pour qu’elle te les transmette. Bien sûr, j’attends que tu sois présente lorsque je les mènerai.
Exit Théo ! Papa reprend les rames de MA barque !
D’ailleurs, celui-ci reste en retrait, parfaitement immobile, le regard braqué sur la tablette numérique posée devant lui. Je me presse d’acquiescer et me lève en priant pour que ce soit fini.
— Ava…
C’est beau de rêver, hein ?
Je repose mon postérieur sur ma chaise en soufflant histoire de lui signifier mon agacement.
— Monsieur Bailey ?
— À compter d’aujourd’hui, tout ce qui concerne Romance passe par moi.
Je jette un coup d’œil en direction de l’autre idiot en pensant qu’il va réagir et manifester son mécontentement, mais, il n’est là que pour faire joli, apparemment.
Et son silence nous déchire le cœur, ma Betty…
— Bizarrement, j’avais compris ça toute seule, monsieur Bailey.
— C’est préférable pour l’instant…
Une remarque si grotesque que je ne peux pas ravaler l’amertume qui me brûle les lèvres.
— Pour l’instant ? Et qu’attendons-nous précisément ? Que ma petite lubie d’adolescente finisse par passer peut-être ?
Entre les pathétiques espoirs de mon père et Théo qui ne sourcille pas, je vais perdre les pédales si je ne m’en vais pas rapidement.
— On a fini ou tu as encore des idées pour me tenir à bonne distance de ton nouveau directeur ?
Un directeur que j’accable d’un regard noir dont il se détourne bien vite.
Mais quel lâche !
— Non, ça ira…
— Ravie de voir que vous avez trouvé un terrain d’entente. Félicitations, Monsieur le Directeur !
Je sors en fermant derrière moi. Et c’est avec une légère nausée que je regagne mon bureau. Oui, je suis écœurée par le coup bas qu’ils viennent de me faire l’un et l’autre.
***
Ce matin-là, me plonger dans le travail est impossible. J’ai devant moi les CV transmis par mon père. Je devrais les étudier pour être prête à mener les entretiens qui commencent demain pour s’enchaîner le reste de la semaine, mais je n’arrive pas à penser à autre chose qu’au retour de Théo.
Je viens de passer des jours entiers à me creuser les méninges pour trouver le moyen de réussir cette prouesse et, aujourd’hui, il est là. J’aimerais m’en réjouir, mais je n’ai aucune idée des raisons ayant poussé mon père à changer son fusil d’épaule.
Et que penser de l’attitude de Théo ? Lui qui sait si bien se vanter de ne pas plier devant mon père a mué en carpette.
Je voudrais essayer de comprendre, mais comment y parvenir quand il n’a pas eu la délicatesse de me prévenir de son retour ? Un coup de fil, un SMS, c’était trop demandé ?! J’aurais pu me préparer au choc, mais surtout je ne me serais pas sentie trahie comme ça a été le cas en le voyant entrer en salle de réunion comme s’il n’était jamais parti.
J’abandonne mes ruminements et ce refuge que représente mon bureau à l’heure du déjeuner. Je n’ai pas véritablement faim, mais prendre un café en dehors de ces murs me changera les idées. Par chance, je ne croise ni mon père ni son directeur en me rendant au rez-de-chaussée. Je quitte le bâtiment après avoir cherché Molly, sans succès. Un peu déçue, je sors sur le trottoir tout en passant mes gants avant de me mettre en quête d’un café quand :
— Allez, miss Floride ! Avoue que les hivers de la Côte ouest t’avaient manqué…
Je souris à cette voix chaleureuse avant de me retourner sur son propriétaire : Jacob.
— Salut !
Sa salutation est accompagnée de son sourire ravageur et tout aussi chaud que le timbre de sa voix.
— Franchement ? dis-je amusée. Je ne devais pas être dans mon état normal le jour où j’ai sérieusement envisagé de quitter la Floride pour revenir ici. Je doute pouvoir survivre encore longtemps à ce climat…
— Je suis content de te voir, me dit-il avant de m’embrasser.
— Moi aussi.
Je regarde autour de nous.
— Mais que fais-tu ici ?
— Eh bien, j’avais un peu de temps devant moi, alors je suis venu voir Théo, mais il n’a pas le temps d’aller déjeuner.
Il est trop occupé à comploter avec mon père peut-être ?
— Du coup, me voilà seul et perdu…
Les mains plongées dans les poches de son manteau, il examine les environs de son air de chien battu. Ce qui me fait sourire.
— Je connais un resto indien à deux pas d’ici et leur tikka masala est une vraie tuerie, mais ça me botte tout de suite moins de faire ça en solo…
Je réprime un rire.
— Et toi ? Que fais-tu, miss Floride ?
— J’allais manger…
— Ben ça alors ! s’étonne-t-il faussement.
— C’est souvent ce que je fais à l’heure du déjeuner.
— Et je vois que toi aussi tu déjeunes seule.
Il se penche vers moi en jouant du pouce en direction de Bailey.
— Tu ne me feras pas gober qu’il n’y a pas un seul type là-dedans pour t’inviter au resto.
