Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
du fait que nous n’avons pas discuté…
Rancœurs tenaces
du fait que nous n’avons pas discuté tous les deux. En revanche, revoir Ma visite de Bailey en compagnie de Théo a été plus agréable que je ne le pensais en quittant mon bureau avec lui. Cela vient probablement certaines personnes avec qui j’ai eu le plaisir de travailler lors de mon stage a été très sympathique. Après deux heures à nous balader, chacun de nous est retourné dans son bureau. Malheureusement, je vais le revoir à l’heure du déjeuner et ce n’est pas pour me réjouir.
Toc, toc, toc.
— Je peux entrer ?
Lorsque j’abandonne l’écran de mon ordinateur, mon père se tient dans l’encadrement de ma porte. Je l’accueille d’un sourire ravi.
— Bien sûr !
En deux pas, il rejoint la chaise disposée devant mon bureau.
— Et cette première matinée ?
— Parfaite ! Théo m’a refait une visite guidée. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de changements depuis mon stage.
— Et avec lui, comment ça s’est passé ?
Je hausse les épaules avec désinvolture.
— Lui n’a absolument pas changé.
Croisant mes mains devant moi, je le réprimande d’un regard.
— D’ailleurs, c’était quoi cette conversation dont tu as parlé ? Si j’en crois Théo, tu t’es senti obligé de lui rappeler qu’il ne devait rien tenter à mon égard.
Mon père s’installe avec aisance dans sa chaise.
— Je pense que tu n’ignores pas qu’il a un certain succès auprès des femmes…
— Alors, c’est vrai ?! dis-je dépitée. Quand bien même il pourrait tenter quoi que ce soit, tu aurais pu te souvenir que je ne suis aucunement attirée par Théo.
— Pardonne-moi, ma chérie, mais je suis très méfiant quand il est question de ses talents de séducteur.
— J’y suis totalement insensible, sois tranquille. Il est tellement imbu de lui-même.
— Tant mieux ! En attendant, c’est un excellent directeur. Voilà pourquoi il doit prendre en main ton arrivée dans la société et te seconder dans le lancement de notre nouvelle collection. D’ailleurs, sur quoi travailles-tu ?
— Théo veut que je lui fasse une présentation de ma future équipe avec les différents postes et les fonctions de chacun.
— Vois toutes ses demandes comme une manière de te tester.
Je roule des yeux.
— Si ça l’amuse…
J’adresse à mon père un regard moqueur.
— Mais dis-moi, lequel de mon père ou de mon PDG me donne ce conseil avisé ?
— Un peu les deux, rigole-t-il.
— Je vois. Il veut que nous allions déjeuner, tu nous accompagnes, n’est-ce pas ?
— Malheureusement, je ne peux pas me joindre à vous.
— Quoi ?
— Je suis navré, mais j’ai un rendez-vous à l’extérieur.
— Bon, dis-je déçue et un poil inquiète d’avoir à entretenir la conversation avec mon directeur le temps d’un déjeuner.
— Et si je t’invitais à dîner à la maison pour me faire pardonner ?
— Avec plaisir !
J’ai hâte de retrouver mon père dans un contexte plus intime.
— Donna cuisinera du saumon.
— Je m’en régale d’avance.
Mon père abandonne sa place.
— Parfait ! À tout à l’heure, mon trésor.
Il sort. Cependant, je l’entends encore bavarder dans le couloir. Je comprends qu’il échange avec Théo. Vu l’heure, je suppose qu’il vient me chercher pour le déjeuner. J’en ai la confirmation lorsqu’il apparaît un sourire un peu trop joueur sur son visage.
— Ton vœu est exaucé, Ava. Tu as le droit à ton premier tête-à-tête avec moi.
Il arque un sourcil.
— Alors, heureuse ?
— Je vais anéantir ma future vie sociale vu que toutes les filles chez Bailey vont me haïr, et ce, dès mon premier jour !
Il se marre.
— Allez, presse-toi ! J’ai réservé une table dans un resto à deux pas d’ici.
Je me hâte de récupérer mon manteau et de le passer.
Dans l’ascenseur, nous retrouvons deux élégantes et charmantes jeunes femmes. S’instaure alors un drôle de jeu entre elles et Théodore : une succession d’œillades, de sourires et de mièvreries. Plus elles le dévorent des yeux, plus cet idiot bombe le torse.
C’est à vomir !
Je plonge le nez dans mon téléphone, affligée par ce désolant spectacle quand une idée me vient.
— À ta place, je ne tarderais pas à aller consulter, tu sais… Choper une IST n’a rien de dramatique en soi, mais…
Mais non ! Tu as vraiment osé ?! s’esclaffe ma Betty.
Théo se tourne vivement dans ma direction. Je sens ses iris habités d’une vive fureur me brûler la peau. Ma Ugly Betty intérieure se roule par terre en s’esclaffant de le voir se consumer de colère.
