Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
Me guideras-tu dans la paresse ?
Cinquième péché
Appartement de Théo
Me guideras-tu dans la paresse ?
J’ai eu la peur de ma vie et, même si tout s’est passé très vite, j’ai bien Une soirée cauchemardesque et une nuit pénible, voilà tout ce que j’ai récolté depuis que j’ai quitté Bailey, la veille au soir. compris le risque que j’encourais. Je me suis sentie incroyablement soulagée lorsque j’ai entendu mon sauveur courir vers moi. À partir de cet instant, rien ne comptait plus que de voir Théo. Je voulais sentir sa présence, le réconfort de ses bras et la douceur de son amour.
Eh ben ! On en est bien loin ma vieille, fait remarquer ma Betty. Parce qu’il est furax, le beau Théo.
Je grimace à cette pensée.
Hier, après l’avoir laissé sur la terrasse, je me suis mise au lit et m’endormir m’a pris un moment. J’ai dû attendre qu’il me rejoigne pour trouver le sommeil, mais je me suis bien gardée de lui montrer que j’étais réveillée. Il était un peu plus de 23 h lorsqu’il s’est couché. Là, j’ai pu enfin m’endormir ; seulement quelques heures avant qu’un mauvais rêve m’arrache à mon sommeil.
Après cela, qu’importe qu’il soit fâché, je me suis blottie contre lui et je ne l’ai plus lâché jusqu’au moment de me lever, il y a une heure environ. J’ai ouvert les yeux et tout ce que j’ai vu, c’est sa main sur ma hanche et ma jambe prisonnière des siennes. Je me suis délectée de ce contact quelques minutes avant de le laisser dormir.
Après m’être débattue un moment avec sa cuisine, j’ai finalement préparé du café, du pain perdu et une salade de fruits. Cela fait maintenant un bon quart d’heure que tout est prêt et j’ai préféré attendre qu’il se lève.
Et mon cœur s’affole quand j’entends la porte de la chambre s’ouvrir. Tel l’idiote que je suis, je me plante droite comme un piquet au milieu de la cuisine sans vraiment savoir quelle attitude adopter : dois-je essayer de l’amadouer ? L’ignorer ? Mettre les pieds dans le plat ? Je n’en ai pas la moindre idée.
Lorsqu’il pénètre dans la pièce, il fait disparaître son torse sous un tee-shirt blanc.
On s’est plainte qu’il soit torse nu ou…
Ben non, Betty. Bien au contraire !
Il nous punit, c’est sûr !
— Salut, l’accueillis-je timidement.
Il se stoppe, contemple notre déjeuner, le couvert dressé sur l’îlot puis moi.
— Tu dois ménager ta cheville.
Qu’est-ce que tu en penses, Betty ? Il a l’air plus doux qu’hier ?
Mouais… méfie-toi de l’eau qui dort…
— Je sais et je vais le faire, mais j’avais envie de…
Je lui indique notre repas.
— J’ai pensé que ça nous aiderait à bien débuter cette nouvelle journée.
J’essaie d’adopter une attitude gaie et positive, mais sa réaction de la veille me somme de rester sur ma réserve.
— C’est gentil…
Il m’indique le tabouret.
— Mais maintenant tu t’assieds !
Marchant en direction de la cafetière près de laquelle se trouvent deux mugs, il ajoute :
— Je m’occupe du reste.
Me réjouissant de son côté plus loquace et coopératif, je fais ce qu’il me demande et le laisse nous servir notre petit-déjeuner.
— J’ai eu un SMS de ton père, m’apprend-il en s’asseyant près de moi. Le serrurier sera chez toi dans deux heures. Je vais faire un saut là-bas pour récupérer tes nouvelles clefs. N’hésite pas à me dire s’il te faut quelque chose pour ce week-end.
Relâchant ma fourchette, je me risque à un coup d’œil vers lui.
— Tu aimerais que je reste ?
Le regard noir qu’il me lance semble clairement me dire que ma question est ridicule.
— J’ai pensé que tu n’en avais peut-être pas envie de… enfin…
Confuse et hésitante, je baisse les yeux. Impossible de l’affronter quand il m’observe si durement.
— On a ce rendez-vous et je ne sais pas ce que tu veux faire.
— Qu’est-ce que je devrais faire selon toi ?
— Ce dont tu as envie, bien sûr. Comme depuis le premier jour où nous nous sommes lancés dans ce jeu.
— À mes yeux, ce n’est pas un jeu, Winy. Tout le problème est là.
— Je ne l’ai jamais considéré ainsi moi non plus.
Ma main se hasarde à rejoindre celle qu’il a posée sur sa cuisse.
— La dernière chose que je désire, c’est qu’on laisse cette mésaventure porter atteinte à tout ce qu’on bâtit depuis déjà cinq semaines.
Son regard se promène sur moi un moment, il paraît réfléchir.
— J’ignore ce que tu avais prévu, mais dans ton état, j’aimerais davantage que tu te reposes plutôt que de faire des folies au lit. On n’est pas à une semaine près…
J’écarquille les yeux comme des soucoupes.
Non, mais il est tombé sur la tête lui ! se récrie ma Betty. Une semaine de plus ?! Pas de sexe ?! On va se dessécher de la culotte nous !
Je le vois contenir un rictus en coin.
— Quoi ? demande-t-il innocemment. À te voir, on pourrait croire que ça te pose un sérieux problème…
Il croit qu’on ne voit pas qu’il se fout de nous, cet imbécile ? s’agace Betty.
Oh si ! Il le sait.
— Au niveau logistique, oui.
— Logistique, dit-il en pouffant de rire.
— Mais qu’est-ce que tu t’imagines ? J’ai tout prévu depuis des semaines. J’ai réservé les chambres d’hôtel, j’ai tout organisé en amont, alors, oui, repousser d’une semaine aurait beaucoup de conséquences.
— Je comprends…
Il avale un nouveau morceau de pain perdu, l’air hautement concentré.
— On peut sûrement trouver un arrangement…
Tu entends ça, Ava ? Il y a moyen de s’arranger !
— À quoi penses-tu ?
— On reste ici ! Hors de question que tu sortes avant la fin du week-end. Il n’y aurait que moi, tu ne reprendrais même pas le travail lundi.
— Tu n’as pas l’impression d’exagérer ?
— Pas une seconde !
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
— Vu qu’on devait mettre en scène la paresse, on pourrait envisager de se détendre, de se prélasser et d’y aller en douceur, non ?
— En douceur… Ça me paraît être un bon compromis.
Un sourire entendu, il bondit de son tabouret. Un bras sur ma taille, il pose ses lèvres sur ma tempe.
— Je vais aller me préparer. Je dois aller retrouver ton père et j’ai une course à faire.
J’acquiesce et profite de cette proximité pour me lover contre lui. Il est bien plus réceptif et je suis soulagée de le sentir plus tendre et moins indécis quant à l’avenir de notre jeu.
— Toi, je t’interdis de faire autre chose que te reposer ou il ne se passera rien ce soir, c’est compris ?
— Oui, mon sous-lieutenant !
Certainement pour se montrer encore plus intransigeant, il me soulève dans ses bras et me conduit au canapé où il me jette grossièrement.
— Hé !
— Si je te vois poser un pied au sol, tu peux oublier la paresse !
Il me colle la télécommande entre les mains.
— Toi, en train de m’encourager à garder le derrière vissé au canapé, c’est d’une ironie…
— C’est surtout nécessaire vu que tu n’es pas capable d’écouter lorsque je te mets en garde.
J’ai une moue découragée.
— Je sens que je vais en entendre parler un moment de cette histoire…
— Au moins jusqu’à ce que je sois certain que le message est bien passé.
Boudeuse, je me laisse retomber contre l’assise du sofa en me lamentant. Je reçois un plaid sur la tête.
— Si tu bouges, je te ligote…
Je rejette le bout de tissu que j’ai sur moi et le jauge, le sourcil haut.
— Tu as bien un bout de corde à me dépanner, non ?
— Oui, mais elle t’est exclusivement destinée, Allen !
Un sourire en coin, il s’accroupit devant moi et enfonce ses yeux noirs dans les miens.
— Dis-moi, Bailey…
Je ris sous cape.
— Quand tu as pensé ton petit « jeu », tu as vraiment cru qu’il n’y aurait que moi pour se retrouver en mauvaise posture ?
Perdue face à son regard de braise et l’intonation sulfureuse avec laquelle il me parle, je me contente de ravaler le nœud au fond de ma gorge.
— Tu aurais peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de te livrer à tes petites expériences et ouvrir cette boîte de Pandore. Il va falloir assumer maintenant !
Sur cet avertissement, il m’embrasse fermement et file en direction de sa chambre.
Ma Betty a une moue réjouie.
Il me tarde de voir ça, dit-elle en battant des cils.
Je balance le plaid sur moi en grognant.
***
— Ava chérie…
— Mmm…
Je m’étire sous la douceur de cette pluie de baisers que Théo dépose dans mon cou en redescendant le long de mon épaule pour finir sur mon bras.
— C’est l’heure de se réveiller.
— Déjà ?
Il glousse contre mon oreille avant d’en mordiller le lobe.
— Tu as dormi pendant plus de quatre heures.
— Quelle heure est-il ?
— Un peu plus de 18 h.
Enroulant mes bras autour de son torse, je me blottis contre lui tandis qu’il me câline.
— Il y avait longtemps que je n’avais pas autant dormi.
— C’est que tu en avais besoin. Maintenant, si tu es bien reposée, on va pouvoir passer à notre rencard.
— On a un rencard ? l’interrogé-je en sortant de ma cachette.
— Bien sûr, tu es mon invitée, ce soir.
Mes mains se hasardent dans ses cheveux noirs de jais.
— Je suis une petite chanceuse.
— Tu n’as pas idée à quel point…
Debout, il m’offre sa main pour m’inviter à l’imiter. Ce que je fais. Et le voir prendre la direction de la chambre à coucher me provoque un rire.
Il ne perd pas de temps, le Théo, s’amuse ma Betty.
— Waouh ! On passe directement au plumard, dis-je moqueuse. Dans le genre rapide, on a rarement fait plus fort.
— Pourquoi faire durer le suspense ? On sait tous les deux comment ça va se finir, alors à quoi bon tergiverser.
Je m’apprête à répliquer avec une vacherie quand il nous fait traverser la pièce vers la salle de bains. Derrière la porte, je découvre la véritable raison de ma présence ici.
Il faut toujours que tu l’ouvres, que tu doutes de lui ! me gronde Betty. Heureusement qu’il te cloue le bec à chaque fois ! Ça te fait les pieds…
J’ignore sa remarque et parcours la pièce ébahie par ce que Théo en a fait. Il y a des bougies allumées sur le sol, des pétales de roses flottent à la surface de l’eau et des roses sont posées dans tous les coins. Une douce musique s’échappe de son enceinte connectée et des senteurs de monoï parfument l’air.
— Mon Dieu Théo, dis-je émerveillée. Qu’est-ce que c’est que…
— Autant se rendre à l’évidence : tu n’as aucune idée de ce que le mot détente veut dire.
Il roule des yeux.
— Et ne me parle pas du temps que tu passes le cul cloué à ton canapé à regarder ta série. Je n’appelle pas ça prendre du temps pour soi.
— Et comment tu appelles ça dans ce cas ?
— De la perte de temps, me dit-il en saisissant le bas de mon débardeur. Tes bras !
