Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
Et même un peu plus…
ils sont précieux, qu’ils nous comblent de bonheur. Des instants de pure Dans la vie, il y a des moments que l’on aimerait plus que tout figer dans le temps qu’ils ne s’arrêtent jamais tant magie où tout est volupté et promesse de lendemains doux et rassurants.
Ce soir, je vis l’une de ces bulles temporelles que rien ne pourrait faire
éclater. Dans les bras de mon homme, je me sens plus forte que jamais. Il m’adore de toutes ses œillades, m’aime du timbre chaud de sa voix, me vénère de la fermeté de sa main sur la chute de mes reins. Son message est d’une limpidité indéniable : son cœur est mien, mon cœur est sien.
Unis dans cette même fierté de nous montrer au grand jour, de ne rien
cacher de notre attachement mutuel, de cette promesse d’un avenir radieux que nous nous faisons l’un pour l’autre.
J’ai souvent ressenti cette impression d’un bonheur éclatant depuis
mon retour à Seattle, depuis que Théo a fait sa place dans ma vie, mais elle n’a jamais été aussi forte que maintenant. C’est d’une grande simplicité ; des bavardages entre amis, des salutations échangées, des rires partagés, mais dans les bras de Théo tout prend véritablement son sens.
La fête bat son plein et les invités ont rejoint le chapiteau et gagné peu
à peu leurs tables. Rondes, recouvertes de nappes blanches, joliment dressées avec au centre de magnifiques compositions florales toujours dans cette déclinaison de couleurs printanières. Disposées en arc de cercle, elles ouvrent sur la piste de danse et sur l’orchestre qui a commencé à jouer.
Chacun des convives ayant trouvé sa place, j’invite mon cher Théo à
me suivre entre les tables pour rejoindre celles où nous dînerons, Milane sur nos talons. Mackenzie et Jacob nous y attendent. Phil, son épouse et Sawyer également. Il ne manque plus que nous et nos nouveaux fiancés. Ils viennent de faire leur entrée et passent entre leurs invités pour quelques bavardages.
— Sérieusement ? me glisse Théo à l’oreille alors que je viens
d’installer sa sœur près de Sawyer.
— Tu préfères que j’aille m’asseoir près de lui peut-être ? — Je ne te parle pas de lui, mais d’Alex. On est obligés d’être assis à
la même table ?
Je roule des yeux.
— Oui, vu qu’il s’agit de mon père.
Bougon, il tire ma chaise et m’invite à m’y asseoir avant de prendre
celle à ma droite.
C’est à cet instant alors que tout le monde est réuni, calé sur sa chaise
et prêt à se faire servir que mon père a prévu de faire son discours.
Le genre d’exercice qui me ferait rentrer dans ma coquille, mais lui est
très à l’aise. Son éloquence a toujours été sa marque de fabrique que ce soit dans le cadre du travail comme en privé. C’est un véritable orateur, si bien qu’il est souvent sollicité lors de séminaires comme celui de Los Angeles, par exemple. C’est donc avec une facilité que je lui envie qu’il accueille ses invités et les remercie de leur présence.
— Ce que m’ont appris ces deux dernières années, poursuit-il. C’est
que moins l’on s’attend aux choses, moins on les provoque, on les planifie, on les anticipe, plus elles sont de précieux cadeaux et il est primordial de savourer le bonheur qui en découle.
Il se tourne vers Molly et pose une main sur son épaule. — Et toi, ma chérie, tu es ce présent que la vie m’a offert et auquel je
m’attendais le moins.
Il revient vers l’assistance.
— En tout cas, c’était vrai jusqu’à ce qu’elle m’annonce être
enceinte…
Des rires résonnent autour de nous.
— Il m’a fallu un moment pour réaliser et mesurer l’ampleur des
changements qui allaient s’imposer à moi, à nous.
Il est de nouveau focalisé sur Molly.
— Mais le changement a du bon surtout si tu es là pour le vivre avec
moi.
— Toujours, lui répond Molly les yeux brillants. — Tu dis ça aujourd’hui parce que je suis encore séduisant et que j’ai
toute ma tête, la taquine-t-il. Heureusement, nous avons de belles années qui se présentent à nous.
