Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)

Les confronter

 

coucher. Je savais que la journée du lendemain serait difficile et cela a joué Si le dîner de dimanche avec mon père s’est bien passé – malgré quelques petites taquineries – j’étais beaucoup moins sereine au moment d’aller me sur la qualité de mon sommeil.

À vrai dire, j’ai à peine fermé l’œil…

J’ai passé des heures à dresser point par point tous les arguments que je devais exposer à mon père pour qu’il accepte de redonner son poste à Théo, mais aucun ne m’a semblé assez solide pour le faire plier.

Et je m’en veux tellement de lui avoir dévoilé notre histoire.

Ignorer notre relation le rendrait plus magnanime. J’ai fortement compromis les chances de Théo de réintégrer Bailey. Je n’ai pas le choix, je dois trouver le moyen de le faire céder.

Théo sera là d’un instant à l’autre, mon père également, et je n’ai, dans ma manche, aucune carte à jouer. Patientant près de Bailey, je fais quelques pas en luttant contre cette pression qui m’envahit à vitesse grand V.

— Bonjour, Winy…

Je pivote sur moi-même quand cette voix sensuellement éraillée me caresse les oreilles.

— Théo.

Je l’examine et mes doigts repassent la cravate qu’il porte.

— C’est celle que tu portais le jour où je suis revenue chez Bailey. 

— Vraiment ?

Il me fait un clin d’œil.

— Pourvu qu’elle me porte chance alors.

— J’avais cru comprendre que tu n’étais pas hyper emballé par le fait de revenir…

— Je ne le suis pas.

Il lève les yeux au ciel.

— Mais tu as l’air d’y tenir…

Je ricane avant d’ouvrir l’une des portes vitrées donnant accès au hall de Bailey.

— Allons l’attendre dans son bureau.

Théo me laisse entrer et m’emboîte le pas. Le calme entre nous démontre parfaitement que nous ne sommes pas tranquilles. La secrétaire de mon père n’étant pas présente, j’utilise la clef qu’il m’a confiée à mon arrivée pour déverrouiller son bureau.

Théo s’en amuse.

— C’est la grande classe.

— N’est-ce pas !

— Cela dit, je ne vois pas bien ce qu’il a caché là-dedans.

À l’intérieur, je me défais de mon manteau et m’intéresse à la cafetière. Ma nuit a été courte et j’aimerais créer un contexte détendu pour une discussion entre adultes. Théo, qui semble plus nerveux à chaque seconde, reste debout et, dans d’autres circonstances, je m’amuserais de le voir me suivre comme mon ombre. Aurait-il peur de mon père au point de se servir de moi comme bouclier ?

— Tu as quelque chose de particulier en tête pour tenter de le convaincre ou tu y vas au feeling ?

— Je vais improviser parce que je ne vois pas comment lui faire entendre raison. S’il n’y avait pas ce truc entre nous, je serais plus optimiste…

— On ne va pas se mentir, c’est « le truc » qui lui pose vraiment problème. Il ne m’a pas foutu à la porte pour ça, mais il refusera de me redonner ma place pour te protéger. Il me voit comme un danger pour toi.

Je lui lance une œillade espiègle.

— Pour ma petite culotte peut-être…

Les yeux plongés dans la tasse de café que je viens de lui donner, il a un rire de gorge.

— C’est une question piège ?

— Pourquoi dis-tu ça ?

Penché vers moi, il plante son regard de prédateur dans le mien.

— Parce que tu ne portes pas de culottes, Winy !

Je manque de faire tomber la tasse que je viens de poser sur le buffet quand Théo me lance cette provocation qui résonne jusqu’à la frontière de mon intimité. Il a eu cette information lors de cet épisode dans son bureau.

Il avait ses mains sur nos fesses, Ava, rêvasse ma Betty. Et il les empoignait si fermement…

Arrête de baver, tu veux ! la réprimandé-je.

— Des tangas, murmuré-je alors que mes lèvres filent à l’anglaise pour retrouver les siennes.

— Il n’y a rien de plus sexy, ajoute-t-il en mangeant déjà ma bouche de ses yeux.

Je ne suis plus qu’à un souffle du paradis de ses baisers quand le bruit d’une serrure qu’on essaie d’ouvrir nous commande de nous tenir. Théo se redresse, droit comme un piquet, tandis que je fonce au-devant de mon père.

— Bonjour, papa.

— Mon ange…

Mon surnom n’est plus qu’un soupir lorsque son regard se dirige derrière moi.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— J’ai pensé qu’il serait bien que nous discutions de ce qui s’est passé.

— C’est hors de question !

— Papa, je t’en prie…

Il ne me regarde plus et fixe l’homme dans mon dos.

— Je veux que tu sortes d’ici et ne t’approches plus de ma fille.

— Nous sommes là pour parler de Bailey et non de ma vie privée. Quoique tu en dises Bailey a besoin de Théo !