— Tu te fous de moi ?!
— Heureusement, nous ne sommes plus au moyen-âge et la chaude pisse se guérit facilement de nos jours, ajouté-je d’une voix que je veux rassurante.
— Tu vas te taire, oui ou merde !?
Les deux filles qui le trouvaient pourtant si attrayant ne savent plus où regarder. Je les sens légèrement rebutées par celui qui les rendait si mielleuses, il n’y a pas dix secondes.
Quand l’ascenseur s’ouvre à l’étage qu’elles ont demandé, elles détalent en vitesse, heureuses de pouvoir sortir de là. Elles auraient poussé un soupir de soulagement que ça n’aurait pas été plus flagrant. Les portes se referment sur leurs rires lamentablement contenus.
Dans la seconde, le regard assassin de Théo verrouille sa cible, c’est-à-dire moi.
— Non, mais tu es complètement cinglée !
Je roule des yeux.
— Il faut t’en remettre, Théo. Ce n’était qu’une blague !
— Que crois-tu qu’elles soient en train de faire, en ce moment ?
— Apparemment, elles se foutent de ta gueule.
En une enjambée, il est à mes pieds. Mon instinct m’intime de reculer jusqu’à finir acculée dans un coin. Là, il appose ses mains de part et d’autre de ma tête.
— Si tu penses une seconde que le fait d’être sa fille te donne une espèce d’immunité, tu es à côté de la plaque, Ava. Je n’ai pas peur de ton père et encore moins de sa morveuse. Je suis devenu indispensable à cette société et la vérité, c’est qu’il serait perdu sans moi.
— Mais pour qui est-ce que tu te prends ?
— Si j’en suis là, c’est uniquement parce que j’ai bossé comme un fou ! dit-il en haussant le ton.
— Tu as donné de ta personne, c’est évident, ironisé-je.
Son corps se presse plus singulièrement sur le mien tandis qu’il s’enfonce dans mon regard. Il est si près que nos souffles se mêlent.
— C’est de ça qu’il est réellement question…
Ses lèvres effleurent subtilement les miennes. C’est davantage leur chaleur que je sens sur moi. Les battements de mon cœur s’envolent. Il y a une flopée d’informations qui m’arrivent et que je n’aurais jamais voulu connaître, comme les notes boisées de son eau de toilette, la fraîcheur mentholée de son haleine et la dureté de ses formes que l’on distingue sous sa chemise.
— La fifille à papa derrière ses airs de vierges effarouchés est juste comme toutes les autres. Il va falloir que tu gères mieux tes hormones et te mettre à bosser ! Tu es la dernière nana de cette boîte que je toucherai, pas parce que tu es sa fille, mais parce que tu n’as rien de bandant !
Il a craché ce dernier mot et c’est comme un poignard en plein cœur. Non pas que j’espérais qu’il en soit autrement, simplement j’ai toujours eu du mal à m’accepter et je n’ai aucune confiance en moi. Même s’il me blesse, je me garde bien de le lui montrer. Je reprends le contrôle de la situation et le repousse violemment. Je croise mes bras sur ma poitrine plus dans un besoin de me protéger que de le provoquer.
— Tu serais plus crédible si je ne t’avais pas pris en flagrant délit de loucher sur ma poitrine avant que tu comprennes qui j’étais !
Sa mine déconfite a des airs de victoire pour moi.
— Je... je, bégaie-t-il comme un idiot.
— Tu, tu, tu, quoi ?
— Voilà pourquoi je ne te prends pas au sérieux ! s’exclame-t-il en pointant son index vers moi.
— Je peux savoir ce que tu entends par là ?
— Tu es capricieuse et immature ! Tu ne te permettrais pas un quart de ce que tu oses faire ou dire si tu n’avais pas ton père pour assurer tes arrières. Tu sors de l’université et il pond une collection, rien que pour toi ?
J’ai un rire moqueur.
— Arrête Théo, je vais m’imaginer que tu es jaloux…
— Ce n’est pas pour rien qu’il ne m’a jamais parlé de ton embauche. Il sait pertinemment que je suis intransigeant sur les personnes avec qui je travaille et que ton inexpérience m’aurait refroidi !
— J’ai les compétences nécessaires pour lancer Romance !
— Alors, magne-toi de me le prouver, car pour le moment, tu me fais très mauvaise impression !
La sonnerie annonçant l’ouverture des portes résonne et Théo s’empresse de quitter l’ascenseur pour se lancer dans le hall à un train d’enfer. Du haut de mon mètre soixante, je peine à les suivre, lui et ses grandes jambes.
