Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
Lui en mettre plein la vue
C’est une catastrophe, ma Betty ! Voilà ce qu’est cette journée ! Une Un haut-le-cœur… Voilà la seule réaction que soulève mon reflet dans le miroir. Aujourd’hui est une journée… catastrophe en devenir !
Bon, tu vas croire en toi, oui ! Tu vas entrer dans ce bureau et lui montrer qui on est à ce petit prétentieux. Il rêve de te voir te planter, penses-y et envoie-le au tapis !
Dans moins d’une heure, je devrais faire une présentation de mon équipe en présence de mon père – l’homme qui me rêve à la tête de son entreprise – et Théo – celui qui doit attendre mon premier faux pas pour m’enterrer six pieds sous terre.
J’étais plus confiante avant ce dîner chez mon père et cette conversation autour de Bailey et de la succession de mon père. J’avais comme seul objectif de rendre mon père fier de moi et de clouer le bec à monsieur « Je ne suis pas convaincu ». Une besogne déjà conséquente. Cependant, je me sentais assez solide pour relever ce challenge.
Mais ce matin, je ne me sens ni solide ni confiante et encore moins jolie. Pourtant, je me suis acheté une belle tenue pour paraître professionnelle et élégante. Mackenzie me tuerait si elle me voyait ainsi. Elle ne verrait là qu’une tentative de plaire à Théo. J’ai opté pour une jupe taille haute, de couleur noire, un chemisier gris clair et une paire d’escarpins. Après une bonne vingtaine de minutes à me battre avec mes cheveux, j’ai réalisé un joli chignon qui n’est pas trop strict. Être classe, oui. Paraître dix ans de plus, très peu pour moi.
Moins de quinze minutes plus tard, je pousse la porte de l’immeuble qui héberge les Éditions Bailey et rien en moi n’est tranquille.
Ce matin, le hall d’entrée est plus calme qu’à l’accoutumée. Je suis arrivée en avance pour revoir une dernière fois ma présentation. Et qu’elle n’est pas ma surprise en arrivant devant la porte de mon bureau et de la trouver ouverte. J’examine les environs et m’étonne de la jolie plante verte posée au milieu des cadres contenant des photographies de ma famille et de Mackenzie. Je m’approche et fais glisser une des feuilles entre mes doigts quand :
— J’ai lu quelque part qu’un peu de verdure dans un espace de travail aide à la concentration et réduit le stress.
Cette voix rugueuse, qui sait trop bien me faire frissonner, accroît un peu plus mon angoisse du jour. Nerveuse à l’idée de me soumettre à son jugement, je prends une bonne bouffée de courage avant de confronter Théo. Et pour ne rien faciliter, il est dangereusement sexy dans son costume trois-pièces qui semble avoir été taillé sur son corps d’Apollon.
Pourquoi est-ce si naturel d’être élégant pour lui ? C’est répugnant, Ava !
Il m’accueille d’un sourire sincère.
— Et puis, c’était ton anniversaire récemment…
J’écarquille les yeux.
— Parce que c’est de ta part ?
Il ricane.
— C’est dans le pack de bienvenue ? Avec le déjeuner et l’interrogatoire ?
— Non. Ça, c’est juste pour toi, me dit-il dans un clin d’œil.
Toi aussi, tu trouves ça très déroutant quand il le fait, ma Betty ?
Crève-le son œil de pervers, qu’on en parle plus !
— Oh… eh bien… merci. Tu n’étais pas obligé…
— Je sais.
S’accoudant au mur, il ne semble pas pressé de s’en aller.
— Je peux savoir pourquoi tu es si matinale ?
— Je peux savoir pourquoi toi, tu l’es ?
— C’est moi qui pose les questions ici ! me gronde-t-il sans se prendre au sérieux.
Je joue des épaules.
— Je voulais jeter un dernier coup d’œil à ma présentation.
— Bien ! On se voit tout à l’heure dans le bureau du patron.
Je lui souris d’un air entendu et aussi assuré que possible. Hors de question de lui montrer que mon cœur bat à cent à l’heure à la perspective d’avoir à leur soumettre mon travail.
Théo sort en fermant derrière lui. Ce n’est qu’une fois que la porte claque que je respire à nouveau.