Mon père a un rire amer.

— Mais bien sûr ! Ma société ne peut pas tourner sans lui. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour maintenir la tête hors de l’eau avant qu’il n’arrive pour me seconder.

Dépité, il tire sur sa chaise et s’affale en soupirant dans ses mains. Je vais m’asseoir face à lui.

— Je sais ce que tu attends de moi : tu veux que je prenne en main mon héritage et je le comprends.

Première victoire pour moi, j’ai capté son intérêt.

— Dois-je te rappeler comment tu as appris à diriger cette entreprise ? Tout seul, papa ! Tu as appris sur le tas et ça a tellement exigé de toi que tu as beaucoup perdu. Nous en avons tous subi les conséquences. Alors, je te le demande, mets toutes les chances de mon côté. Qui serait mieux placé pour m’apprendre à prendre les rênes de Bailey que l’homme que tu as toi-même formé ?

— C’est à moi de te transmettre cet héritage !

— Tu dois me guider, on est d’accord sur ce point. Tu dois nous guider, précisé-je en nous désignant, Théo et moi. D’un regard bienveillant, tu dois nous observer et nous corriger quand tu juges que c’est nécessaire. Ton rôle n’est pas de nous former, mais de nous aiguiller.

— Ça aurait été possible si j’avais confiance en lui, mais ce n’est plus le cas.

— Plus le cas ? rebondit Théo. Mais est-ce que ça l’a été un jour ?

— Tu as vraiment besoin que je te remémore à quel moment tu m’as donné une excellente raison de ne plus te faire confiance ? riposte mon père en l’affrontant.

Intriguée par cette remarque, je lance un coup d’œil à Théo et son regard fuyant n’est pas très rassurant.

— Avant de monter ma fille contre moi, tu aurais pu être parfaitement honnête avec elle, non ?

— Parce que maintenant je monte ta fille contre toi, s’indigne Théo en plongeant les mains dans ses poches. Tu deviens parano !

— Je peux savoir ce que tout ça signifie ?

— Tu as passé cinq semaines ici à cette période, alors je ne vais rien d’apprendre sur mon comportement à l’époque. J’ai déconné…

— Déconné ! s’insurge mon père. Dès que je t’ai offert ton poste de directeur, tu as joué les branleurs.

— Je ne vais pas passer ma vie à m’excuser pour ça, Alex ! Qu’as-tu à me reprocher depuis ?

Le ton de Théo monte crescendo.

— Tu m’as expliqué ce que tu attendais de moi et j’ai obéi sans broncher, je me suis investi dans ta société, je me suis plié à tes exigences, bordel !

Mon père part dans un rire jaune.

— C’est parce que tu as si bien obéi qu’une de mes employées vient de démissionner. Et aujourd’hui, tu veux séduire ma fille ?!

— Ça n’a rien à voir avec elle ! s’écrie Théo.

Les esprits s’échauffent et je me dresse entre eux pour éviter que ça n’aille trop loin.

— Pourquoi lui raconter que je ne voulais pas de sa ligne éditoriale ou que j’ai tenté de m’attirer le mérite de son travail ? Qui cherche à discréditer l’autre ?

— Pourquoi t’opposer à ce que nous suivions ses idées ?

— Tu vas trop vite, Alex, et je te l’ai déjà expliqué ! Laisse-la grandir et trouver sa place d’elle-même.

— Elle est parfaitement capable !

— Mais elle n’est pas ici depuis un mois et tu la rêves déjà à la tête de Bailey ! Ava doit faire ses preuves et se montrer patiente pour gagner en crédibilité. Le pire, c’est que ta fille l’a parfaitement compris.

— Et toi tu n’as aucun intérêt à la séduire bien sûr ?

Théo recule brusquement, comme si mon père venait de le gifler. Tous deux se confrontent à travers leurs regards meurtriers.

— Je te connais depuis trop longtemps, Théo.

Résigné, ce dernier plaque ses mains sur le bureau et le détaille avec un calme étonnant vu les circonstances.

— Mais pour me connaître, Alex, il aurait fallu que tu t’intéresses à moi. Tout ce que tu sais de moi est en rapport avec Bailey. Le reste, tu t’en moques, pas vrai ? C’est ce que tu m’as dit, tu te souviens ? L’important, c’est que ton directeur fasse son job, le reste ne te concerne plus. C’est ton choix et, au bout du compte, c’est sûrement mieux ainsi, mais ne viens pas me dire que tu connais mes intentions envers Ava, tu n’as aucune idée de l’homme que je suis. Tu veux me virer, très bien, mais comme tu as dit, le reste ne te concerne pas.

Je n’ai jamais vu mon père aussi fou de rage quand Théo s’éloigne et ne pas réagir doit lui demander beaucoup. Pourtant, il reste sur son fauteuil à serrer les dents.

— Je suis navrée, Winy, me dit Théo en posant une main sur ma hanche. Je sais que tu espérais arranger les choses.