C’est sur moi qu’il pose son regard maintenant. — Si mon ange se décide à ralentir sur les émotions fortes. Je fais la moue.
— Mon cœur n’est plus si jeune, trésor, et tu seras priée de ne plus
l’oublier à l’avenir.
Molly, amusée, acquiesce aux propos de mon père. — Je le ferai, promis.
Mon père balaie une nouvelle fois la salle.
— Tout comme Ava, j’ai rejoint mon père dans son entreprise à la
sortie de l’université, il y a plus de vingt ans maintenant. J’ai tout donné à cette maison, j’ai fait des sacrifices et Molly et notre fils sont une nouvelle chance pour moi de bâtir ce que j’ai malheureusement délaissé par le passé. Ce mariage n’est pas seulement une promesse ou l’aboutissement de l’amour que je voue à cette femme merveilleuse, mais davantage un engagement que je prends envers elle, envers notre bébé de n’avoir plus que ma famille à l’esprit.
Le dos de sa main caresse ma joue.
— Ma chérie.
Ses yeux dévient sur l’homme à ma droite.
— Théo. Je n’ai plus qu’à vous regarder prendre votre envol et je sais
déjà que vous avez le plus important pour appréhender cette nouvelle étape dans votre vie et qui fera toute la différence, j’en suis convaincue : votre amour. Je ne vous demande rien de plus que de le protéger quoiqu’il en coûte. Votre véritable réussite c’est vous, tout simplement.
— Papa, bredouillé-je les yeux pleins de larmes. Mon père glisse ma main dans la mienne.
— Merci pour tout ce que tu as fait pour nous. Tu as été la première à
nous soutenir. Tu ne pouvais rien me donner de plus beau que ton approbation.
— Tout ce que je désire, c’est votre bonheur… — C’est parfaitement réussi, alors maintenant, focalisez-vous sur ce
qui fera le vôtre.
Je pousse ma chaise pour me mettre à son niveau et m’accrocher à son
cou.
— Je t’aime papa, me confié-je avec émotion. Il me rend mon étreinte.
— Moi aussi, mon ange. De tout mon cœur.
Molly, elle aussi très troublée par les paroles de mon père, se lève. Je
délaisse mon père pour la prendre dans mes bras.
— Il n’aurait pas pu trouver une plus belle personne pour partager sa
vie, lui dis-je en l’embrassant.
— J’ai eu beaucoup de chance moi aussi. De l’avoir lui et de te
connaître toi.
Mais aussi doux que soient les mots de Molly, je ne peux m’empêcher
de penser aux deux têtes fortes derrière moi. Le geste de mon père à l’égard de Théo, cette manière de l’introniser dans la famille, de lui faire voir combien il est accepté et considéré suffira-t-elle à l’adoucir ? Théo est farouche et sa rancune est tenace. Il a souffert que mon père l’ait évincé pendant mon hospitalisation. Si je peux le comprendre, je rêve que toutes ces tensions disparaissent.
Théo s’est levé en voyant mon père venir à lui. Il est nerveux et
désemparé face à une situation qui lui échappe totalement, c’est très flagrant surtout pour quelqu’un qui le connaît bien. Ce qui fait que papa se contente de lui offrir une poignée de main que Théo accepte poliment.
— Il est temps, Théo, lui dit-il discrètement. Temps que tu te libères,
que tu déballes tout ce que tu gardes sur le cœur. Je suis prêt à encaisser, à t’écouter.
Doucement, il presse son poing contre le torse de Théo. — Ça te pourrit, te noircit, et, je ne sais pas ce qu’il en est pour toi,
mais moi, j’en ai assez de tout ça. Je veux seulement voir ma famille heureuse, unie et épanouie. Tu es entré dans cette famille, Théo, le jour où tu l’as aimée.
Théo, pris au dépourvu, n’a plus aucune parade, aucune échappatoire
pour éviter l’instant.
— Merci, Alex, articule-t-il d’une voix fébrile.