J’obéis. Il fait glisser mon haut le long de mon corps en laissant ses doigts se balader sur mes côtes en remontant lentement vers mes seins. Je frissonne.
— Donc, dis-je la gorge sèche. Tu t’es mis en tête de me donner une leçon de lâcher-prise, c’est ça ?
— Tu as tout compris.
Ses mains sur mes hanches, il me fait tournoyer devant lui. Passant ses doigts sous la ceinture de mon pantalon en coton, il le fait glisser le long de mes jambes. Je pousse un cri de stupeur lorsqu’il enfonce ses dents dans la chair de mes fesses. Cet imbécile part dans un rire franc.
— Désolé, c’était trop tentant.
— Tu es un animal ou quoi ?
De nouveau debout derrière moi, ses dents torturent le lobe de mon oreille.
— Il est grand temps que tu t’inquiètes de mon côté bestial, Winy…
Je prends sur moi de ne pas lui montrer qu’il m’excite et tente de garder mon assurance. Totalement nue, je lui fais face et saisit à mon tour son tee-shirt pour l’en délester.
— C’est pour toi que j’ai mis en scène tout ça, m’apprend-il en me retenant. Je vais aller préparer notre repas.
J’arbore une moue déçue.
Moi aussi, j’avais bien envie de patauger avec lui, me dit ma Betty tout aussi désappointée.
— On pourrait prendre ce bain tous les deux et nous occuper du dîner ensemble. Qu’est-ce que tu en dis ?
Théo me concède cette victoire et libère mes mains. Je lui retire son jean et son boxer avec une douceur qui lui plaît, si j’en juge l’état de ma légende. En silence, dû, j’imagine, à notre appréhension de nous retrouver dans ce contexte aussi intime, nous entrons dans la baignoire. Pour briser ce léger malaise qui véhicule encore entre nous, je me laisse aller contre Théo qui, avec une timidité soudaine, m’enlace. Chaque parcelle de mon corps se relâche dans cette étreinte incroyablement agréable.
— Mmm, soupiré-je. C’est clairement mieux avec toi…
Son nez dans mes cheveux, il s’autorise à me caresser, à me toucher avec une retenue attendrissante. Le pari de Théo de m’aider à me détendre est réussi, car après quelques minutes à peine, je suis pleinement relaxée. Difficile à dire si ce miracle tient à ce bain ou à la présence de celui qui me l’a préparé, mais c’est parfait ! Une chose est certaine : cela ne le serait pas s’il n’était pas présent, s’il ne me gâtait pas de ses caresses qui m’envoûtent et parviennent presque à m’endormir. Je pourrais rester là toute la nuit. Je voudrais que rien ne vienne perturber cet instant si paisible. Mais les minutes passent trop vite et Théo finit par s’agiter.
— Je vais sortir avant de m’occuper de toi.
— T’occuper de moi ? l’interrogé-je en me tordant le cou pour voir ses yeux.
Il m’embrasse.
— Chaque chose en son temps, Winy.
À contrecœur, je le laisse s’en aller et trouve une compensation en reluquant son corps d’Apollon ruisselant. Et Théodore Allen est ce qui se rapproche le plus de la perfection. De ses cuisses épaisses et musclées à ses fesses galbées, de son torse sculpté à son dos imposant, de ses yeux profonds et ensorceleurs à sa bouche généreuse et captivante. Rêveuse, même incrédule au fait qu’il puisse faire partie de ma vie, je m’immerge sous l’eau un sourire béat irradiant mon visage. Lorsque je remonte à la surface, que je rouvre les yeux, je manque de percuter mon bel amant penché au-dessus de la baignoire.
— À quoi joue ma sirène ?
Je ris et prends l’élan suffisant pour écraser ma bouche sur la sienne.
— Elle s’ennuie de toi. Reviens, dis-je en essayant de lui retirer cette serviette qu’il a enroulée sur sa taille, en vain.
Je veux protester, mais son téléphone s’affole sur le meuble de la salle de bains.
— C’est ma mère, m’apprend-il en le récupérant. Je lui ai demandé un petit coup de main pour le dîner.
Il décroche.
— Salut, maman.
Il y a un silence. Théo est très attentif.
— Non, non…
Un instant, je me demande s’il est gêné de lui répondre en ma présence, car il sort sur le pas de la porte pour poursuivre son appel.
Toi aussi, tu tends l’oreille ? me demande Betty.
Je joue des épaules tellement sa question me paraît grotesque.
Bien sûr que j’écoute.
— Elle va bien. Elle a dormi tout l’après-midi.
Nan, mais je rêve ou il chuchote ? se vexe ma Betty. Pourquoi il ne veut pas qu’on sache que sa mère s’intéresse à nous ?
Je n’en sais rien. Heureusement qu’il n’est pas passé maître dans l’art de la discrétion.
— Je finis un truc et je te rappelle. À tout de suite.
Supposant qu’il est sur le point de revenir dans la pièce, je fais mine de m’occuper de mes affaires. Toujours paré de sa serviette, il me rejoint et s’empresse de passer les vêtements qu’il vient de ramener avec lui.
— Je dois voir quelque chose avec ma mère pour le dîner, je peux te laisser ?
— Bien sûr, mais tu ne voulais pas que nous fassions ça tous les deux ?
— Ce que je veux, c’est que tu te reposes.
— Mais…
— Rejoins-moi quand tu as fini, me coupe-t-il tandis que je tente de me rebeller. Je t’ai posé de quoi t’habiller sur le lit.
Je fais la moue.
— Visiblement, je n’ai pas le choix.
— Visiblement, dit-il en me faisant un clin d’œil. Je te sers un verre de vin blanc.
Je soupire.
— Si tu me prends par les sentiments aussi…
Il ricane.
— Je suis allé jusqu’au resto de Jacob pour lui piquer une bouteille de ton Chardonnay. D’ailleurs, il m’a dit que ses caisses se sont considérablement vidées depuis qu’il te connaît.
— Je ne vois vraiment pas de quoi il parle, dis-je en roulant des yeux.
Habillé, il s’accroupit près de moi et dépose un baiser sur mes lèvres.
— Prépare-toi tranquillement. Moi je gère le reste, ma petite paresse.
Il m’abandonne à mon sort et, très vite, je finis par m’ennuyer seule dans ce bain, dans cette pièce.
Clairement, c’est plus sympa avec notre homme tout nu. Hein ? s’amuse ma Betty.
Oh que oui !
Après quelques minutes, je sors à mon tour. Après m’être grossièrement essuyée, je m’enroule dans la serviette et me rends dans la chambre voisine pour récupérer cette tenue que me destine Théo. Et tout ce que je trouve sur les draps en satin est une boîte cadeau blanche parée d’un ruban rouge.
Oui, oui, oui ! exulte ma Betty. Encore un cadeau !
Je contemple le paquet un poil dubitative, mais l’enveloppe à mon nom ne laisse pas trop la place au doute : ce cadeau est bien pour moi. Je la ramasse et en fais la lecture :
« Cela te changera probablement de tes tenues affriolantes, mais j’ai pensé que tu aimerais un peu de confort. Je t’aime ».
Curieuse comme jamais, j’ouvre le paquet et découvre une sublime nuisette en soie de couleur vert olive. Bouche bée, je parcours les broderies qui habillent ce décolleté plongeant et déplie ce tissu somptueux qui glisse entre mes doigts tant il est doux et délicat.
— Elle est sublime, dis-je pour moi-même.
Sans savoir si je peux oser mettre quelque chose d’aussi beau, je l’étale sur le lit pour l’admirer dans son ensemble. Je retrouve les mêmes broderies au bas de la nuisette et les bretelles sont très fines.
Un coup d’œil dans le paquet cadeau m’apprend qu’il est vide.
Tu penses à ce que je pense, Betty ?
Oh oui ! On doit porter cette belle nuisette, et uniquement elle !
Je ris en moi-même et me débarrasse de ma serviette de bain. Et la sensation de ce tissu glissant sur ma peau est une caresse soyeuse des plus agréable. Sans attendre, je me rends dans le dressing de Théo pour me découvrir dans le miroir.
On est jolie, ma Betty, non ? pensé-je silencieusement en examinant cette sublime nuisette qui m’arrive à mi-mollet.
Elle acquiesce.
Il a du goût notre Théo !
Je fais un dernier saut par la salle de bains pour finir de me donner de l’allure et mettre un peu d’ordre dans la pièce. Une fois satisfaite, je n’ai plus rien à faire si ce n’est rejoindre Théo et me soumettre à son jugement.
C’est d’un pas timide que je me rends à la cuisine où seul le bruit de la vaisselle se fait entendre. Apparemment, il n’est plus en ligne avec sa mère. En toute discrétion, je jette un coup d’œil dans la cuisine en restant tapie dans un coin du salon et j’esquisse un sourire amusé en le trouvant à s’affairer derrière l’îlot de cuisine devant un morceau de viande, du bœuf, il me semble. Théo ouvre un placard et en sort une bouteille de vinaigre balsamique quand :
— Tu penses passer la soirée cachée, ma chérie ?
Je glousse et trottine jusqu’à lui. Là, je l’enlace à la taille et m’étire sur la pointe des pieds pour déposer un baiser dans son cou.
— Merci pour la nuisette. Elle est magnifique.
— Fais-moi voir ça.
Je tournoie sur moi-même pour lui faire découvrir.
— J’ai choisi celle-ci à cause de la couleur. J’ai pensé que sur toi ce vert serait sensationnel.
Il me fait un clin d’œil.
— C’est encore mieux que ça.
Je lui sers un sourire aussi charmé que niais d’ailleurs.
— C’est la course que tu avais à faire tout à l’heure, c’est ça ?
— Entre autres oui.
Il ramasse un paquet posé sur l’un des tabourets, le pose sur le marbre du plan de travail et le pousse vers moi. Je l’interroge du regard.
— De la part de ton père. Il ne voulait pas attendre lundi pour te le donner.
Je fouille dans le sac en papier et y trouve un téléphone portable dernier cri.
— Papa, dis-je émue.
— Je lui ai proposé de passer pour venir te voir, mais il a fait sa tête de mule. Pour changer…
— Aurais-je un jour la chance de vous voir vous entendre tous les deux ? dis-je l’air de rien en déballant mon nouveau téléphone.
— Tu ne poses pas cette question à la bonne personne.
Je ris franchement.
— Quelle mauvaise foi ! Vous êtes aussi insupportables l’un que l’autre ; toujours à vous chamailler pour des broutilles.
— C’est une broutille qu’il ne veuille pas de moi dans ta vie ? dit Théo le sourcil levé.
— Peux-tu me dire où je me trouve en ce moment, gros malin ?
— Là où tu as choisi d’être. Alex n’y est pour rien.
— Ce n’est pas près de s’arranger si vous êtes aussi bornés.
Théo ne répond rien et se contente de sortir deux verres, déjà remplis, du réfrigérateur.
— J’aime bien l’idée que pendant nos rencards on ne parle pas du quotidien, me fait-il savoir en se référant à ce que j’avais moi-même dit lors du dîner qui a précédé l’orgueil.
— Surtout si le quotidien s’appelle papounet, n’est-ce pas ?
Il me fait un clin d’œil.
— Bien vu.
Je ne m’en offusque pas et me contente de trifouiller mon nouvel appareil surtout pour envoyer un SMS à mon père.
— Ava —
Merci pour le téléphone, papa. Il est super ! Je t’aime très fort.
