Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)
Ugly Betty
Dans la chambre de Théo, nous sommes l’un et l’autre étendus dans son Sinon tu m’expliques pourquoi on ne va jamais chez toi ? Tu y gardes enfermé un autre mec avec lequel tu joues pendant la semaine, c’est ça ? lit. Chacun sur son flanc, nous nous observons à la simple lumière des lampes de chevet. Notre soirée remonte à hier soir. Depuis, j’ai trouvé refuge dans l’appartement de Théo et nous n’en sommes plus ressortis hormis pour aller faire quelques courses et me chercher des vêtements propres. Pour la première fois, nous nous rendrons au bureau ensemble demain.
Ça devient sérieux tout ça, Ava ! se réjouit ma Betty. On va pouvoir frimer au bras de notre beau ténébreux.
On va commencer par se calmer et y aller en douceur, hein ! Avec Théo, il vaut mieux y réfléchir à deux fois avant de lâcher du lest !
— J’aime bien ton appart.
— Pourtant, il n’a rien de comparable au tien.
— Il est parfait.
— Je suis content qu’il te plaise au point que tu ne veux même plus le quitter.
— Tu te doutes bien que je ne suis là que pour lui.
Il lève les yeux au ciel.
— Je me disais aussi…
Ses doigts caressent mon bras reposant entre nous.
— Ou alors, tu évites ton amie…
— Pourquoi je l’éviterais ?
— Un pressentiment. D’ailleurs, tu sais depuis vendredi que ton père refait sa vie avec Molly, qu’ils vont avoir un enfant et corrige-moi si je me trompe, mais tu ne lui en as toujours pas parlé.
Le corriger, soupire ma Betty de son air rêveur.
Chut ! la grondé-je. Bientôt…
— Qu’est-ce qui t’en empêche ?
— Rien, mais c’est impossible de la voir plus de cinq minutes. Quand elle est là, elle n’est pas vraiment disponible. Elle a toujours le nez dans son téléphone.
— Elle ne t’a toujours rien dit au sujet de cet inconnu avec qui elle sort ?
— Toujours pas.
— Je t’avoue que c’est un peu pour ça que j’ai envisagé la possibilité que ton père et elle…
— Arrête, l’imploré-je. J’en ai encore la nausée depuis que tu as émis cette hypothèse.
— Pardon, ricane-t-il. C’est vraiment la seule à qui j’ai pensé sur le moment. Entre le fait que tu ne connaisses pas grand monde ici, que ton père aime les jeunes femmes et qu’il a de grands principes sur le fait de ne pas coucher avec ses employées.
Revanchard, le Théo ! Et pas qu’un peu !
— Je ne me suis pas gênée de lui faire remarquer.
— Et j’ai manqué ça ?!
— Qu’est-ce que tu entends par « Il aime les jeunes femmes » ?
— Ava, tu n’es plus une enfant et tu as des yeux pour voir.
— Voir quoi ?
— Je ne plaisantais pas quand je te disais que ton père est un séducteur. Il aime les femmes, souvent plus jeunes que lui. Mack a tout ce qu’il peut l’attirer chez une femme.
Il fait la moue.
— Molly aussi, d’ailleurs. Tu vois le résultat.
— Tu supposes qu’il en était déjà ainsi pendant qu’il était marié à ma mère ?
— Je ne suppose rien. Je ne me le connaissais pas à l’époque.
— Et depuis que tu es chez Bailey ?
— Franchement, ma puce, à quoi ça peut te servir de connaître le passé amoureux de ton père ?
— À rien, je présume !
— S’il est heureux avec Molly, c’est le principal, non ?
— Si, mais je n’aime pas me dire qu’il peut être tout ce que je déteste chez un homme.
— C’est pour cette raison que Mack a cette opinion de moi ? Tu lui as dit que j’étais ce style d’hommes ?
— Ce n’est pas la nature du problème ni celle de cette discussion.
— J’ai cru qu’il serait intéressant de crever l’abcès compte tenu du fait qu’on essaie de bâtir quelque chose tous les deux.
— Ce n’est pas nécessaire…
— Pas nécessaire ? Ava, j’aimerais sincèrement comprendre et remédier au problème.
— Il n’y en a pas. Je ne serais pas ici si c’était le cas.
— Pourquoi étais-tu si rancunière quand tu es revenue à Seattle ? Pourquoi ta meilleure amie me voit-elle comme un danger pour toi ?
Je roule sur le dos et porte mes mains à mes yeux.