Après lui avoir donné une tape amicale sur l’épaule, mon père revient
aux côtés de Molly glisse un bras sur sa taille tandis que sa main caresse son ventre.
— Maintenant mes amis, je vous propose que nous dînions. Une nouvelle qui reçoit une salve d’applaudissements. — Avant qu’elle m’étripe pour l’avoir empêchée de manger, me
chuchote-t-il en me faisant un clin d’œil.
Je glousse.
— Je t’ai entendu, Alex. Et, crois-moi, tu n’as pas envie de me voir
quand je suis affamée.
— Ah bon ? se marre-t-il. Ce n’est pas une constante chez toi ? Je les laisse à leurs petites plaisanteries pour m’intéresser à mon voisin
qui est très studieux sur sa chaise. Ma main se faufile sous la table pour trouver la sienne. Ce simple contact le sort des pensées dans lesquelles il semble s’être perdu.
— Est-ce que ça va ?
La présence de ses doigts se raffermit dans ma paume. — Ava, je ne suis là que pour toi. Le reste est secondaire. Il est sacrément dur en affaire notre homme, geint ma Betty. Oh que oui ! Mais ce n’est pas comme s’il ne nous avait pas
prévenues…
Jacob, qui est assis à côté de son ami, l’interpelle et le détourne de moi
au passage. Ils se lancent dans leurs bavardages tandis que Milane m’adresse un sourire confus. Finalement, je m’intéresse à elle, la questionne sur ce qu’elle a fait lors de ces escapades à Seattle histoire d’en apprendre davantage sur cette étrangère et sur ses intentions envers son frère.
***
Mais où est-il ?
Il y a dix bonnes minutes que je parcours le rez-de-chaussée à la
recherche de Théo. Le dîner touche à son terme et les invités repus bavardent autour d’un verre pendant que d’autres dansent sur la piste. Tout s’est déroulé à merveille et cette soirée, déjà bien avancée, est une réussite. Molly et papa ont l’air enchantés. L’ambiance est à la fête. Tout est parfait à un détail près : j’ai perdu mon cavalier. Il s’est éclipsé après l’arrivée du gâteau et j’ai commencé à m’inquiéter en ne le voyant pas revenir après de longues minutes.
Je suis plutôt méfiante, car il s’est montré d’humeur changeante :
présent, mais songeur ; participatif, mais perdant vite sa concentration ; tendre, mais réservé. Le discours tenu par mon père a fait s’envoler son côté espiègle et joueur que nous avions retrouvé à son arrivée pour laisser place à un Théo taciturne.
Si je le regrette, je sais aussi qu’il est indispensable qu’ils s’expliquent
tous les deux. Mon père a raison, Théo doit se libérer de ce qui le retient d’avancer, mais cette perspective ne paraît pas l’emballer plus que cela.
Nous avons eu tellement à surmonter ces dernières semaines, chacun
pour des raisons différentes, je peux entendre qu’il en a assez, qu’il aspire au calme, mais pour tirer un trait sur le passé, il faut savoir l’affronter et j’ignore comment l’y aider. Pourtant je ne demande que ça. Théo m’a épaulée lors de mon arrivée chez Bailey, il m’a défendue quand papa me voyait à la tête de l’entreprise, il m’a protégée quand ma mère est venue mettre son grain de sable. Aujourd’hui, j’aimerais lui rendre la pareille, mais rien n’est moins simple quand il est question de mon père.
— Mon ange, viens avec moi !
Je fais volte-face en entendant l’ordre de mon père qui vient de sortir
du salon pour me rejoindre dans l’entrée toujours à la recherche de Théo. Suivant mon père du regard, je vois qu’il emprunte le couloir donnant sur la cuisine.
— Mais je cherche Théo.
— Justement, me dit-il dans un clin d’œil.
Dans la cuisine où s’affairent les membres de l’équipe du traiteur, mon
père ramasse deux verres. Je constate alors qu’il a une bouteille de whisky dans la main.
— Tu veux quelque chose ?
Je secoue la tête et suis mon père alors qu’il sort dans le jardin. Nous
contournons le chapiteau où il y a toujours autant d’agitation pour rejoindre la piscine illuminée. C’est en l’explorant que je vois cette silhouette au loin. Assis sur l’un des transats, Théo a le regard dans le vague.