Lorsque je relève le nez de mon écran, Théo tend son verre vers moi. Il attend que je trinque avec lui.
— À notre soirée, ma chérie.
Je récupère mon verre et les fais s’entrechoquer.
— À notre soirée.
***
Et quelle soirée ! Tout est parfait du moment où Théo s’en mêle. Le dîner qu’il nous a concocté était délicieux. Nous avons discuté, nous nous sommes câlinés sous la table, nous avons ri et c’était magique. Théo nous a mis un fond de musique discret pour égayer notre dîner. Et quelle n’est pas ma surprise lorsqu’il se lève et m’offre sa main en ajoutant ces quelques mots :
— Danse avec moi, Ava.
Je suis sur le point de la saisir, ravie de son invitation, mais je la retire aussitôt.
— C’est un piège, c’est ça ? Si j’accepte, tu vas m’engueuler à cause de ma cheville.
— Juste une danse.
Sentant qu’il est sincère, j’accepte sa main et le laisse me guider dans le salon alors que les premières notes du légendaire morceau d’Al Green Let’s stay together résonne autour de nous. Théo me fait virevolter avant de me ramener contre lui. Je m’écrase contre son corps massif en riant aux éclats. Lui aussi s’en amuse. C’est avec un grand sourire qui lui tord la bouche qu’il la presse sur la mienne. Une main sur la courbe de mes fesses l’autre liée à la mienne, il nous fait tourner sur nous-mêmes en rythme avec la musique.
— Pourquoi tu rechignes autant à danser ? Tu te débrouilles très bien.
— Je ne peux pas dévoiler tous mes talents aux yeux du monde, Winy. Les gens ne sont pas prêts pour ça.
Je fronce le nez.
— Maintenant que tu le dis, je préfère être la seule à tout savoir de toi.
— Rassure-moi, je n’ai pas omis de te féliciter pour ton ambition ?
— Tu y as déjà fait allusion. Je me souviens aussi t’avoir répondu que j’étais bien d’autres choses.
— Et par là tu entendais que tu es une dominatrice adepte du bondage et du châtiment corporel qui prend son pied en me soumettant bien sûr !
— Tu aurais dû lire entre les lignes, mon cher Théo. Ça t’aurait évité de drôle de surprises.
— Drôle ? rigole-t-il. Ce n’est pas ce que tu cherches à être, ça c’est clair !
Je plisse les yeux, interpellée par cette remarque.
— Dans ce cas, que penses-tu que je cherche à être ?
Si son expression était enjouée, elle devient plus sérieuse une brève seconde, juste le temps de poursuivre :
— Un point que je ne parviens pas à éclaircir encore.
De nouveau, me voilà à tourner sur mes pieds et propulsée à la force de son bras. Quand il me fait revenir à lui, ce petit air soucieux et attristé qui a accompagné ses paroles a disparu. Pour autant, je pense que le mieux est encore d’éclaircir la situation.
— Parle-moi, Théo, l’encouragé-je. Si quelque chose te travaille, je veux être au courant.
Une main sur ma nuque, il plonge son regard affamé en moi, sa bouche trouvant la mienne dans un même élan.
— Théo, tenté-je de le freiner.
Mais sa langue s’invite à la fête. Pendant ce temps, ses mains foulent la soie délicate pour la remonter lentement jusqu’à ce qu’il puisse s’inviter sous ma nuisette. Là, il empoigne mes fesses nues et me soulève me contraignant à enrouler mes jambes autour de sa taille pour me maintenir.
Et mon cœur s’emballe, martèle ma poitrine à grand coup de trouille tandis qu’il nous conduit dans la chambre, car pour la première fois depuis que nous avons entamé ces épreuves, il prend le contrôle de la situation. D’ordinaire, je suis le chef d’orchestre de nos soirées, je mène la danse, mais pas cette nuit. Théo me vole mon rôle que j’ai si savamment étudié, appris à jouer depuis des semaines. Lui laisser le pouvoir me paralyse.
— Attends, essayé-je d’intervenir entre deux baisers enflammés. Qu’est-ce que tu veux faire ?
Ma question est absurde, j’en ai bien conscience, mais j’ai besoin de reprendre le contrôle de la situation.
— Arrête, me gronde-t-il gentiment en me déposant à l’entrée de la chambre. Ce n’est que moi, Ava…
— Qu’est-ce que tu vas faire ? bafouillé-je la voix prise dans un étau.
— Simplement faire l’amour à la femme que j’aime…
Non, non, non… Betty, aide-moi…, l’imploré-je.
Ben non ! Grandis un peu et assume ce que tu as déclenché !
Je ne suis pas prête pour ça. Pas encore !
Dommage pour toi, parce qu’il y’a peu de chance que tu t’en tires indemne…
Théo me fait reculer de quelques pas en revenant me gâter de ses baisers passionnés. À quelques pas de son lit, il me manipule, je finis dos à lui. Tandis qu’il m’embrasse dans le cou, ses doigts se faufilent sous les bretelles de ma nuisette pour les faire glisser le long de mes bras. Pétrifiée, je regarde, impuissante, ce tissu courir sur mon corps pour finir sur la moquette.
— Même si je me suis régalé de t’admirer dans cette tenue, tu ne seras jamais plus belle que comme ça, me complimente-t-il en caressant mon ventre puis mes seins.
Il me contourne pour finir de nouveau face à moi où il retrouve ma bouche, mais la délaisse bien vite pour descendre en direction de ma poitrine. Aspirant tour à tour, mes tétons entre ses lèvres. Mais il ne s’éternise pas et reprend son exploration plus au sud en laissant sa langue glisser sur mon ventre tout en s’agenouillant devant moi. Je devine bien vite sa destination finale. Je hoquette quand il empoigne mes fesses pour me maintenir à porter de ses lèvres. Et c’est en gloussant qu’il les pose sur mon sexe pour le torturer.
— Théo…
J’aimerais lutter contre ce que je ressens en le sentant entre mes cuisses, mais c’est impossible quand il me torture ainsi. Me maintenant comme je peux à ses épaules, j’essaie de m’abandonner à l’instant tandis qu’il me flatte de sa langue.
— Ava, grogne-t-il contre mes lèvres qui se mouillent doucement en reprenant son souffle au passage.
Avec encore plus d’intensité, il revient à la charge m’arrachant un cri de plaisir. Je m’accroche à ses cheveux noirs. Les yeux rivés au plafond, je savoure ses assiduités quand je me retrouve soulevée. Théo se mettant debout reste le nez enfoncé dans mon entrejambe avant de me poser sur son lit. Me surplombant de sa taille généreuse, il ôte son tee-shirt et tire sur son pantalon beige sous lequel il ne porte rien.
Ses yeux avides courent sur mon corps et je déglutis lentement quand il m’inspecte de cette manière. Quand il remonte vers moi et que nos regards se trouvent, je suis saisie face à cette lueur déterminée qui illumine son regard. Ce soir, c’est bel et bien lui qui prend les choses en main.
— De quoi as-tu peur, Winy ?
— Je n’ai pas peur, dis-je d’une voix si fébrile qu’elle n’est nullement convaincante.
Tentant de prouver ce que j’avance, je me redresse et laisse mes mains se balader sur son torse en descendant en direction de sa légende aux aguets. Ne voyant rien d’autre pour le mettre à ma merci, je voudrais le prendre dans ma bouche et reprendre la maîtrise de nos ébats, mais Théo n’est pas prêt à m’accorder cette place. Ses mains retrouvent mes poignets et sans jamais les relâcher, il me fait basculer en arrière et plaque mes bras au-dessus de ma tête, son corps recouvrant le mien.
— Pas ce soir ! Tu ne me prendras pas le pouvoir.
— Je croyais que ce n’était pas un jeu pour toi, l’accusé-je prête à tout pour le déstabiliser tellement la peur me ronge le ventre de le laisser me le dérober.
— Mais je ne joue pas, Ava chérie, me nargue-t-il en parsemant ma peau de baisers. Cette semaine, c’est à mon tour d’enseigner.
— D’enseigner ?
Son regard profondément noir sonde le mien.
— Tu viens de passer un mois à m’apprendre à baiser. Aujourd’hui, je vais t’apprendre à m’aimer, mon ange.
Non !!! pleuré-je en moi-même en me débattant de toutes mes forces.
Je hurle, je bats des bras et des jambes pour me sortir de là, mais mon corps n’est qu’un poids mort sur le matelas. Je suis parfaitement immobile comme si son opiniâtreté me clouait sur place.
— Mon amour, susurre-t-il sur mes lèvres dans un frôlement doux. Mon bel amour. Pourquoi tu ne me crois pas lorsque je te dis que je t’aime ?
D’une main, il enroule ma jambe sur sa hanche quand de l’autre, il me retient toujours captive.
— Théo, balbutié-je la gorge serrée.
— Il n’y a que toi, affirme-t-il. Il n’y a plus que toi depuis ce soir où je t’ai présenté à mes amis.
Je secoue la tête dans un espoir vain de chasser les larmes qui pointent au coin de mes yeux.
— Tu as défait tes cheveux et j’ai su. Ce n’était rien qu’un détail insignifiant. Pourtant à cette seconde, j’ai su que tu allais bouleverser ma vie.
— Je t’en prie, chouiné-je sans oser l’affronter.
— Ava, regarde-moi ! m’ordonne-t-il alors.
J’obéis et c’est un coup de poignard en plein cœur que je reçois quand il me harponne à ses deux iris chatoyants.
— Si tu veux que j’arrête, tu peux me le dire et je le ferai dans la seconde…
Il cajole ma joue.
— Mais si tu n’es pas capable d’entendre combien je t’aime, alors il n’y a aucun espoir pour nous. Tu comprends ?
Je hoche la tête, mais ma voix, elle, est toujours brisée par l’émotion.
— Ava, j’ai besoin que tu me le demandes. Demande-moi de t’aimer…
Pleurant de plus belle, je tente de récupérer l’usage de ma main et Théo y consent. Elle recouvre mes yeux trempés.
— Dis-moi d’arrêter dans ce cas, insiste-t-il. C’est à toi de choisir, chérie.
Pourtant, je n’ai aucune hésitation. Pour rien au monde, je n’arrêterais notre jeu, qui n’en est définitivement plus un, alors que nous sommes si près du but, mais je ne me suis pas préparée à vivre son amour si intensément. Pas maintenant, pas ce soir, pas avant que je l’aie décidé…
Et mon cœur se serre plus fort quand je le sens s’éloigner. Mon long silence, mon hésitation doit le faire trancher cette question pour moi.
— Non, sangloté-je en le ceinturant de mes bras. Reste. Ne t’en va pas.
Mes lèvres humides se pressant contre les siennes, la voix chevrotante, j’ajoute :
— Montre-moi combien tu m’aimes…
Tout change entre nous à cet instant. Tout chavire. Il m’embrasse langoureusement et tout devient très vite incroyablement passionné et tendre. Il s’installe entre mes cuisses, je retrouve cette douce proximité avec sa légende qui s’active lentement contre moi.
— Ma merveilleuse Ava, dit-il avec adoration en revenant titiller mes seins. Tu es sublimement belle !
Il les embrasse, les aspire, les suce avec délicatesse et, doucement, je m’autorise à vivre cette expérience aussi terrifiante soit elle. Lorsqu’il les quitte, c’est pour me ramener sur les oreillers.