Il m’embrasse sur la tempe.

— Théo, dis-je peinée.

— Ne t’en fais pas pour ton projet. Je t’aiderai même si je ne suis pas présent.

Son pouce chasse mes larmes.

— Fais-toi confiance et continue sur ta lancée.

— C’est de ma faute, gémis-je. Si tu savais comme je m’en veux.

Il m’attire contre lui.

— Tu l’admets, c’est déjà ça.

— Tais-toi, chouiné-je en ravalant mes larmes.

Il ricane dans mes cheveux.

— On se voit plus tard.

Il m’étreint, me donne un dernier baiser avant de sortir sans un regard pour mon père. Je le regarde s’en aller les yeux troubles.

— Ava ?

— Tu es injuste avec lui, lui dis-je sans le regarder. Il a fait des erreurs, mais il connaît Bailey. Il m’aidait et je pouvais compter sur lui.

— On ne peut pas compter sur lui. Accepte-le et évite-toi beaucoup d’ennuis, chérie.

— Je n’arrive pas à croire que tu manques autant de discernement à son propos.

— C’est moi qui en manque ?

— Tu agis ainsi parce que tu ne veux pas de lui dans ma vie, mais c’est mon choix. Si je dois souffrir, eh bien, ça sera mon erreur. Je te parle de Bailey, de ce, dont j’ai besoin pour progresser ici et toi, tu penses en père, mais pas en PDG.

— Je l’ai viré bien avant de savoir que tu t’étais entichée de lui.

— Il a respecté ce que tu lui avais dit. Il a toujours vu cette fille en dehors du bureau et, contrairement à ce qu’elle a prétendu, ce n’était pas sérieux. Elle a fait ça pour se venger.

— Je n’arrive pas à croire que tu sois aussi aveuglée par tes sentiments.

— C’est mon problème, papa, pas le tien.

Anéantie par ce fiasco, j’essuie mes joues pour tenter de me redonner un semblant d’allure et marche vers la porte. Là, je balance un regard vers mon père.

— Je n’ai pas le courage de te présenter mon plan marketing. Je te l’envoie par mail si tu veux bien.

— Bien sûr. Et je suis certain qu’il est parfait.

— Forcément…

Je lui fais un sourire navré.

— Je l’ai fait avec Théo.

Les épaules basses et les yeux rivés sur le sol je regagne mon bureau. Je ne suis pas à l’aise à l’idée de croiser l’un de mes collègues et qu’il me voit dans cet état. Une fois à l’abri entre les quatre murs de mon bureau, je peux enfin souffler et évacuer la pression. Affalée sur ma chaise, j’ai tellement d’informations qui me traversent l’esprit. Comment en sont-ils arrivés à se méfier autant l’un de l’autre ? Comment puis-je améliorer les choses entre eux ? Quel avenir y a-t-il vraiment pour Théo et moi dans ces conditions ?

J’aimerais avoir plus de réponses et plus d’espoir, mais je suis loin de connaître leur histoire. Captive de mes pensées, je n’en sors qu’en entendant la sonnerie de mon portable qui m’annonce l’arrivée d’un SMS. Il est de Théo.

— Théo —

Merci d’avoir essayé, Winy. N’y pense plus, s’il te plaît. Je vais me

retourner et tu réussiras le lancement Romance. Je vais y veiller, même de

loin.

 

Je souris. Même si j’ai envie de pleurer de voir tout ce gâchis, il arrive à me décrocher un sourire.

— Théo —

On peut se voir pour le déjeuner ? Je sens que tu vas te morfondre

toute la journée sinon…

 

Et il a raison. Bien sûr que je ne peux penser à rien d’autre qu’à son bureau vide.

 

— Ava —

Bien vu, monsieur Allen. Je suis carrément partante pour le déjeuner.

 

— Théo —

Tu m’invites ? Je risque d’être un peu court maintenant que je suis

sans emploi…

 

Mon cœur se serre à la lecture de son message. Je sais qu’il tourne la situation en dérision pour que je dédramatise, mais il m’a confié des choses personnelles sur lui, notamment, qu’il subvient aux besoins de sa mère. Je ne serai pas tranquille tant qu’il n’aura pas trouvé un nouvel emploi.

— Théo —

Souris, Winy ! Avec ma belle gueule et mon corps d’Apollon, je ne vais

pas rester longtemps au chômage.

 

— Ava —

C’est une possibilité de reconversion : escort boy.

 

— Théo —

Besoin de mes services ?

 

— Ava —

Pour le déjeuner. 12 h 30 ?

 

— Théo —

Je serai là. Bosse bien. Et fais-moi signe si tu as besoin de moi.

 

Je repose mon téléphone avant d’enfouir mon visage dans mes mains. Si je n’arrive même pas à faire revenir Théo, comment pourrais-je un jour diriger cette entreprise ?

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