— Mais qu’est-ce qu’il fait ?
— Il rumine, ma chérie, affirme mon père d’un ton moqueur. C’est ce
qu’il fait toujours quand je lui donne matière à réfléchir.
Et il doit sacrément bien ressasser, car il met un moment à
s’apercevoir que nous approchons. Il se redresse droit comme un piquet quand c’est le cas. Sans un mot, mon père remplit les deux verres qu’il a pris avec lui de whisky avant de lui en offrir un.
— Et avec modération, précise-t-il quand Théo le récupère. Je réprime un sourire devant l’air blasé de cette tête de mule.
S’installant au plus proche de Théo, mon père fait tourner son verre entre ses doigts. De mon côté, j’ai préféré me tenir un peu en retrait et je me suis installée sur le coussin normalement destiné à la piscine.
— Ava t’a expliqué que Molly a pris plus d’importance au sein de
Romance pour lui dégager du temps qu’elle me consacre.
— Elle m’en a touché deux mots et si je ne trouvais pas l’idée brillante
avant Los Angeles, ça frise l’inconscience aujourd’hui.
— Je comprends que tu désapprouves. Tu t’inquiètes pour Ava, mais
quand tu reviendras chez Bailey, tu pourras…
— Qui te dit que je vais revenir ? rebondit Théo d’un ton sec. — Il y a plusieurs semaines qu’elle t’a fait savoir que nous te
redonnions ton poste et, à ma connaissance, je n’ai eu aucune lettre de démission de ta part.
— Tu as une feuille et un stylo sous la main que je règle ce détail ? — Tu ne le feras pas.
— Tu crois ? le provoque Théo.
— Et pas qu’un peu. Tu l’aimes et je te connais assez pour savoir que
tu ne la laisseras pas endosser ce rôle qui te revient.
— Encore une grande nouveauté, se moque Théo. Il n’y a pas si
longtemps, je ne t’ai pas assez bien pour ta société et encore moins pour ta fille et, tout à coup, je deviens l’homme de la situation. J’appelle ça du foutage de gueule, Alex ! Et d’où tu me connais d’ailleurs ?
Cette fois, il s’emporte.
— Pardonne-moi d’être curieux, mais j’aimerais savoir ce qu’on
partage tous les deux qui pourrait justifier ce que tu avances.
— Pas grand-chose, je l’avoue. Depuis ton retour, c’est compliqué
entre nous, ça aussi je ne peux pas le nier, mais ça n’a pas toujours été ainsi. C’est pour cette raison que je suis là, je veux remédier à ce problème.
— À quoi bon ?
— Peut-être parce que tu rêves de faire ta vie avec ma fille…
Théo lance un regard noir à mon père.
— Et que s’est-il passé depuis ?
— Des évènements que je regrette.
Le calme de mon père est assez inhabituel. D’ordinaire, il n’est pas si
attentif et posé quand Théo le défie.
— Et tu regrettes aussi de m’avoir dégagé de l’hôpital alors que je
voulais savoir si ma femme allait survivre ou pas ? tonne Théo en se jetant sur ses pieds.
Mon père l’imite.
— Plus que tu ne le crois…
— Tu as voulu m’évincer ! l’accuse-t-il.
— J’étais en colère et j’avais peur…
— Et pas moi peut-être ?! J’avais la tête pleine de projets pour nous et,
en quelques secondes, je n’avais plus rien. Je ne savais pas si elle allait se réveiller ou si elle serait toujours elle après.
— Je n’ai pas respecté ta place dans sa vie, je le reconnais et tu peux
hurler autant que tu veux, tu ne me feras pas sortir de mes gonds ce soir. Je n’ai jamais rien obtenu de toi de cette manière.
— Et qu’est-ce que tu espères encore de moi ? — Que tu reviennes. Pas pour moi, mais uniquement pour Ava. Je n’ai
jamais été plus honnête que tout à l’heure : je me suis engagé envers Molly et je veux connaître et partager chaque minute de la vie de mon fils. Je revendrai Bailey si ça s’impose.