— Mon amour…
Son regard me couve avec tendresse. Du bout des doigts, il parcourt les formes de mon corps tandis qu’il reprend place entre mes jambes, se présentant contre mon antre humide et prêt à l’engloutir.
Ses yeux arrimés aux miens, ses pouces cajolant mon visage, ses doigts jouant avec mes boucles, il poursuit :
— Je n’attends que toi, Winy.
Tout en disant cela, il se loge en moi sans rien brusquer. Il m’embrasse sans rompre le contact visuel.
— Je désire tout de toi. Cette nuit et toutes les autres.
Son ascension en moi continue paisiblement.
— Ton corps jour après jour, ton visage chaque matin, tes sourires pour seul soleil.
Son élocution se trouble quand il me possède de tout son long. Le désir et le plaisir viennent déformer sa voix, pourtant si maîtrisée jusqu’ici. Aux prises des mêmes sensations que mon bel amant, je m’agrippe aux muscles de son dos, mes ongles griffant sa peau.
— Je sais, marmonne-t-il le souffle court. C’est fort. Je le ressens moi aussi.
La respiration saccadée, je prononce son nom. Liant nos doigts les uns aux autres, il les ramène sur les oreillers tout en bougeant en moi à une cadence régulière et mesurée.
— Viens doucement. Prends le temps de savourer l’instant.
J’acquiesce et l’embrasse à mon tour. Mes jambes s’enroulent autour des siens.
— Pour toi aussi, ça n’a rien de comparable aux autres fois, n’est-ce pas ? me questionne-t-il le timbre plus rocailleux que jamais.
Ces larmes que je parvenais à contenir réapparaissent. Je les sens rouler sur mes tempes.
— Tu es renversante quand tu prends le pouvoir et j’adore te regarder faire, mais pour la première fois, j’ai l’impression que tu es vraiment avec moi, chérie. Tu me donnes enfin tout ce qui m’a manqué depuis le premier soir : le droit de t’adorer comme je le désire.
Chacun de ses mouvements, d’une grande agilité, fait redoubler ce nœud qui me mange le ventre, cette tempête qui grossit entre mes cuisses et ce feu qui me consume entièrement. Il n’y a pas que mon corps qui se prépare à exploser, ce soir. L’envie et le désir se sont insinués partout. Dans mon sexe, dans mon esprit, dans mon cœur. Théo me domine entièrement et je n’ai plus aucun moyen de lutter contre ce qui grandit en moi de manière significative.
— Tu abandonnes, dit-il à bout de souffle alors que le rythme de ses assauts s’intensifie. Tu es en sécurité avec moi, Ava…
Mes pensées s’embrouillent dans ma tête. Entre ses mots, ses yeux qui me contemplent avec tant de vérité et ce plaisir charnel qui me tourmente, je suis totalement perdue dans cette bourrasque d’émotions qui est sur le point de me terrasser.
— Je viens aussi, mon amour. Je le vis avec toi. Je t’aime, Ava, rugit-il.
— Théo, le supplié-je tant mon cœur me fait mal de recevoir ce déversement d’amour sans trouver la réponse adéquate à lui donner.
— Laisse mon amour se répandre en toi, je t’en prie, accepte-le…
Deux mots de lui et je bascule. Je tombe. Une chute libre dans ce chambardement créé par Théo. Et je lutte contre moi pour rester rivée à son regard pour ne pas m’en détourner. Mes larmes redoublent tant je suis tenaillée par l’émotion du moment. J’accepte l’orgasme qui se répand dans tout mon être ainsi que l’amour dévoué de l’homme aux commandes de cette jouissance aussi singulière dans la façon dont je la vis que dans son intensité. C’est puissant et tranquille, émouvant et doux, bouleversant et addictif.
— Ava, gémit alors Théo lui-même à l’apogée de son plaisir. Parle-moi. J’ai besoin de l’entendre.
Mais mes lèvres demeurent fermées. Ces mots qu’il me réclame sont prisonniers de mon cœur encore trop endurci par la douleur qu’il m’a causée par le passé. Je ne m’en libère pas. Pas encore.
Me hasardant dans ses cheveux, je l’embrasse avec passion.
— Je sais combien tu m’aimes, dis-je pour le rassurer en bougeant en rythme avec lui. Je sais combien tu m’aimes…
Pour la première fois depuis qu’il m’a investi, il se détourne de moi pour se nicher dans mon cou. Une main sur ma hanche, il donne une nouvelle poussée franche et vigoureuse et fléchit à son tour. Tout son corps se tend lorsqu’il jouit dans une respiration contenue et profonde reflétant à elle seule la force de ce moment. Il s’en délecte longuement.
— Théo, l’appelé-je quand je le sens plus tranquille contre moi.
Consciente de ne pas lui avoir apporté la réponse qu’il attendait, j’ai besoin de juger des dégâts que mon incapacité à lui donner ce qu’il mérite a pu causer entre nous. J’embrasse ses cheveux.
— Théo ? insisté-je en essayant de remuer pour le voir.
Ce qui s’avère impossible. Son corps est un poids mort sur le mien.
— Mmm…
— Tout va bien ?
Il trouve la force de se relever pour me regarder. Un sourire, un peu trop forcé à mon goût, habille son visage. Mais ce qui me culpabilise d’autant plus ce sont deux grandes billes noires bien trop brillantes pour qu’il ne s’agisse là que la conséquence de la fatigue ou de l’acte physique qu’il vient de fournir.
— Bien sûr !
Il m’embrasse pour accréditer ses paroles.
— Théo…
Il me fait taire d’un baiser.
— Ava, ça va.
Je veux lui rendre son baiser et tenter de l’amadouer pour qu’il me parle, mais d’un geste vif, il saute en dehors du matelas.
— Je vais aller prendre une douche.
— Mais…
Je n’ai pas le temps d’ajouter autre chose, je me retrouve secouée quand il tire sur les draps.
— Lève tes miches, Bailey ! Il est temps de dormir, maintenant.
— Je pourrais venir avec toi, non ?
Même s’il ne veut pas que je m’en rende compte, je vois que cette idée lui pose problème. De toute évidence, ce n’est pas une simple douche qu’il veut, mais une échappatoire, une raison de me fuir.
Si je suis toute en guimauve, tu es faite de glace, Ava Bailey ! me reproche Betty avec véhémence. Tu me fais honte !
— Ce n’est pas grave, dis-je mollement. Tu as raison, il vaut mieux que je dorme. Je me sens fatiguée.
— Comme tu veux, dit-il sans insister.
Il disparaît dans la salle de bains. De mon côté, je me cache sous les draps.
Moi aussi, Betty. J’ai honte de moi, tu sais. Honte de le blesser.
Mes larmes roulent sur mes joues.
Mais je ne sais pas… Je ne sais pas pourquoi ces trois mots restent bloqués en moi.
Un conseil ! N’attends pas de le perdre pour trouver le bon outil pour les débloquer…
Le perdre ?
Un frémissement d’horreur me traverse à cette pensée.
Eh oui, ma vieille ! C’est ce qui te pend au nez…
OceanofPDF.com
Les doutes de Théo
à cette douce luminosité avant de rouler sur le dos à la recherche de mon Un halo de lumière baigne la chambre de Théo lorsque je me réveille, le lendemain. Je cligne des yeux à plusieurs reprises, le temps de m’habituer voisin. Malheureusement, je suis seule dans ce lit immense ; seule, nue, frigorifiée et minable.
Incroyablement minable…
Hier, mes tentatives d’entamer le dialogue où toutes fait un flop. Théo a décidé de ne pas me faciliter la vie. Pourtant, j’aurais aimé lui demander davantage de temps et le rassurer sur mon attachement pour lui. Même si nous n’avons pas parlé, il a su se montrer tendre et tranquille. Il était si doux que mon inquiétude en est presque ridicule. Sauf qu’il est déçu, c’est très clair. Il attendait quelque chose de moi et, en retour, il n’a eu que mon silence.
Comme pour compenser mon manquement, je l’ai couvert de baisers, de gestes tendres jusqu’à m’endormir, mais je doute avoir réussi à le rassurer.
Pour couronner le tout, j’ai de nouveau fait un cauchemar. Cette fois, Théo s’en est aperçu et j’ai eu la chance de recevoir son réconfort. J’ai fini par me rendormir avec un pincement au cœur. Théo était bien réveillé, ce qui me laisse penser qu’il ne dormait pas.
Notre rendez-vous de la veille me laisse un goût amer. Théo m’a fait vivre le moment le plus pur de toute mon existence. Je me suis sentie aimée, adorée et belle dans ses bras. J’ai ressenti tant d’émotions toutes plus bouleversantes les unes que les autres. Mais j’ai eu aussi très peur de lui céder le pouvoir. Lui confier ce que j’ai sur le cœur est encore prématuré, mais Théo ne le comprend pas. Peut-il me pardonner de m’être tu alors qu’il m’implorait de lui laisser entendre ces mots dont il rêve entre mes lèvres ?
Qu’importe mes doutes et mes angoisses, je ne peux rester cachée ici toute la journée. Les draps jetés au pied du lit, je ramasse ma nuisette et l’enfile. Quand je retrouve Théo au salon, il prend un café, sa tablette posée sur ses genoux. Sentant ma présence, il l’abandonne et braque son regard sur moi.
Un sourire bref passe sur ses lèvres.
— Bonjour, ma puce.
— Coucou…
Devant moi, il pose sa main sur ma joue. Je m’y enfonce.
— Bien dormi ?
— Pas si mal.
— Et tes cauchemars ?
— Rien à signaler.
Rassuré, il me prend par la main et me guide à la cuisine.
— Tu as faim ?
— Un café, ça sera parfait.
Il s’affaire à le préparer.
— J’ai eu Mack au téléphone. Elle voulait prendre de tes nouvelles.
Je soupire coupable.
— Je n’ai pas pris le temps de la rassurer. Tout a été si vite depuis vendredi.
— C’est exactement ce que je lui ai expliqué et elle a très bien compris. Elle m’a demandé si tu allais rentrer aujourd’hui.
Je fais tourner la tasse que Théo vient de m’offrir entre mes doigts.
— C’est peut-être une bonne idée…
Non pas que je veuille m’en aller, mais lui a peut-être envie d’un peu de solitude.
— J’ai bouleversé tes projets.
Je porte une main à ma bouche.
— Tu devais aider ta mère hier, me remémoré-je confuse.
— Ce n’est pas à quelques jours près non plus.
— Théo, je suis tellement navrée. Je me rends compte que j’ai créé des problèmes à tout mon entourage.
— Ce n’est pas la peine de te flageller non plus. On commet tous des erreurs.
Son indulgence me laisse perplexe. Théo brandit immédiatement son index dans ma direction en signe d’avertissement.
— Que les choses soient claires : si tu recommences, il n’y a rien que tu pourras dire ou faire pour m’empêcher de t’étriper !
Je fais la moue.
— Une fois, c’est une erreur, deux fois, c’est de la provocation.
— Tu ne m’y reprendras plus, crois-moi.
Et c’est on ne peut plus vrai ! Pour rien au monde, je ne prendrais le risque de revivre une expérience aussi terrifiante.
— Termine ton café et file sous la douche. Je te reconduirai chez toi après.
Alors il ne veut plus de nous ? couine ma Betty. Tu es fière de toi, Bailey ?!
Hé ! Mais… euh…
— Je vais aller m’occuper du garage de ma mère. Et puis Jacob m’avait proposé de passer au resto, ce soir. Il diffuse le match de basket et je vais aller le voir là-bas. Toi, tu as besoin de te reposer si tu veux reprendre le boulot demain.