Comment vais-je pouvoir m’en sortir sans nous ridiculiser moi et le nom que je porte ?
Je n’oublie pas ce que Théo m’a dit lors de mon premier jour : lui ne m’aurait jamais engagé. De plus, il est persuadé que ma présence résulte uniquement du fait que je suis la fille du patron.
J’aimerais lui prouver qu’il se trompe, mais en ai-je réellement les compétences ? Et si mon père était aveuglé par son amour pour moi ?
Le cœur martelait par toutes ces questions, je prends la direction du bureau de mon père, une heure plus tard. Et je manque de m’évanouir en poussant la porte.
Allez, Ava ! m’encourage ma Betty. Tu es talentueuse, tu es forte, tu es belle et, surtout, tu es ta pire ennemie. Cesse de douter de toi et fais-toi confiance !
***
Deux heures plus tard, je ressors de là avec les jambes flageolantes et la gorge sèche. J’ai une telle peur de m’être plantée. Le seul point positif, où je me suis étonnée moi-même, c’est au niveau de mon élocution. J’ai parlé avec aisance, mon discours était fluide et interagir avec eux était naturel. Je suis plutôt satisfaite de l’effort fourni.
Malheureusement, impossible de déterminer si le contenu leur a plu. Ni mon père ni Théo n’ont laissé transparaître la moindre émotion ; aussi bien positive que négative. Ils m’ont offert une oreille attentive et m’ont posé de nombreuses questions, mais je suis perdue quant à ce qu’ils en ont pensé.
C’est la barre au ventre que je regagne mes quartiers.
J’ai l’habitude de douter de moi. C’est ainsi que je fonctionne depuis toujours. Entre mon physique disgracieux et mes quelques kilos en trop, j’étais la risée de mes camarades. Dans un tel contexte, gagner en confiance en soi était impossible. Depuis, j’ai changé. Une fois passée la puberté, j’ai appris à prendre soin de moi, à mettre mes atouts en valeur et j’ai retrouvé une ligne plus élancée.
Mais les blessures demeurent et apprendre à s’aimer n’a rien d’aisé quand votre corps a été votre plus lourd fardeau la majeure partie de votre vie. Comment lui faire confiance ? Comment ne plus le voir avec cette vision déformée que les moqueries ont façonnée ? Aujourd’hui, ce manque d’amour-propre influence tout : mes relations, ma vie de femme et, aujourd’hui, mon travail. Ce sont tous les aspects de ma personne avec qui je me livre un combat sans merci.
Entendre qu’on toque à ma porte avec fermeté me fait sursauter. Je n’ai pas le temps d’inviter mon visiteur à entrer qu’il déboule dans mon bureau la bouche en cœur.
— Théo ?
C’est quand il s’approche que je remarque la tasse de café dans sa main. Il me la tend, mais je ne la saisis pas pour autant.
Soyons pragmatiques ! Ça ne peut pas être pour moi qu’il a appris à se servir de la cafetière, hein ?
— Café noir ! dit-il en revenant à la charge.
Cette fois le doute n’est plus permis, c’est bien à moi qu’il le destine. Je l’accepte.
Et on doit avoir l’air tellement niaises en l’acceptant, ma Betty. Nous sommes affligeantes…
— J’espère que c’est ainsi que tu le bois.
— Euh... oui…
Prise au dépourvu, je l’examine dans son ensemble assez longtemps pour instaurer une drôle d’ambiance entre nous.
— Es-tu souffrant ?
— Comme tu es arrivée tôt au bureau, j’ai pensé que tu en aurais besoin.
Plus à l’aise que moi, il s’assied autour de mon bureau.
— Et après huit ans dans cette entreprise, tu sais enfin te servir de la cafetière. Bravo, Théodore.
Il me gronde du regard lorsque j’use de son prénom.
— Je vais te coller un avertissement si tu persistes à me nommer ainsi ! Et je sais être sympa, mais il ne faut pas abuser ! J’ai demandé à ma secrétaire de te le préparer, m’apprend-il avec un clin d’œil.
— Je constate que tu n’as toujours rien fait pour ton œil. Fais attention, Théo, tu pourrais en perdre l’usage !
Il se contente de hausser les épaules en s’affalant un peu plus dans ma chaise.