À l’extérieur du bâtiment, je suis saisie par le froid qui règne dehors. Heureusement, nous ne marchons que quelques minutes pour atteindre le restaurant dont il m’a parlé. Avec une étonnante galanterie, il m’invite à entrer dans l’établissement tout en me tenant la porte. La jeune femme qui nous accueille nous guide jusqu’à notre table où nous nous installons dans le plus grand silence. Fuyant la situation, je me sers du menu comme cachette pour ne pas avoir à l’affronter.
Il me prend pour une idiote, une incompétente et une arriviste profitant de la situation de son père. Je suis la première à douter de mes capacités. Pour rien au monde, je voudrais décevoir mon père et détruire ses attentes. Mon amertume pour ce type et son arrogance m’a fait perdre mon objectif principal : faire honneur à mon père ainsi qu’à notre nom.
— Ava ?
— Mmm...
— Tu as l’intention de passer le déjeuner planquée derrière ton menu ?
— Non…
Je ne l’abaisse pas pour autant. C’est Théo qui finit par m’en délester d’un geste si franc que je ne peux l’empêcher.
— Il faut jouer cartes sur table ou on court à la catastrophe. Dis-moi ce que tu me reproches qu’on en finisse et qu’on se mette au boulot.
— Je n’ai aucune confiance en toi, en ta volonté à m’apprendre quelque chose. Déjà lors de mon stage, tu ne m’as pas prise au sérieux. Tout ce que j’ai appris de toi, c’est à me servir de la cafetière.
Il roule des yeux.
— Et ton café était toujours dégueulasse.
— Tu crois que j’étais bête au point de ne pas voir que ça t’ennuyait de m’avoir dans les pattes ?
— Ava, tu n’étais jamais présente ! Tu passais tes journées à te balader dans les couloirs.
— Je me suis tournée vers des personnes ayant du temps à me consacrer et le désir de partager leur métier avec moi. D’ailleurs, j’ai obtenu une excellente note à mon rapport de stage et le sujet n’était pas : comment monsieur Allen aime-t-il prendre son café ? Ou encore quelles positions du Kâma-Sûtra lui et Maggie aimaient-ils pratiquer dans son bureau ?
Comprendre que je suis au courant de cette histoire le fait perdre de sa superbe. À sa manière de placer sa serviette sur ses genoux, je devine qu’il est confus.
— J’ignorais que tu nous avais surpris…
Il se racle la gorge.
— Et j’en suis désolé. Ce n’était pas professionnel et ton père m’a repris à ce sujet.
Il vient de me présenter ces excuses, non ? C’est surprenant, ma Betty !
Ouais, ouais… je suis pas convaincue.
— Tu es le seul à connaître mes liens de parenté avec mon père. Pourquoi aurais-je choisi cette option si j’avais voulu abuser de ma position ? Je suis fière de mon père, de ce que ma famille a bâti et je veux respecter leur travail, mais j’ai préféré changer mon nom et taire ma véritable identité le temps de faire ma place ici.
— J’ignorais que c’était pour cette raison.
— Tu ne sais pas grand-chose sur mon compte, car tu ne t’es jamais intéressé à moi.
— Je peux te retourner le compliment.
— Mais j’ai appris beaucoup de choses sur toi, Théodore. Le problème, c’est que j’aurais préféré les ignorer.
Il éclate de rire.
— Je me fiche que l’on surnomme ton pénis « La légende » à cause de sa taille soi-disant hors-norme ou que tu fasses des trucs de folie avec ta langue. Ce qui m’intéresse, ce sont tes compétences en tant que directeur.
Je le vois grimacer.
— Quoi ?
— Tu avais moins de répartie, il y a cinq ans.
— Et ?
— Eh bien, c’est plus marrant, mais plus fatigant aussi.
L’arrivée de la serveuse suffit à nous faire taire l’un et l’autre. Nous lui passons rapidement commande. Dès qu’elle s’éloigne, Théo reprend la parole :
— Tu as bien fait de garder vos liens secrets. Ça te semblera plus facile sans toute la pression que t’ajouterait le regard des autres. Laisse-les se faire une opinion sur toi avant de leur révéler qui tu es.
Il s’affale légèrement sur sa chaise en me scrutant intensément.
— Pour être honnête, quand j’ai compris qui tu étais, je me suis dit que j’allais t’avoir à l’œil pour m’assurer que tu ne te plantes pas de A à Z.
Je m’apprête à protester, mais Théo m’en empêche en levant la main vers moi.
— Je n’ai pas fini !
Je resserre les lèvres.
— Honnêtement, je n’arrive pas à savoir si tu es une embobineuse de première ou si tu en as sous le pied. Pour le découvrir, je vais te laisser gérer ton projet en toute autonomie.
Super ! C’est exactement ce que j’espérais !
— Je découvrirai ton travail en même temps qu’Alex.
J’accueille cette nouvelle dans un sourire satisfait.