Il me gronde du regard.
— Et je ne suis toujours pas d’accord avec ça ! Un peu de repos te ferait du bien.
— Je vais me ménager, promis.
— Tu n’auras pas vraiment le choix, c’est une garantie. Tu vas m’avoir sur le dos, sois-en certaine !
Je lève les yeux au ciel.
— Bizarrement, j’avais bien envisagé les choses ainsi…
Je descends du tabouret et commence à me rendre dans la chambre, mais Théo lui reste à sa place. Je fais marche arrière.
— Si tu veux commencer à être sur mon dos pendant ma douche, ça me convient assez, lancé-je avec sérieux avant de pouffer de rire en le voyant rehausser un sourcil.
Et Théo ne se fait pas prier. En deux enjambées, il est à mes côtés et me jette sur son épaule. J’ai un hoquet surpris.
— Mais quelle brute !
Son cul se trouvant sous mes yeux, je ne peux résister. Je tire sur son pantalon suffisamment pour enfoncer mes dents à la naissance de ses fesses. Il grogne.
— Dent pour dent et cul pour cul, Allen !
— Tu es sûre d’être en position de me chercher, dit-il en empoignant mon derrière.
Un cri stupéfait résonne dans la chambre lorsque sa main s’y abat fermement.
— Et je n’ai pas besoin de fouet pour te faire rougir, Bailey !
La seconde suivante, je m’écrase contre le matelas. Il est un peu trop fier de lui quand ses yeux rencontrent les miens.
— Théo ! me récrié-je quand il me fait rouler sur le lit.
Il remonte la nuisette sur mes reins et me manipule jusqu’à ce que je termine sur les genoux, mon postérieur totalement exposé. Avec douceur, il frotte l’endroit où il m’a frappé.
— C’est une teinte que je vais aimer sur toi, Winy.
Penché sur moi, il vient mordiller mon oreille sans oublier de frotter son sexe dressé contre moi.
— Et toi, ma chérie ? Aimes-tu l’idée que je te tanne la peau ?
La tête enfoncée dans le matelas, je la secoue pour lui signifier ma désapprobation.
Qui est en réalité un gros mensonge, fait remarquer ma Betty.
— Tu veux dire que si je m’enfonçais en toi, tu ne serais pas mouillée ? susurre-t-il d’une voix sensuelle.
Il ondule du bassin contre moi.
— Je brave la règle si je procède à quelques vérifications ?
— Pas de sexe, mâchouillé-je la gorge sèche.
— Et une fessée ? Tu veux ?
Oui, oui, oui ! sautille de joie ma Betty.
— Non, articulé-je péniblement.
— C’est bien ce que je pensais.
Il me relâche et je retombe sur le matelas. Visiblement, mon refus ne le surprend pas.
— Théo ?
Ignorant que je l’appelle, il fonce en direction du dressing. Je me rhabille et le rejoins.
— Est-ce que ça va ?
Jouant des épaules, il répond :
— Pourquoi ça n’irait pas ?
— Dans quinze jours, il n’y a aura plus de règles…
J’essaie de l’amadouer, mais rien n’y fait, il reste distant et décidé. Ses vêtements en main, il se tourne vers moi.
— Et tu continueras à me brider.
— Te brider ? dis-je les yeux écarquillés. Ce n’est pas ce que je fais…
— À la douche maintenant !
Clairement, il esquive la discussion, mais je refuse de le laisser se dérober. Je le retiens.
— Théo, je t’en prie, parle-moi.
— Il n’y a rien à dire. On peut aller se peloter sous l’eau, s’il te plaît ?
J’abandonne. Il est trop buté et plus que décidé à taire ce qui le gêne depuis hier. À quoi bon lutter ? Je vais rentrer chez moi et lui laisser de l’espace. Il sera plus conciliant après, j’espère.
***
Le reste de ma journée est, heureusement, bien plus calme que ce réveil en demi-teinte. Théo choisit de garder pour lui ses ressentis, ses peurs et ses sentiments, quoi que je dise. En ayant conscience de cela, je ne vois pas comment les jours à venir pourront se passer aussi paisiblement que ces dernières semaines. Tout était parfait, mais j’ai déclenché quelque chose qui m’échappe totalement.
Comme convenu, Théo me reconduit chez moi pour se rendre chez sa mère et je crois qu’il est soulagé d’avoir du temps pour lui, loin de moi.
Comment savoir ce qu’il lui faut s’il ne me parle pas ? Et comment lui expliquer que rien n’est encore joué, qu’il nous reste deux semaines et autant d’épreuves pour peaufiner les détails s’il ne m’écoute pas ?
Je désire plus que tout que ce final soit grandiose et rien n’est plus important que de préserver cette alchimie naturelle entre nous. J’aime notre entente et notre complicité. J’aime le fait qu’être dans ses bras soit si logique et qu’il fasse naître en moi des émotions jamais appréhendées par le passé. Pas à pas, jour après jour, nous construisons demain, mais Théo n’en est plus convaincu, plus comme avant. Est-ce que mon incapacité à lui dire que je l’aime en est totalement responsable ou y a-t-il un problème sous-jacent ? Ce soir, je n’ai plus aucune certitude sur l’avenir de notre jeu. Décidément, rien n’est acquis avec mon bel amant.
Pour la centième fois de la soirée, je jette un coup d’œil sur l’écran de mon portable en espérant y découvrir un SMS venant de lui. Il ne m’a pas donné de nouvelles de tout l’après-midi.
C’est pathétique, se lamente Betty. Si tu t’inquiètes, tu l’appelles et basta !
À quoi bon le harceler ? Il a seulement envie de se changer les idées, je ne vais pas inonder son portable de textos.
— Si tu me disais ce qui te mine, ma poupée.
Ses doigts dans mes boucles, Mack a délaissé son film pour moi. Il y a une bonne demi-heure qu’il a commencé et je n’arrive pas à m’y plonger. Ma voisine l’a remarqué. Pourtant, nous sommes si bien blotties l’une contre l’autre avec un plaid et un chocolat chaud pour nous réchauffer.
— Il y a un problème avec Théo ?
Ignorant quoi répondre à cela, je hausse les épaules.
— Je n’en suis pas certaine.
Mack coupe la télévision.
— Mark Wahlberg peut attendre deux minutes. Raconte !
— Je n’arrive pas à savoir si c’est moi qui me prends la tête pour rien ou s’il y a un réel malaise entre nous.
— Un malaise ?
— Théo m’a avoué ses sentiments, et ce, depuis un moment déjà.
— Il est carrément mordu ton mec.
— Je ne ressens pas les choses ainsi.
— Quoi ? Tu ne l’aimes pas ?
Elle a une moue surprise.
— Parce que j’avais vraiment l’impression que tu n’as jamais cessé de l’aimer en fait.
— Les sentiments que j’ai eus pour lui à l’époque et ceux que j’éprouve aujourd’hui ne sont pas comparables.
— Donc, tu l’aimes…
— Bien évidemment, mais je ne suis pas foutue de lui dire.
— Parce qu’il te fait peur, dit-elle sur le ton de l’affirmation.
J’acquiesce.
— Il n’y a rien de bizarre là-dedans. Il t’a blessée et tu es prudente avant de lui ouvrir ton cœur. Jusque-là tout va bien.
— Mais il souffre de ne recevoir aucune réponse à ses déclarations.
— Il ne peut pas non plus oublier qu’il n’est pas tout blanc dans cette affaire. Il s’en est passé des choses depuis votre première rencontre et ton Théo a pris du plomb dans la tête. Il paraît sincère et tu arriverais presque à me rendre jalouse quand je le vois te couver de tous ces regards et de toutes ces petites attentions.
Je souris.
— On a un peu discuté quand il me conduisait à la banque et tu es clairement son sujet de conversation préféré.
Elle fait rouler sa tête sur le dossier du canapé dans une grimace à se tordre de rire.
— C’était genre : « Ava par-ci, Ava par-là » !
Je glousse.
— Rien de bien croustillant, on s’entend, mais des conneries du style : « Ava est très heureuse que tu vives avec elle », « Désolé, si je l’accapare souvent », « Ava s’est beaucoup inquiétée pour toi ». Des trucs barbants quoi.
— Je n’ai aucun doute sur ses sentiments…
Je joue avec la couture du plaid qui recouvre mes jambes.
— Alors, pourquoi je n’y arrive pas, Mack ?
— Il te faut plus de temps. Ça ne veut pas dire pour autant que tu ne crois pas en lui ou en vous, simplement que tu as souffert et qu’on n’oublie pas sa douleur en un claquement de doigts. L’amour est là, il est bien présent. Tu le vois, tu y crois, mais la notion de confiance est elle aussi très importante. Il n’y a qu’elle qui te permettra de t’oublier totalement au point de pouvoir lui dire ces mots qu’il attend.
— Qu’est-ce que je ferais sans toi ? dis-je en posant ma tête sur son épaule.
— Exactement ce qu’il faut, mais j’avoue que ta vie serait moins fun.
Je glousse et profite de cet échange réconfortant avec ma meilleure amie. Un moment bien vite brisé par la sonnerie de mon téléphone. Heureuse à la pensée qu’il puisse s’agir de Théo, je m’empresse de le récupérer. Malheureusement, ce n’est pas lui qui cherche à me joindre.
— Duncan ?
— Bonsoir, madame Bailey. Il y a votre ami, monsieur Perce, qui souhaite monter.
Perce ?
— Jacob ! Ava, c’est moi, précise celui-ci à travers le téléphone.
— Monsieur Allen est là lui aussi.
— Laissez-les monter, Duncan. Merci et bonne soirée.
Je raccroche surprise par cette visite tardive. Ma voisine se montre curieuse.
— Qui monte ?
— Jacob. Il est avec Théo.
— Ah bon ? Il t’avait dit qu’ils passeraient tous les deux.
— Du tout.
— C’est bizarre, non ?
— C’est d’autant plus bizarre que Théo monte tout seul d’habitude.
Je me lève du canapé pour me rendre dans l’entrée. Mack me suit. La porte d’entrée ouverte, nous attendons de les voir sortir de l’ascenseur. Quand ils apparaissent, je comprends que Théo n’est pas monté lui-même parce qu’il ne tient plus debout.
— Ce n’est pas vrai, soufflé-je en le regardant être soutenu par Jacob d’un côté et Duncan de l’autre.
Dans les vapes, la tête lâche, il n’a assurément plus conscience de rien. Ma voisine ricane.
— La vache ! Il en tient une bonne.
— Arrête…
— En attendant, tu es fixée.
— Qu’est-ce que tu entends par là ?
— Au moins, tu sais qu’il n’est pas bien. Il y a un malaise entre vous.
Elle m’embrasse, comme pour me rassurer.
— Mais ce n’est rien. Tu vas être là pour lui et vous allez surmonter ça ensemble.
Les garçons arrivent et je m’écarte en faisant un sourire confus à Duncan.
— J’ai un paquet pour toi, miss Floride !
— Apparemment, soupiré-je avant de me tourner vers Duncan. Je vais prendre le relais. Merci infiniment.
Je dépose le bras de Théo sur mes épaules.
— De rien, madame Bailey.
Comme toujours, il a ce regard, un peu tendre, pour Mackenzie. Elle lui adresse une politesse quand il sort. Dans ma chambre à coucher, je peux compter sur elle pour défaire les draps. Nous y déposons Théo qui retombe lourdement sur le matelas avant de rouler sur le ventre. Je le débarrasse de ses chaussures.