Si je me suis contentée de les observer pour leur laisser l’occasion de
se dire ce qu’ils ont sur le cœur, je réagis quand mon père nous lance cette bombe.
— Attends, papa, tu n’es pas sérieux là !
— Je ne l’ai jamais autant été de ma vie, mon ange. — Ne te laisse pas duper par ce qu’il te raconte, Winy, intervient
Théo. Il est tellement à court d’idées pour que j’accepte qu’il est prêt à dire n’importe quoi…
— Théo, soupire mon père. Mais qu’est-ce qu’il faut que je fasse avec
toi ? Rien de ce que je décide ne trouve grâce à tes yeux. Si tu ne reviens pas, qu’attends-tu de moi ? Certainement pas que je laisse la société à Ava. Donc, ton unique solution est que je me prive de ma femme et de mon fils.
Il se frotte le front.
— Et tout ce que j’attends de toi, c’est que tu trouves enfin ta place et
je ne te parle pas de Bailey, mais de cette famille. Tu aimes ma fille et l’avenir s’ouvre devant vous, mais pourquoi tu me rejettes ? Dis-le-moi !
— Ce n’est pas vrai, grogne Théo en se massant les paupières. — Je t’ai présenté mes excuses pour ne pas t’avoir écouté lorsque ta
mère est tombée malade.
— Je n’ai plus envie d’en parler, tu peux comprendre ça !? s’agace
Théo.
— J’ai tenté de te dissuader de partir à Sacramento. J’ai vraiment tout
fait pour te garder.
— J’avais besoin d’y aller !
— Tu avais de bonnes raisons de t’y rendre, mais si tu t’étais confié à
moi, nous aurions pu trouver des solutions.
Ébranlé par ce souvenir, mon père laisse ses mains courir sur ses
joues.
— Bon sang, Théo ! On était proches tous les deux, non ? — Arrête ! maugrée Théo.
Sentant l’émotion s’emparer d’eux, je décide de me mêler à la
conversation avant que l’un d’eux se braque totalement et rompt le dialogue.
Et je mise sur notre Théo…
— Papa m’a raconté comment vous vous étiez connus à l’époque. Tu
as montré beaucoup de détermination, tu t’es imposé. Pourquoi Théo ? Qu’est-ce que tu cherchais ? Est-ce vraiment uniquement pour le travail ?
— Reste en dehors de ça, s’il te plaît, m’implore-t-il dans ses paroles
comme dans le regard qu’il me lance.
— Ava était partie depuis peu avec sa mère et je le vivais mal. Je me
sentais très seul et je passais mon temps au travail. Tu es arrivé avec ton audace, ta jeunesse et cette rencontre m’a fait du bien. Je me suis investi avec toi autant dans le travail qu’en dehors de Bailey et du jour au lendemain, tu m’as balancé que tu plaquais tout pour partir à Sacramento.
— Je ne te devais rien.
— Bien sûr, mais explique-moi ce que j’ai fait pour que tu m’en
veuilles autant ! Oui, j’ai merdé à ton retour. Tu étais là et j’étais content que tu reviennes vers moi. J’ai été maladroit et j’aurais dû me montrer plus patient, mais tu étais tellement en colère. J’étais paumé avec toi, mais je n’arrivais pas à me résigner à te laisser sur le bord de la route. Mais bon Dieu Théo, reconnais que tu ne m’as jamais facilité la tâche.
— Je crois que c’est à cause de ton père, supposé-je d’une voix
blanche. De la déception qu’il a été pour toi…
Tel un animal traqué et incapable de se cacher, Théo lève ses yeux
brillants vers moi.
— Ma puce, je t’en prie, reste en dehors de ça. Rentre s’il te plaît… — Elle est ici à ma demande, parce que je pense qu’elle est la seule
personne qui peut vraiment t’atteindre.
— Toi qui me connais si bien… mâchouille Théo les dents serrées. — Peut-être mieux que tu ne le crois, affirme mon père. Et je suis
navré que Richard soit si éloigné de l’image du père idéal. Ne te soucie plus de lui…
— Je ne t’ai pas attendu pour ça !