— Ava, je veux que tu bosses sur ta ligne éditoriale, maintenant. On se verra lundi prochain pour que tu nous expliques en détail comme tu vois les choses.
— Je ne comprends pas. Nous avons déjà une ligne éditoriale. Tu veux que je l’adapte à Romance, c’est ça ?
— Non, je te demande de me présenter ta ligne éditoriale. Vois ça comme une curiosité de ma part.
— Je veux bien. Cela dit, je reste perplexe quant à tes motivations…
Se jetant sur ses pieds, il pose les mains sur mon bureau avant de se pencher dans ma direction enfonçant ses deux billes noires en moi. Pour ma part, c’est dans ma chaise que je m’enfonce d’être ainsi passée aux rayons X.
— Il semblerait, miss Bailey, que notre ligne éditoriale soit trop restrictive et quoi d’autre ? Trop archaïque, c’est ça ?
C’était dans mon rapport de stage ça…
— J’avais parlé d’un manque de modernité, il me semble.
— Ce qui veut dire la même chose, non ?
— Tu as lu mon rapport de stage ?
J’en reste bouche bée ! Après mes cinq semaines au sein de Bailey, j’ai travaillé assidûment sur ce rapport pour obtenir une bonne note, mais aussi pour montrer à mon père les nombreuses choses que j’avais apprises en passant du temps dans son entreprise. Je m’étais empressée de lui en envoyer une copie. Jamais je ne l’aurais soupçonné de l’avoir transmis à Théo.
— Figure-toi que je l’ai retrouvé dans l’un de mes fichiers. Je n’arrivais pas à dormir hier soir et j’ai pensé qu’il serait sûrement soporifique. Tu imagines comme j’ai été surpris en tournant la dernière page vers 3 h du matin ?
Je retiens ce sourire victorieux qui me démange les lèvres et je soutiens encore ce regard perçant dans lequel il m’a capturée.
— Après cinq ans, il devait être sacrément poussiéreux.
— Ça ne l’a pas rendu moins intéressant !
— C’est quand même incroyable tout ce que l’on peut apprendre en se baladant seulement dans les couloirs… N’est-ce pas, Théo ?
Je crois voir sa bouche se déformer en un rictus éclair, mais je ne veux pas baisser les yeux pour vérifier ma théorie.
— Je dois avouer que tu n’as pas chômé.
— Un café et un compliment ! J’ai de la chance d’être assise.
— N’oublie pas la plante !
Impossible de réprimer une moue rieuse.
— J’aurai le droit d’utiliser ma ligne éditoriale pour Romance ?
— À toi de te montrer convaincante, parce que j’ai lu beaucoup de blabla, mais je veux du concret, madame la Directrice éditoriale !
— Je n’envisage pas de résoudre tes problèmes d’insomnie avec mon travail, monsieur le Directeur.
— Bien ! s’exclame-t-il, en s’éloignant.
Il sort de mon bureau sans rien ajouter avant de revenir sur ses pas. Moi qui espérais reprendre mon souffle à l’abri de son regard.
— Tu as des projets pour ce soir ?
Surprise par cette question, je me contente de secouer la tête.
— Je sors dîner au restaurant avec des amis et j’ai pensé que tu pourrais m’accompagner. Ça te permettrait de faire des rencontres et de redécouvrir Seattle.
— Cette proposition ne va pas à l’encontre de l’avertissement de mon père ?
— On va manger un morceau entre amis, je ne vais pas te peloter sous la table.
— C’est préférable si tu ne veux pas perdre ta main en plus de ton œil !
Il lève les yeux au ciel.
— J’en ai touché deux mots à Alex pour qu’il n’y ait pas de quiproquo et il est d’accord.
— Si les choses sont claires, j’accepte.
— Nous sommes attendus à 19 h 30.
— Je serai prête.
— Tu veux repasser chez toi ?
— Est-ce une manière polie de me dire que tu n’aimes pas ma tenue ?
— Pas du tout ! C’était simplement pour savoir si je venais te chercher chez toi ou pas.
— Je pense rester au bureau.
— Dans ce cas, on décolle à 19 h.
Sur cette indication, il quitte mon bureau. Je ne perds pas une seconde pour me replonger dans mon travail. Je n’ai que quelques jours pour mettre sur pied une ligne éditoriale qui saura le convaincre.
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