— Eh ben, il n’y va pas de main morte quand il picole, badine Mack.
Jacob ricane.
— Ça fait un bail que je ne l’ai pas vu se mettre dans un état pareil.
Théo réagit à la voix de son ami. La tête enfouie dans l’oreiller, il l’appelle.
— Je peux faire un truc pour toi ?
— Tu ne lui dis rien. OK ?
Jacob me guette du coin de l’œil.
— T’inquiète, vieux frère.
— Merci, mon pote.
— On en reparlera demain, lui dit-il en lui ébouriffant les cheveux.
Théo s’endort immédiatement. Après l’avoir couvert et embrassé, je quitte la chambre suivie de Mack et Jacob. Dans le salon, c’est à lui que je m’adresse maintenant.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Vous deviez seulement voir un match de basket.
— Je sais.
Il se frotte le visage comme pour chasser la fatigue.
— Tu n’aurais pas un café à m’offrir ?
— Si, bien sûr !
Ni une ni deux, je vais à la cuisine et allume la cafetière, mais les messes basses entre les deux cachottiers restés au salon me poussent à jeter un coup d’œil vers eux. Je les espionne, ce n’est pas très cool, mais ils m’amusent. Je ne suis même pas surprise en trouvant les mains baladeuses de Jacob sur les hanches de ma meilleure amie tandis qu’il l’embrasse dans le cou.
Juste amis, tu parles ! s’exclame Betty.
À qui croyaient-ils faire avaler ça ? Je n’ai pas gobé leur histoire cousue de fil blanc…
Je les laisse à leurs baisers et m’occupe de faire couler le café réclamé par Jacob. Ils me rejoignent et nous nous installons autour de l’îlot.
— Ava, tu sais que je t’adore, commence Jacob.
OK ! Qu’est-ce qui va encore nous tomber dessus ? s’inquiète ma Betty.
Arrête !
Quoi ? Ce n’est jamais bon quand les gens commencent par « Tu sais que je t’adore »
— Et voir Théo amoureux est assez fendard. Loin de moi l’idée de m’immiscer dans votre vie, ce n’est ni mon style ni mon but.
— Mais quelque chose te dérange, je me trompe ?
— Non, rien ne me dérange. Je ne t’apprends rien en disant que Théo est du genre taciturne.
Je roule des yeux.
— Et là, je viens de passer la soirée à écouter mon plus vieux pote me déballer des trucs très perso et je suis un peu perdu. Il m’a parlé de toi, de vous, des conneries qu’il a faites, de ce qu’il veut pour vous et ce n’est pas dans ses habitudes de se livrer si librement.
Il soupire.
— Ava, tout ce que je veux te dire, c’est qu’il t’aime vraiment comme un dingue, alors si tu n’éprouves pas la même chose…
Je relève la tête brusquement.
— C’est ce qu’il t’a dit ?
— Il croit que sa vie est foutue parce qu’il t’aime, mais pas toi.
Je sens ma gorge se serrer.
— Comme je te l’ai dit, je ne veux pas me mêler de votre histoire. Je ne crois pas être en droit de te demander ça, mais j’aime ce mec comme mon frangin. Ava, si tu ne l’aimes pas, alors le mieux serait que tu mettes un terme à votre relation pour qu’il…
Je porte une main à ma bouche .
— Hé ! s’exclame Jacob en venant pour me prendre dans ses bras.
— Je n’ai jamais voulu lui faire de la peine.
— Je sais et Théo s’est sûrement senti un peu dépassé par tout ce qui lui arrive. Ce mec n’a jamais été amoureux, alors il doit flipper un max, mais c’est à toi de le rassurer, Ava. Il n’y a que toi qui en sois capable.
Je hoche la tête dans ses bras.
— Je tiens à lui, Jacob.
— Et je n’en doute pas un seul instant.
Il me frictionne les bras et me relâche.
— Je vais aller me pieuter, je suis vraiment naze. Normalement, il devrait pioncer jusqu’à demain.
— Merci de l’avoir ramené.
— Une bouteille de whisky à 1000 $, se lamente-t-il alors. Et il se l’est sifflé en une soirée.
Je glousse.
— J’avais une serveuse en moins, du coup, j’ai dû aider en salle. Ce petit enfoiré en a profité pour lui faire sa fête.
Il rehausse un sourcil dans ma direction.
— Je vais mettre la clef sous la porte avec vos conneries.
Dans le même temps, il rejoint Mack et, cette fois, il ne cache plus son intérêt pour elle. Il l’enlace avec une délicatesse touchante.
— Bonne nuit, ma petite floridienne.
— Ce que tu peux être collant, se plaint Mack.
— J’aime quand, toi, tu me rends tout collant…
Beurk, gémit ma Betty prise d’un haut-le-cœur.
— Oh, mais ferme-la !
— Quoi ? se marre-t-il. Ava est loin d’être stupide, elle a pigé pour nous.
Je fronce le nez.
— Vous connaissant l’un et l’autre, il était évident que votre amitié verticale allait rapidement finir à l’horizontale.
— Je te déteste, Bailey !
J’ignore ma meilleure amie et son air boudeur.
— Si vous vous amusez, je suis ravie pour vous.
— Ça, pour s’amuser !
— Va te coucher, toi ! s’agace Mack. Ou tu t’amuseras tout seul !
Jacob se marre et me fait un clin d’œil.
— À plus, miss Floride.
— Bye. Et merci d’avoir géré Théo.
— Pas de quoi !
Il retourne à l’entrée.
— Je lui ramènerai sa voiture demain.
— Merci.
Après avoir échangé quelques baisers avec Mack, il sort en la laissant troublée derrière lui. Son air songeur m’interroge.
— Est-ce que ça va ?
— C’est seulement du cul, Ava.
Elle est sur la défensive en me disant cela.
— Ne dis rien, s’il te plaît. Je n’ai pas besoin d’entendre ta leçon de morale.
— Je n’ai absolument pas envie de te faire une quelconque morale. Tu es assez grande pour savoir ce que tu fais. Je pense ce que j’ai dit : si vous vous amusez, que le temps que vous passez ensemble est agréable, alors fonce ! Tu verras bien où ça te mène.
— Ça ne me mènera nulle part, Ava, comme toujours ! Il doit y avoir un truc chez moi qui dit : « Hé les mecs, regardez-moi ! Vous allez pouvoir me baiser, jouer avec moi et me prendre une conne ! »
— Mack…
— Et Jacob ne fait pas exception !
— Si c’est véritablement ce que tu penses, pourquoi sors-tu avec lui ?
— Premièrement, je ne sors pas avec lui, je baise avec lui. Et deuxièmement, cette fois, c’est moi qui me sers de lui.
J’ai un léger mouvement de recul en entendant cela. Dans la bouche de ma meilleure amie, un tel discours n’est pas anodin et loin d’être ordinaire.
— Donc, tu fais à Jacob ce que tous ces mecs t’ont fait et qui t’a tant blessé. Pardonne-moi, mais j’ai dû mal à y croire : tu n’es pas comme ça !
— Eh bien, je le suis devenue et c’est à cause d’eux.
— De Jacob aussi ?!
— Il sait parfaitement que je n’attends rien si ce n’est quelques bons orgasmes. On se sert l’un de l’autre en toute connaissance de cause. C’est très clair et consenti, alors pourquoi je me sentirais coupable ?
Je ne rétorque rien. Selon toute vraisemblance, ils sont sur la même longueur d’onde.
— Je respecte ton choix, même si ça m’attriste. Tu mérites de vivre une histoire vraie et sincère.
— On n’a pas toutes exactement ce qu’il faut pour rendre un mec totalement accro.
Qu’est-ce qu’elle entend par là ?
Vu comme ça, on pourrait croire qu’elle nous le reproche, non ? me questionne Betty.
Je chasse cette pensée grotesque dans un coin de ma tête.
— D’un côté, il y a toi et ton mec flippe tellement que tu ne sois pas amoureuse qu’il a préféré se noyer dans le whisky. De l’autre, il y a moi et mon ex qui a profité que je sorte avec toi pour baiser sa voisine.
— Tu ne penses pas sérieusement que le problème vient de toi ?
— Ce que je constate, c’est que toi, ça ne t’arrive pas ce genre de plan foireux.
— C’est n’importe quoi !
— Mais ouvre les yeux, Ava ! Joshua était fou de toi et votre rupture lui a brisé le cœur.
— Et c’est de ma faute, c’est ça ?
— Je dis simplement que je n’ai ni ton intelligence, ni ta gentillesse, ni ton esprit vif et encore moins ce côté naturel qui te rendent fascinante, voire inaccessible, au point que tu en attires les hommes. Toi, tu n’es pas le coup d’un soir, le plan cul ou la pauvre nana qu’on trompe à tour de bras. Non, toi, tu es de celles qu’ils choisissent pour faire leur vie, tu es de celles qui rendent les hommes honorables.
— Je n’ai jamais rien entendu de plus stupide ! Je suis loin d’être ce que tu décris et tu n’as rien en commun avec cette image que tu as de toi. Tu n’as rien fait pour qu’on te manque de respect. Je pense que tu ne te tournes pas vers les bons hommes et ce n’est pas en te rabaissant ainsi que tu trouveras celui qu’il te faut.
— Et je suis supposée faire quoi selon toi ? dit-elle la voix pleine de larmes.
— Commence par balancer ses quatre vérités à ton père. Ça te fera le plus grand bien de vider ton sac. Faire l’autruche n’a jamais rien arrangé. Ensuite, laisse une chance à Jacob. Avec prudence, en prenant mon temps, mais cherche à savoir si tu peux te fier à lui.
Voyant combien elle est ébranlée par notre discussion, je lui ouvre les bras. Elle vient s’y blottir et je la réconforte quand elle pleure contre moi.
— Je t’interdis de douter de toi ou de ce que tu vaux. Tu es merveilleuse, Mack.
Je l’embrasse.
— Va te reposer et, je t’en prie, ne te considère plus de cette manière.
Elle opine du chef.
— Montre-lui ce que tu désires. Sois déterminée et forte. S’il te suit, c’est qu’il en vaut la peine. S’il te suit, là, tu pourras lâcher la bride. Préserve-toi sans être dure et laisse-le gagner ton cœur.
— Mais s’il n’en veut pas…
— C’est que ce n’est pas le bon, mais je suis confiante. Jacob est un type bien.
— Merci, ma chérie.
Elle m’embrasse et indique ma chambre d’un mouvement de tête.
— Tu devrais aller le rejoindre.
J’acquiesce et la regarde disparaître dans sa chambre avant d’en faire autant.
Dans mon lit, Théo dort du sommeil du juste. Étendu sur le dos, j’ai mal au cœur pour lui de le voir habillé de son pull et de son jean. Je décide d’essayer de les lui retirer, mais rien n’est moins simple. Je tire sur ses manches. Ce qui le fait grogner.
— S’il te plaît, l’encouragé-je en le soulevant comme je peux, mais il est bien trop lourd pour moi. Théo, aide-moi.
Il grommelle, mais finit par se mettre à l’équerre. Je lui ôte son pull et son tee-shirt dans le même temps. Là, je me retrouve alors face à ses deux iris parfaitement ouverts.
— Oh, mon amour !
Je m’amuse de le sentir si extatique.
— Salut, beau gosse.