— Alors, réjouis-toi de ce que tu as, l’encourage mon père. Tu as
retrouvé ta sœur. Vous bâtissez quelque chose tous les deux et c’est très bien. Tu as Ava et tu peux avoir Bailey et, même si tu as du mal à l’accepter, tu m’as moi !
Un rire nerveux filtre entre les lèvres crispées de Théo. Le regard vers
le ciel, il se frotte le visage en jurant.
— Tu es toujours tellement parfait, hein Alex ? Toujours le mot qu’il
faut, la réponse idéale, l’attitude adéquate.
— Si j’étais si parfait, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Mon père se tait un instant en examinant longuement Théo qui fait les
cent pas le long de la piscine.
— C’est pour ça que tu m’en veux ?
— Mais je t’ai dit tout ce pour quoi j’étais furieux après toi ! Tu
connais tes torts !
— Et je m’en suis excusé…
— Et j’ai entendu ! répond-il toujours aussi durement. — Alors quoi, Théo ?! dit plus fermement mon père. Qu’est-ce qui te
met autant en pétard ?
— Pourquoi ? couine-t-il alors. Pourquoi moi je n’ai jamais eu de
chance ? Pourquoi j’ai dû me battre pour avoir tout ce que j’ai aujourd’hui ? Peut-être que j’en ai marre…
Bouleversée de le sentir si secoué, j’aimerais m’approcher, le serrer
dans mes bras, le réconforter. Ça me ronge de ne pas pouvoir répondre à ce besoin de le protéger, mais je les sens rompre une à une, toutes ces barrières qu’il a bâties autour de ses émotions. Alors, je ne bouge pas et le laisse déballer tout ce qu’il a sur le cœur.
— Dès lors que ma mère est tombée enceinte, on s’est retrouvés seuls
tous les deux. Elle avait dix-sept ans et ses parents lui ont tourné le dos, bordel ! Elle s’est battue comme une folle pour moi, pour m’offrir une vie décente et j’ai tenté de l’aider comme je pouvais, mais merde…
Son visage disparaît dans ses mains. Il souffle longuement. Je chasse
les larmes que sa douleur fait naître sous mes paupières.
— C’est injuste, marmonne-t-il avant de plonger les mains dans ses
poches en fixant ses chaussures. À douze ans, je me dégotais des petits boulots dans le quartier pour gagner un peu d’argent. Mes potes faisaient pareil, sauf que dans mon cas, c’était pour nous acheter de la bouffe et pas le dernier jeu à la mode. Je ne me suis jamais plaint. J’ai fait ce qu’il fallait et j’ai attendu que ma chance tourne.
— Je t’ai offert cette chance, Théo. Je t’ai pris en stage, je t’ai payé tes
cours parce que je pensais que tu le méritais.
— Je n’ai pas oublié, dit-il doucement en faisant courir ses doigts sur
ses paupières.
— Tu attendais autre chose de moi ?
— Je… bredouille-t-il avant de trouver le courage de lever les yeux
vers mon père. Je pensais que peut-être…
Il jure avant de se frotter la nuque.
— Tu as passé tes années de lycée dans un établissement catholique au
nord de Seattle.
Je regarde mon père qui semble aussi surpris que moi qu’il connaisse
ce détail sur son adolescence.
— Effectivement, mais…
— Ma mère aussi a étudié là-bas…
Oh…
— Jusqu’à ce qu’elle se fasse virer parce qu’elle était enceinte de moi. Ce n’est pas vrai…
— Mais…
Si mon père semble avoir du mal à mettre toutes ces informations les
unes après les autres, je comprends vite de quoi il retourne.
— Tu as cru qu’il était ton père ?
Ma question le fait disparaître dans ses épaules comme s’il avait honte
d’avoir pu le penser.
— Théo, bafouille mon père qui reste sans voix. — C’était ridicule, je le sais, se blâme-t-il.
— Il n’y a rien de ridicule, le rassure mon père. Tu cherchais
seulement d’où tu viens.