— Et pourtant…
— C’est qu’il est plus malin que je le croyais, ricane-t-il.
Je fronce les yeux.
— Ce qui veut dire ?
— Que Théo est brillant quand il s’agit de protéger ses intérêts !
Je commence à m’en rendre compte…
Jacob brandit son index vers moi.
— Ne le sous-estime pas. Pourquoi crois-tu que je ne t’aie jamais appelée !?
Hein ? C’est quoi encore que cette histoire ?
— C’est Théo qui t’a demandé de ne pas le faire ?
— Pas la peine, rigole Jacob. Je le connais depuis assez longtemps pour qu’il n’ait plus rien à me dire pour se faire comprendre. J’ai su à la manière dont il te couve du regard que j’avais plutôt intérêt à ne pas me mesurer à lui.
Jacob lève les yeux au ciel en soupirant.
— Et vous êtes franchement vexantes !
— Vous ? m’étonné-je.
— La gent féminine ! Dès que Théo entre en piste, nous, pauvres mortels, n’avons plus aucune chance.
Je lui fais un sourire compatissant.
— Tu imagines comment mes années de fac ont été frustrantes étant donné que je créchais avec lui ?
Je m’esclaffe.
— Je l’ai maudit parfois.
— Tu sais, je n’arrive pas à me remémorer la dernière fois où j’ai mangé indien…
— C’est que ça fait trop longtemps, répond-il en m’offrant son bras.
Je l’accepte et laisse Jacob me conduire sur l’avenue pour rejoindre ce fameux restaurant.
— Je suis en veine d’être tombé sur toi, miss Floride !
— Je me disais la même chose…
Le restaurant où me conduit Jacob est vraiment à la hauteur de ce qu’il m’en a dit, et ce tikka masala est un vrai délice. Mon appétit, pourtant en berne, s’éveille grâce aux odeurs qui s’en dégagent.
— Tu veux me dire ce qu’il semble te préoccuper ?
Je relève la tête en entendant la question de Jacob. Forcément, c’est à peine si je lui ai décroché deux mots depuis que nous sommes arrivés. Je voulais vraiment passer ce moment avec Jacob pour me sortir la tête de mes problèmes, mais ils viennent me rattraper.
— Je suis navrée, Jacob, soupiré-je en faisant courir mes doigts dans mes cheveux. Je me sens tellement nulle…
Il ne cache pas sa surprise de m’entendre parler ainsi.
— Pour quelle raison ?
— J’apprécie ton invitation et ta compagnie et la moindre des choses serait que je sois plus participative.
— Tu veux me parler de ce qui te préoccupe ?
— Entre mon père et Théo, les relations sont compliquées et je me retrouve au milieu de ce conflit.
— Ton père se montre réfractaire à votre histoire ?
— Et pas qu’un peu…
— Un papa qui accepte mal qu’un mec tourne autour de sa fille, rien de plus banal ! Il finira par se faire à l’idée que tu n’es plus une enfant. Et avec notre cher Théo, comment ça va ?
Je hausse les épaules.
— Parfois, il me donne l’impression de vouloir s’investir et à d’autres moments, j’ai la sensation qu’il est sur le point de faire marche arrière.
— Je prends de gros risques en te disant ce que je m’apprête à te dire, mais Théo n’a jamais eu de relation sérieuse avec qui que ce soit.
— Vraiment ?
— S’il en est autrement, c’est un secret très bien gardé.
Mais il a le goût du secret, cet homme…
— Un autre point important à savoir sur lui : c’est quelqu’un qui tient l’échec en horreur. Ce mec est perfectionniste à l’extrême. Se planter, faire des erreurs, ce n’est pas pour lui ! Il se met une pression d’enfer dans le boulot, mais ce n’est pas une nouveauté. Il était pareil à la fac et, avant ça, avec sa mère. Il a toujours eu pour ambition : qu’elle ne manque de rien. Si entre vous c’est sérieux, il fera en sorte que ça fonctionne, mais répondre aux exigences qu’il s’impose le fait parfois manquer de délicatesse. Pour un mec qui n’a jamais vécu avec une autre femme que sa mère, ça peut être déroutant d’apprendre à conjuguer avec une tierce personne.
Il me fait un clin d’œil.
— Surtout si ladite personne attend autant de lui qu’il peut attendre d’elle.
— Jacob, soupiré-je avec lassitude. J’ai discuté avec Abby et, aujourd’hui, avec toi. Pourquoi j’en apprends plus sur lui avec vous qu’en étant avec lui ?
— C’est à lui de te dire qui il est et j’entends ta frustration. Maintenant, si tu espérais tout savoir en posant juste la question, je suis au regret de t’annoncer que tu n’as pas choisi le bon gars. Il faut qu’il se sente en confiance, qu’il sache à qui il se confie.
J’ai un sourire entendu pour Jacob. Il a raison, c’est à Théo de me dire qui il est, ce qu’il désire, ce qu’il espère de moi et ce n’est pas en restant dans mon bureau à bouder que je vais le découvrir.
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