— Pas ce soir, trésor, articule-t-il lourdement. Je suis trop vanné là…
— Sans blague, gloussé-je.
Il m’enlace et nous fait basculer sur les oreillers.
— Faut que je dorme.
Comprenant qu’il ne me lâchera plus, je m’installe confortablement contre lui avant de rabattre la couette sur nous. Laissant mes doigts se balader dans ses cheveux, je le câline, je l’étreins et l’embrasse encore et encore tandis qu’il se rendort sans cesser de me serrer contre lui.
OceanofPDF.com
Un réveil difficile
m’apprend que j’y suis seule. Théo s’est envolé. Je devine au filet de Un bruit sourd, un boum impressionnant et je suis sur le qui-vive. Mon cœur bat plus vite d’avoir été si brusquement réveillée. Un coup d’œil dans le lit lumière sous la porte de ma salle de bains qu’il doit s’y trouver. L’oreille tendue dans cette direction, je comprends que l’eau coule. Le réveil indique 2 h 48.
— Mais qu’est-ce qu’il fabrique ?
Les yeux lourds de sommeil, je me lève pour vérifier qu’il va bien. J’entre en silence et Théo ne me voit pas apparaître dans la pièce. Sous la douche, il me tourne le dos. Je le vois se frotter longuement le visage comme pour faire disparaître son ébriété. Quand il a fini, il se tourne vers moi, il n’est pas surpris de me trouver là.
— Comment tu te sens ?
Pour toute réponse, il hausse les épaules et ramasse une serviette de bain.
— J’ai de l’aspirine, si tu veux.
— Ça va aller, merci.
C’est moi ou il est moins émerveillé de nous voir tout à coup ? se questionne ma Betty.
Non, non, ce n’est pas toi…
— Et la douche ? Elle t’a fait du bien ?
— Un peu…
Je m’adosse au lavabo pendant qu’il se sèche les cheveux. Je laisse échapper un gloussement.
— Je crois que Jacob va mettre la clef sous la porte par notre faute.
Bon, c’est nul comme manœuvre d’approche, mais j’aimerais bien le radoucir.
— Il ne paie rien pour attendre, lui.
Visiblement, je m’y prends comme un pied.
— Parce que tu ne voulais pas que je sache que tu t’es saoulé ?
Il me cingle du regard.
— Tu lui as demandé de ne rien me dire pendant qu’on te mettait au lit.
Il garde le silence et finit de se sécher.
— Comme tu refuses de me dire ce qui te pèse depuis samedi soir…
— Pour la énième fois, il n’y a rien. Franchement, la dernière chose dont j’ai besoin, c’est d’une prise de tête.
— Le moment est mal choisi, mais j’essaie de te parler depuis hier, Théo. J’aimerais te croire quand tu me dis qu’il n’y a rien, mais dans ce cas, pourquoi te mettre dans un tel état ?
— Ça suffit, grogne-t-il. J’ai la gueule de bois, Ava !
— Mais nous en parlerons demain. D’accord ?
Il lève les yeux au ciel.
— Comme si discuter allait tout arranger…
— Cette expérience est là pour qu’on apprenne à se connaître, à se faire confiance et à partager. J’ai cru qu’on y arrivait…
Il a un rire moqueur.
— Tu vois, tu as à moitié raison. J’apprends à te connaître et j’aime la femme que je découvre chaque jour. Et même si je ne suis pas toujours très doué, ça me fait du bien de me confier à toi. Je te parle et il y a tant de choses que je voudrais que tu saches sur ce que j’attends de nous, mais je me tais parce que je n’ai rien en retour. Je te dis que je t’aime, et putain, ce que ça fait du bien, mais là, on a quand même un problème parce que te le dire commence à me faire peur !
— J’ai encore besoin de…
— De quoi ? tonne-t-il hors de lui. Putain, mais qu’est-ce qu’il te faut de plus ? Qu’est-ce que je pourrais encore te donner qui te ferait m’aimer en moins de quinze jours ? C’est quoi ton problème à la fin ? Il faut que tu me fouettes pour tomber amoureuse de moi ?
Les yeux embués de larmes, je secoue la tête sans trouver la force de desserrer les lèvres. L’idée qu’il souffre de mes propres peurs, qu’il subisse les conséquences de mon blocage me fait me sentir honteuse et coupable. J’aimerais lui hurler ces mots dont il rêve, mais je n’y parviens pas.
— Quel est l’intérêt de tout ça si ce n’est de me dominer ?
— Non, reniflé-je. Ce n’est pas le but…
— Mais ouvre les yeux ! Ce que tu cherches, ça n’a rien à voir avec la confiance. Tu veux tout contrôler parce que tu me crois capable de te blesser, voilà la vérité ! Tu me montres semaine après semaine que tu es celle qui décide, qui domine, qui gère et moi, je dois seulement obtempérer. Tu assieds ton pouvoir sur moi et ça, ce n’est pas de l’amour !
Il aurait pris mon cœur pour le piétiner, ça ne serait pas plus douloureux que ce tableau qu’il dresse de moi.
— Je te laisse la possibilité de choisir Théo, me défends-je. À chaque fois, tu décides de rester ou de partir. Si tu choisis d’arrêter, je ne pourrais rien n’y faire, alors qui a véritablement le pouvoir ?
Une remarque qui lui coupe le sifflet. Nu comme un ver, les bras ballants, il m’observe désarçonné.
— Et si tu me parlais plutôt que de t’enterrer la tête dans le sable, je pourrais te rassurer ! Oui, il ne reste que quinze jours. Et alors ? Le chemin, on le fait progressivement et chacun à son rythme. Comment peux-tu tirer tes conclusions sans nous laisser la chance d’aller au bout ? Sans me laisser la chance de venir à toi comme j’en ai besoin ?
Furieuse qu’il me balance tout ça alors que je lui ai lancé plus d’une perche depuis hier, je m’apprête à sortir déterminée à le laisser seul avec sa gueule de bois et ses reproches. Je fais deux pas vers la sortie avant de me raviser.
— Et pour un mec si amoureux, permets-moi de te dire que tu as une drôle image de moi !
J’ouvre la porte.
— Ne le prends pas mal, mais le whisky, ça te rend con !
Je claque la porte en sortant et trouve refuge dans la chambre voisine. Réveillée par tout ce grabuge, Mack est assise contre la tête de lit.
— Ça ne va pas, ma poupée ?
Je la rejoins en secouant la tête. Là, elle me récupère dans ses bras.
— Tu veux que j’aille lui péter sa jolie gueule ?
— Ce n’est pas que de sa faute. Il est malheureux, c’est tout.
— Ce n’est pas en vous chamaillant comme des chiffonniers que tu te sentiras assez confiante pour lui révéler tes sentiments.
— C’est l’alcool qui le rend à fleur de peau. Il n’est pas de nature impulsive. J’aurais mieux fait de le laisser aller se recoucher…
— Une bonne engueulade peut faire du bien aussi. Ça permet de dire les choses, même si elles ne sont pas toujours plaisantes à entendre. Il faut savoir en tirer des leçons.
— Ce soir, il n’est pas réceptif et je suis fatiguée.
— Retrouvez votre calme et reparlez-en après.
J’opine du bonnet et Mack soulève la couette pour m’inviter à y entrer.
— Il faut dormir maintenant. Lui aussi doit se reposer.
J’accepte et m’allonge près de ma meilleure amie. Elle prend sa main dans la mienne.
— Il y a un bail qu’on ne s’est pas retrouvées dans cette configuration.
— Oh oui…
— Et ce n’est pas la première fois que cet imbécile est au cœur du problème.
— Je l’aime cet imbécile, mais je n’arrive pas à me libérer de cette Ava qui est tombée amoureuse de lui, il y a cinq ans. Pourtant, il faut que j’y parvienne si je veux vivre cette histoire.
— Maintenant qu’il est au courant pour Ugly Betty, explique-lui ce que tu éprouves. Ça t’aidera à te détacher de cette période de ta vie. Lui, il doit aussi prendre conscience des dégâts qu’il a causés, même si à l’époque, il ne devait pas s’imaginer que vous en arriveriez là.
— Ça me ferait peut-être du bien, tu as raison.
— En attendant…
Elle m’embrasse la joue.
— Il faut qu’on dorme un peu. Ça va être dur demain sinon.
— Merci, Mack.
Je m’installe sur l’oreiller en pensant à Théo. Est-ce qu’il s’est recouché ? Va-t-il dormir ? En tout cas, il n’y a pas un bruit dans l’appartement.
— Ava, murmure alors Mack.
— Oui ?
— On est fatiguées et tu n’as sûrement pas envie d’en parler maintenant, mais il va falloir que tu me dises…
— Que je te dise quoi ? insisté-je quand elle marque un silence.
Elle me chatouille.
— Si tu l’as vraiment fouetté, bien sûr, ricane-t-elle.
— Non, mais n’importe quoi ! m’indigné-je en me débattant.
Je capture ses poignets.
— Tu me vois fouetter Théo ?
— Carrément, ouais !
Elle me chahute quand je la relâche.
— Allez, dis-moi si c’est vrai !
Je hoche la tête en réprimant un fou rire.
— Oh, mon Dieu, Ava ! dit-elle en posant une main sur sa bouche pour y étouffer son propre rire.
— Chut ! Théo va t’entendre.
— Tu me raconteras, tu me le promets ?
— Oui, je le ferai.
Aussi plaisant que soit ce petit moment complice avec Mackenzie, il ne chasse pas durablement ce malaise naissant entre Théo et moi. Malgré mes doutes et mes peurs, je finis par m’endormir en espérant que demain sera une bien meilleure journée.
***
Il est parti. Il a quitté l’appartement. Et c’est d’ailleurs ce qui m’a réveillée. Il était un peu avant 7 h quand la porte d’entrée a claqué.
Moi qui pensais qu’on pourrait rester à la maison pour discuter et tenter d’arranger les choses. J’étais prête à appeler mon père pour lui demander de nous accorder cette journée de repos. Je voulais le rassurer, passer du temps avec lui et lui faire comprendre qu’il n’avait aucune raison d’avoir peur de moi, encore moins de mes sentiments. J’espérais me concentrer sur nous pour lui faire oublier le fiasco de cette nuit.
Et me voilà à arpenter les couloirs de Bailey pour me rendre à cette maudite réunion du lundi matin. Le cœur lourd, la peur au ventre d’avoir anéanti toutes nos chances de sortir plus fort de ces sept semaines, je traverse le huitième étage sans même savoir s’il est là. J’ai cherché à le joindre en me levant, mais son téléphone est sur messagerie. Mack n’a peut-être pas tort ; il ne doit plus avoir de batterie et vu sa cuite, il doit avoir sacrément mal aux cheveux. Il a sûrement besoin d’un moment pour être plus ouvert au dialogue.
Je suis montée avec quelques minutes d’avance sur l’horaire habituel dans l’espoir de le croiser. Même si je doute qu’il soit en état de venir travailler. Mais s’il n’ambitionnait pas de venir au bureau, pourquoi partir si tôt ? Pour m’éviter ? Il aurait pu rester au chaud dans mon lit, mais peut-être a-t-il préféré rentrer chez lui pour ne pas avoir à me voir.
— Ava !
Je m’arrête à proximité de la salle de réunion d’où vient de m’interpeller mon père tandis que je marchais d’un pas hésitant en direction du bureau de Théo. Je le rejoins.
— Bonjour, papa.