— Ne t’entête pas à vouloir nous épater quitte à te planter. Au moindre doute, viens me voir ! Je veux bien te faire confiance, mais fais-en de même, Ava.
— Je le ferai !
— Je pense qu’après cette explication on peut s’accorder à dire que le drapeau blanc est de rigueur, non ?
J’acquiesce d’un air entendu.
— Il y a seulement un dernier détail à régler avant, ne m’appelles plus jamais Théodore !
Je glousse.
— Comment sais-tu que je me nomme ainsi d’ailleurs ? Je ne l’ai jamais dit à personne au bureau.
— C’est ta mère.
— Ma mère ?
— Un jour, elle a téléphoné au bureau, mais tu étais absent. Nous avons un peu bavardé toutes les deux, c’est comme ça que je l’ai su.
Il a une moue grincheuse. Visiblement, cette nouvelle ne l’enchante pas. Notre repas nous est servi et cet aparté redonne un vent de légèreté à notre déjeuner.
— Alors, Ava, je peux savoir depuis quand tu es à Seattle ?
— Depuis vendredi.
— Et tu vis chez ton père ?
— Non, il m’a acheté un appartement sur Terry Avenue.
Sa réaction aussi furtive soit elle en dit long sur ce qu’il pense d’un geste si excentrique de la part de mon père, mais il embraye bien vite :
— Ce n’est pas loin de Bailey.
— Ce qui représente un gros avantage.
— Tu peux oublier de me faire le coup du retard à cause de trafic.
Je roule des yeux.
— Voilà une belle occasion perdue de me taire.
Il ricane avant de poursuivre son interrogatoire :
— Tu ne te sens pas trop perdue ?
— Je me débrouille. Cela dit, j’ai du mal à me faire à la météo.
— Où vivais-tu ?
— À Miami.
— Ça représente un sacré changement, effectivement !
— Je vais vite déprimer si je ne vois pas le soleil.
— Où as-tu fait tes études ?
Je le gronde du regard.
— Comme mon père ne t’a rien dit de mon embauche, tu te sens obligé de me faire passer un entretien, c’est ça ?
— Tu as tout compris. Alors, tes études ?
— J’étais à l’université de Miami, bougonné-je.
— Et pourquoi tu n’as pas fini ton cursus ?
— Excuse-moi ?
— Sauf erreur de ma part, tu dois avoir vingt-deux ans à tout casser. C’est un peu jeune pour avoir déjà obtenu ton diplôme.
— Je viens de les fêter, c’est vrai.
— Quand ?
— Il y a deux semaines.
— Et donc, ton diplôme ?
— J’ai l’impression d’être en plein interrogatoire…
— Parce que c’est le cas, s’amuse Théo en mangeant son plat avec appétit.
— C’est l’accueil que tu réserves à tes nouveaux collaborateurs ? Tu leur offres un déjeuner en les bombardant de questions ?
— Qui a dit que je t’invitais ?!
— Vraiment très classe, le raillé-je.
— Je ferai une note de frais à ton père.
— De mieux en mieux…
Il avale un peu de son verre d’eau en me couvant d’un œil moqueur.
— Et sinon, je dois te demander de m’envoyer ton CV par mail pour en savoir plus sur ton diplôme ?
— J’ai sauté ma quatrième et ma sixième année d’école.
— Dois-je comprendre que tu es un génie ?
— C’est d’un cliché… Si j’ai eu des facilités, ça n’a plus été le cas avec le temps. J’ai toujours eu de bonnes notes, mais avec les années, j’ai eu toutes les difficultés à ne pas décrocher.
— Pour quelle raison ?
— J’ai toujours été la plus jeune de ma classe et le décalage avec mes camarades a été compliqué à vivre. Et puis, les gens avaient la même réaction que toi. Pour eux, j’étais une surdouée et tout le monde était plus exigeant avec moi. Aujourd’hui, j’ai mon diplôme et on me trouve trop jeune pour me confier des responsabilités, dis-je blasée. J’aimerais simplement qu’on me donne ma chance.
Théo récupère son verre et le tend vers moi. Si je suis d’abord surprise, je finis par l’imiter.
— La voilà ta chance, Ava. Il ne te reste plus qu’à nous montrer ce que tu vaux.
Enthousiaste, je trinque avec mon nouveau directeur.
— Attention, monsieur le Directeur, je pourrais rapidement vous être indispensable.
— Et elle est ambitieuse par-dessus le marché, s’esclaffe-t-il.
— Je suis bien d’autre chose, mais je te laisse le plaisir de le découvrir.
Sur ces mots, je m’intéresse au contenu de mon assiette en ignorant le regard insistant que Théo laisse promener sur moi.
C’est bien de fanfaronner devant lui, mais il va falloir tout déchirer maintenant, Ava !
OceanofPDF.com