— Ma mère ne me disait rien sur mon père, alors je tentais de trouver
des indices par moi-même. J’ai vu ton nom pour la première fois en fouillant dans ses vieux albums. Tout ce que je savais à l’époque, c’est que mon père était à la tête d’une entreprise familiale et qu’il avait une fille. Elle n’a jamais vraiment raconté comment elle l’a connu, j’ai supposé que ça s’est passé au lycée.
— Quand as-tu compris que ça ne pouvait pas être moi ? Il hausse les épaules.
— Ça faisait deux ans que je bossais avec toi. J’ai fini par parler à ma
mère et c’est elle qui m’a dit que je me trompais. Quand elle a compris que ça comptait pour moi de découvrir l’identité de mon père, elle m’a parlé de Richard Tindle.
— On a tous besoin de savoir qui on est…
— Je ne suis pas certain d’avoir besoin de savoir que je suis le fils
d’un connard pareil.
— Ce n’est plus important.
— J’aimerais que ça ne le soit pas, mais c’est ma vérité. Mon père rejoint Théo et pose sa main sur sa nuque. — Ta vérité, c’est Ava, lui dit-il droit dans les yeux. Tu entends ? Surpris par la réaction de mon père, Théo hoche la tête docilement. — Laisse cet enfoiré là où il est ! Il ne te mérite pas ; tu vaux bien
mieux que lui !
Le ton autoritaire, mais à la fois si prévenant de mon père finit de
détruire les réticences de Théo. Il rompt enfin ses chaînes.
— J’ai voulu rentrer quand j’ai compris qui il était, dit-il la voix
tremblante.
— Mais tu avais Milane.
— Et j’ai tout foutu en l’air avec elle.
— On commet tous des erreurs, Théo. Aujourd’hui, c’est derrière
vous.
— Quand je suis revenu à Seattle, j’ai appris que ma mère était
malade.
Il y a tellement d’émotions dans sa voix que c’est trop pour moi. Je
laisse libre cours à ses larmes que je tentais si laborieusement de contenir.
— Elle ne m’avait rien dit alors qu’elle était sous chimio depuis trois
semaines, dit-il dans un sursaut de colère.
— Tu ne pouvais pas le savoir, le réconforte mon père sans le lâcher.
Ce n’est pas de ta faute.
— Si tu ne m’avais pas rendu mon job, je ne sais pas ce que j’aurais
fait pour payer son traitement.
— Il faut que tu cesses de tout garder pour toi ! Si j’avais su ça à
l’époque, je m’en serais chargé.
— Ce n’est pas contre toi que je suis en colère, mais contre moi, lui
avoue-t-il la voix étouffée de sanglots. Parce que j’ai tout foutu en l’air avec toi et tout ça, pour un sale type.
— Eh merde, Théo, souffle mon père en le ramenant contre lui. — Je suis désolé, pleure-t-il.
Ses bras demeurent ballants le long de son corps, il est rigide, droit
comme un piquet et sa posture contraste avec son élocution troublée, mais je ne crois pas me tromper en affirmant que jamais un homme ne l’a pris dans ses bras.
— Moi aussi, je le suis et il est temps qu’on tire un trait sur le passé.
Tu ne crois pas ?
Théo qui ne parvient pas à se détendre acquiesce à ces paroles. Mon
père le libère, mais tout en gardant une main sur son épaule.
— Tu sais ce que j’attends de toi maintenant ? — Que je me concentre sur Ava.
Mon père lui sourit.
— C’est tout ce qui importe.
— Je l’aime vraiment, lui dit-il comme pour le convaincre. — Je le sais et je ne remettrai plus tes sentiments pour elle en
question, mais de ton côté, il faut que tu apprennes à nous faire suffisamment confiance pour que l’épisode de Los Angeles ne se reproduise plus jamais.
Théo opine du bonnet.
— Je vais vous laisser tous les deux, nous apprend-il avant de donner
une accolade à Théo encore raide à ce contact.
Il le relâche pour venir m’embrasser. Théo fait quelques pas en
soufflant.
— Vas-y en douceur, mon ange, me glisse mon père à l’oreille en
m’enlaçant. Il en a besoin.