Un sourire en coin, il me dit :
— Je constate qu’il n’a pas réussi…
— Pardon ?
— À te convaincre de rester quelques jours chez toi pour te reposer.
— Oh…
Je hausse les épaules.
— Ça doit être une malédiction familiale que de ne jamais savoir décrocher.
— À ton grand-père, ça lui a coûté sa santé ; à moi, mon mariage et ma vie de famille. Penses-y quand il te demande de freiner.
J’acquiesce.
— Est-ce que tu l’as vu, ce matin ?
Ma question le surprend.
— Il est dans son bureau, mais vous n’êtes pas venus ensemble ?
— On s’est un peu chamaillés alors…
— Parce que tu t’es entêtée à venir travailler ?
Je fais non de la tête. Le souvenir de la nuit passée, toujours très frais à mémoire, fait naturellement ressurgir mes larmes.
— Entre et ferme la porte, m’intime gentiment mon père quand il s’en aperçoit.
J’obéis et m’installe sur le fauteuil qu’il me désigne au plus proche de lui. Sa main recouvre la mienne.
— Raconte-moi. Je te promets de t’écouter sans intervenir et jouer au papa trop protecteur.
Je le remercie d’un sourire.
— C’est seulement que Théo n’a aucun mal à me dire qu’il m’aime. C’est naturel pour lui, il en ressent le besoin et j’adore quand il le fait, mais…
— C’est moins évident pour toi, c’est ça ?
— Ce n’est pas le bon moment.
— Il y a une raison à ça ?
— Je le connais depuis que j’ai dix-sept ans et déjà lors de mon stage, j’ai ressenti des choses très fortes pour lui.
Mon père fronce les yeux.
— J’avais cru comprendre que vous ne vous étiez pas bien entendu.
— Ça n’empêche pas que mon petit cœur en guimauve n’a pas mis longtemps à succomber à Théodore.
— Dois-je comprendre que tu es amoureuse de lui depuis toutes ces années ?
Il est surpris que ça puisse être le cas. En même temps, vu la manière dont je lui ai parlé de Théo à mon retour, je n’avais rien d’une fille amoureuse.
— Plus ou moins, marmonné-je d’une voix blanche. Même si c’est plus que moins…
Une réponse qui le fait glousser.
— Parfois on rêve tellement à quelque chose qu’une fois qu’on parvient à le réaliser, il ne nous semble plus si extraordinaire que ça…
Je lui lance un regard dur.
— Bien sûr qu’il l’est !
Je comprends qu’il se moque de moi quand il se met à rire comme un imbécile.
— Très drôle...
— Si tu l’aimes, qu’est-ce qui te retient de lui dire ?
— C’est un peu flou même pour moi, mais il y a peut-être un peu de vrai dans ce que tu viens de dire : j’ai peut-être trop fantasmé cet amour et j’attends beaucoup de ce moment où je lui dirai ce que je ressens pour lui. Je veux tellement que ce soit parfait.
— Alors, fie-toi à ton instinct et attends ! S’il te dit que ce n’est pas le bon moment, ne le fais pas. Tu veux vivre cette histoire comme tu l’as rêvée et c’est normal.
— Mais si Théo en souffre…
Se laissant retomber contre le dossier de sa chaise.
— Je comprends que ça t’inquiète, mais…
Sa main court sur sa joue.
— J’ai vu un autre aspect de lui vendredi soir quand je l’ai retrouvé dans la salle d’attente de l’hôpital.
Mmm… Allez, déballe tout, papounet ! On veut tout savoir !
— Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’en menait pas large. Lui qui est toujours dans le calcul et la maîtrise de lui-même.
— Je me demande si cet épisode n’a pas influencé son attitude ce week-end. Je lui ai fait très peur.
— Tu nous as tous fait peur, rebondit-il. Mais tu ne dois pas exclure cette possibilité.
— Il a eu besoin de me dire qu’il m’aimait, de m’en faire la démonstration et il n’a pas trouvé d’écho chez moi. Cependant, il devait en avoir besoin. Je crois qu’il attend que je le rassure avant tout.
— Tout le monde éprouve ça.
Il me fait un clin d’œil.
— C’est d’autant plus vrai quand on a eu une grosse frayeur…
— Merci.
— Je sais qu’on est au bureau, mais je peux avoir un câlin éclair ?
Je ris en acceptant cette étreinte qu’il m’offre si tendrement, mais une présence non loin de la salle de réunion attire mon attention. Surprise, je trouve Théo près de la porte. Le dos appuyé contre la vitre, il patiente.
— Je crois qu’on a de la compagnie, chuchoté-je à mon père qui se tourne vers la porte.
— Du coup, dit-il en se levant. Je sais pourquoi il a sa tête des mauvais jours.
Il ouvre la porte et mon cœur bat la chamade à l’idée qu’il nous rejoigne. Lorsqu’il le fait, son regard se braque immédiatement sur moi et mon corps est parcouru d’un grand frisson.
— Bonjour, Winy.
Bon ! Il ne nous donne pas du « Ava » ou du « madame Bailey », c’est plutôt encourageant, non ?
J’imagine…
J’ai un sourire tendre pour lui.
— Comment tu te sens ?
— Ça va…
— Je disais justement à Ava que tu avais une petite mine, ce matin. Il y a un problème, Théodore ?
Oups…
Si son regard envers moi était plutôt tendre et peiné, il se durcit aussitôt. Les lèvres pincées, mes yeux lui hurlent un pardon silencieux.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? insiste mon père qui se régale de la situation.
Ce Judas !
— Une nuit agitée, bougonne Théo en s’intéressant à sa tablette.
— Et une bouteille de whisky à 1000 $, le raillé-je gentiment.
De nouveau, il me fustige du regard tandis que mon père explose de rire.
— Bah quoi ? dis-je en jouant des épaules. C’est vrai, non ?
Mon père s’assied à gauche de son directeur et lui pose une main sur l’épaule.
— Il ne s’emmerde pas mon sous-lieutenant. Ava chérie, rappelle-moi de planquer mes bouteilles la prochaine fois que vous viendrez dîner à la maison.
— On peut se mettre à bosser ou… s’impatiente ma mauvaise tête.
Après un regard complice échangé avec mon père, j’ouvre le dossier devant moi tandis que les autres membres de l’encadrement arrivent au compte-gouttes. La réunion commence et ce tour de table interminable débute. Je n’écoute que d’une oreille les doléances de mes collègues attendant sagement que mon père s’adresse à moi. Ce qu’il fait après un long moment de bavardages :
— Du côté de Romance, des choses à signaler, Ava ?
— J’aimerais ton aval pour lancer un nouveau concours. J’ai constitué un panel de lectrices et de blogueuses pour participer à ce que j’appellerais un comité de lecture 2.0.
Je sais que j’ai toute l’attention de mon père en le voyant croiser ses mains devant lui.
— Je veux aller au contact des lectrices de Romance. Je dois pouvoir cibler leurs attentes, mais je veux aussi qu’elles soient participatives dans nos choix éditoriaux. J’ai besoin d’échanger et de mieux les connaître.
— Et concrètement, comment tu vois ça ?
Mon Théo aussi est curieux.
— C’est simple : moi, elles, des manuscrits. J’ai choisi un endroit calme et agréable où nous nous n’aurons plus qu’à nous adonner à notre passion : la lecture. Il y aura des débats, nous étudierons les textes présentés pour sélectionner celui qui sera publié.
— Sur combien de jours ?
— Quatre jours, ça me semble correct.
— Ce n’est pas trop court ?
— Les lectrices de romance sont des vraies dévoreuses. Je ne m’inquiète pas pour ça.
— Donc, vous vous enfermez dans votre monde pendant quatre jours et vous passez au crible combien de manuscrits ?
— J’en ai déjà sélectionné deux. Je pense en trouver un troisième. Je n’irai pas au-delà de quatre.
Il échange un regard avec mon père et j’aimerais bien connaître leurs pensées à cet instant.
— Envoie-nous ce que tu as déjà mis sur pied, commence mon père.
— Je vous ai envoyé la présentation de mon projet avant le début de cette réunion. J’ai le lieu, les lectrices, il ne me manque plus que deux manuscrits et j’ai préalablement travaillé avec le service communication pour déterminer comment lancer notre concept. Ce dont j’ai besoin, c’est de votre feu vert.
Nouveau coup d’œil entre eux.
— On en prendra connaissance après dans ce cas, tranche mon père. Autre chose ?
— J’ai besoin de bousculer mes sorties de juin et ajouter un roman que je veux voir sortir rapidement.
Comme je m’y attendais, Darren, en charge de piloter tous les aspects pré-impression et communicant avec notre imprimeur, se racle la gorge. Voilà déjà une semaine que je lui tiens tête pour qu’il accepte ce chamboulement de planning. Ce qu’il ignore, c’est que je n’ai pas l’intention de céder.
— Ava et Darren, restez qu’on parle de ça. Pour les autres, je vous remercie de votre participation. Bonne semaine à tous.
Tous les occupants de la pièce s’empressent de sortir en nous laissant tous les quatre.
À nous deux, vieux chnoque ! s’emballe ma Betty en jouant des poings. On va le massacrer, Ava !
Chut, vilaine !
La porte close, mon collègue lance les hostilités.
— Si on met des calendriers en place, ce n’est pas pour les modifier à tout bout de champ, Alex.
Fayot !
Je lève les yeux au ciel.
— Ava, pourquoi veux-tu précipiter cette sortie ? m’interroge mon père.
— Je veux que ce roman paraisse à l’été. Il est frais et léger. C’est la romance idéale pour les vacances.
— Dans ce cas, vous n’avez qu’à intervertir avec un autre roman.
Darren monte d’un ton.
— Et pénaliser l’un de mes auteurs ? Hors de question !
— Juin, c’est trop court. On a beaucoup de travail.
— Tu n’as pas deux stagiaires, en ce moment ? intervient Théo. Ils pourraient plancher sur le manuscrit d’Ava, non ? Ça leur ferait une bonne expérience et tu n’aurais plus qu’à superviser.
— Ils sont déjà occupés.
— Je peux prendre un prépresse en free-lance, m’interposé-je.
— L’imprimeur est bouclé lui aussi.
— Pour le moment, les tirages de Romance, c’est 40 % d’impressions de moins que Suspense ou que les parutions classiques. L’imprimerie ne croule pas sous le travail de mon fait. Je ne demande pas l’impossible et je ne suis pas là pour ménager notre imprimeur. Je ne travaille pas pour lui, mais pour Bailey.
— Tout comme moi ! s’emporte Darren en virant au rouge. Et je ne passe pas mes journées à lire moi.
Je me lève brusquement.
— Ce qui est plutôt rassurant étant donné que c’est MON job !
Il m’imite alors que j’entends vaguement mon père et Théo tenter de s’interposer.
— Je ne suis pas là pour céder à vos caprices, madame Payne.
— Non, vous êtes là pour faire ce qu’il faut pour que mes romans soient imprimés ! Et je m’appelle Bailey !
Je fonce en direction de la porte.
— Si vous avez du mal à vous en souvenir, mon nom de famille est inscrit à l’entrée de ce bâtiment !
Je sors en claquant la porte, ma Betty agitant ses pompons en faisant la danse de la victoire.
Oh toi, arrête ! la réprimandé-je. J’ai l’air de quoi moi à m’énerver comme ça ?
Je file au sixième étage furieuse et honteuse d’être sortie de mes gonds.
OceanofPDF.com