— Merci papa. Tu es mon héros.
Un coup d’œil en direction de Théo m’apprend qu’il a retrouvé la
place qu’il occupait sur le transat. Le visage dans ses mains, je l’entends respirer profondément.
— Tu peux demander à Milane de nous rejoindre près de la voiture de
Théo. Il a besoin d’être au calme.
— Je m’en occupe.
Après un baiser dans mes cheveux, mon père prend la direction du
chapiteau.
Chamboulée par tout ce qu’ils se sont dit, j’hésite sur la façon de
l’aborder. Papa a raison, il a besoin de douceur et je sais combien il est fier. S’être autant exposé risque de lui donner envie de se protéger, de se replier sur lui-même.
Prudemment, je coule mes doigts dans ses cheveux noirs. Je garde le
silence et le laisse venir à moi tout en lui signifiant, à travers ce geste tendre, que je suis là pour lui. Mais Théo m’empoigne à la taille, me ramène face à lui pour disparaître contre mon ventre. Je continue de le cajoler tandis qu’il me serre.
— Je suis fatigué, me confie-t-il après d’interminables minutes en
portant mes mains à ses lèvres.
Je m’accroupis devant lui. Le trouver les yeux rougis me fend le cœur
en deux. J’embrasse ses joues encore humides.
— Milane va te reconduire. Tu as besoin de te reposer. Ce à quoi il acquiesce.
— On reparlera de tout ça si tu le souhaites.
Une main sur sa joue, j’ajoute :
— En tout cas, sache que je sais tout ce que je voulais connaître de toi,
mon amour. Tu es un véritable trésor, Théo Allen, et je veux passer le reste de ma vie à t’aimer tout simplement.
— C’est tout ce que je désire aussi.
Il joue avec mes boucles.
— Tu me manques, Winy.
Je lui offre un sourire rassurant.
— Plus pour longtemps.
— Sûre ? dit-il un rictus en coin.
— Oh oui ! Pour le moment, je veux que tu te reposes et que tu
prennes le temps d’encaisser tout ce qui vient de se passer. Après, on parlera de la suite.
Prenant appui sur ses cuisses, je me soulève assez pour que ma bouche
recouvre la sienne. Les premiers instants, Théo semble dépourvu devant mon audace, mais ça ne dure pas longtemps. Attrapant plus fermement mes cheveux, il s’impose dans ce baiser qui était encore timide. Son autre bras s’attache à ma taille.
— Je t’aime, grogne-t-il dans ma gorge.
— Je t’aime, répété-je à son attention en prenant son visage entre mes
mains.
— Milane prend l’avion mardi, m’explique-t-il en laissant ses lèvres
frôler les miennes. Je viendrai te voir après son départ. On a des choses à se dire.
— J’aimerais que tu viennes au bureau.
Il me lance une œillade curieuse.
— Pourquoi là-bas ?
— J’ai quelque chose à te montrer et on aura plus de chances d’avoir
une vraie conversation à Bailey que dans mon appartement.
Pressant son front contre le mien, il lâche un soupir torturé. — Tu me manques tellement.
Je comprends à travers sa manière de dire cela que ce manque est aussi
bien charnel que sentimental.
— J’espère que je n’aurais pas perdu la main, ricané-je. — Ma déesse, dit-il en m’embrassant. Je suis fou de toi. Le prenant par la main, je l’invite à me suivre.
— Il faut que tu prennes des forces avant qu’on rouvre la boîte de
Pandore.
Je le zieute un coup d’œil en coin.
— Tu vas en avoir besoin…
M’attirant à lui, il me garde collée à lui pendant que nous traversons le
jardin. Même si j’ai le cœur lourd de devoir le laisser s’en aller, je n’ai jamais eu autant confiance en l’avenir qu’à cet instant. Théo s’est libéré de toute la peine que son enfance abîmée par l’abandon a engendrée et tout en moi me hurle qu’il est prêt à faire de moi la gardienne de ses plus belles faiblesses, mais qui le rendent pourtant indéniablement si fort. Nous n’avons plus qu’à revenir l’un vers l’autre en douceur dans l’amour et la sérénité.
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