— On peut arrêter là, s’il te plaît ?!
— Je ne suis pas d’accord avec ça !
— Je te l’ai déjà dit ! J’avais dix-sept ans, j’étais fragile et tu m’as blessé de ton indifférence, c’est tout. On passe à autre chose.
— Mon indifférence ? Je t’ai déjà présenté mes excuses de ne pas m’être assez impliqué dans ton stage.
— Mais, ce n’est pas vrai ! râlé-je en bondissant du lit. Pourquoi tu ne me fiches pas la paix avec ça ?
S’asseyant dans le lit, il m’indique la place que j’occupais.
— Reviens t’allonger !
— Alors, arrête de me prendre la tête avec cette histoire !
— Pourquoi tu t’emportes ? On discute, c’est tout.
— Non, tu ne fais qu’insister.
— Parce que j’essaie de comprendre qui tu étais à l’époque.
— J’étais mal dans ma peau, le regard des autres me terrifiait et j’étais loin d’être naïve sur le monde qui m’entourait parce que, très jeune, je l’ai pris en pleine figure. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit différent avec toi, mais tu m’as fait plus mal que n’importe qui.
— Pourquoi ?
— Parce que j’étais stupide ! Maintenant, je vais me coucher et je ne veux plus en parler.
Il acquiesce sans cesser de me fixer comme une grenade qui serait prête à lui exploser au visage. Comme il semble garder les lèvres closes, je reprends ma place, mais je lui tourne le dos à présent.
— Bonne nuit, Théo.
J’espère couper court à toutes tentatives de sa part de relancer le débat. J’éteins la lampe sur ma table de chevet.
— Bonne nuit…
Les minutes s’égrènent et un silence de mort s’installe entre nous. Sauf qu’après une telle dispute, trouver le sommeil n’a rien d’évident.
Comme si je pouvais avoir envie de remettre cette humiliation sur la table, pensé-je sans décolérer.
Tu sembles oublier un petit détail, Ava, si je suis là, c’est à cause de lui. Quelle chance as-tu de te débarrasser de moi si tu ne lui en parles pas ?
Je la dégage d’une pichenette avant de m’enfoncer dans l’oreiller. Je suis bien décidée à dormir quand :
— Si je t’ai blessée plus que quiconque, c’est que tu attendais de moi plus que de n’importe qui, non ?
Je jure avant me cacher sous mon oreiller.
— Est-ce que tu étais amoureuse de moi, Ava ?
Je me paralyse à cette question.
— Quoi ? bafouillé-je.
— Je ne l’ai pas vu et ça t’a brisé le cœur ?
Et voilà, il vient de taper là où j’ai le plus mal.
Je me redresse et me risque à un regard dans sa direction. Un bras replié sous sa tête, l’autre sur son torse, il m’observe.
— Mais qu’est-ce…
— Tu peux me le dire, Winy.
Un rictus se dessine sur ses lèvres et j’ai envie de l’étrangler.
— Quand on y pense, c’est plutôt mignon…
— Mignon, craché-je. Tu plaisantes ?
Il prend appui sur son coude toujours aussi sûr de lui.
— Je ne te parle pas de ce qui s’est passé, il y a cinq ans, mais avec ce qui nous arrive aujourd’hui, c’est…
— Ridicule ! C’est complètement ridicule !
— Ma chérie, me dit-il en caressant mon bras. C’est bon, ce n’est que moi. Tu ne crains rien…
— Ça, c’est toi qui le dis !
— Je pense qu’on est au-dessus de ça.
Son discours se tend.
— Je te prouve tous les jours que je n’ai rien en commun avec ce type que tu as rencontré à l’époque. Je t’ai confié ce qui m’arrivait à cette période. Je regrette que tu aies souffert, crois-moi, mais tout est parfait maintenant. Je me sens prêt pour vivre tout ça avec toi. À l’époque, rien de tout ça n’aurait été possible.
— Simplement parce que ton état d’esprit t’aurait empêché de te projeter ? dis-je sans y croire une seconde.
— Et que tu n’avais que dix-sept ans ! Nous n’étions pas prêts, ni toi ni moi.
Je retrouve la moquette de sa chambre et croise les bras sur ma poitrine dans une posture clairement offensive.
— Tu essaies vraiment de me faire croire que ce sont les seules raisons qui expliquent que tu n’as jamais posé les yeux sur moi, Théo ?
Il m’imite et quitte son lit.
— Je suis assez adulte pour ne pas tourner autour du pot et te dire les choses sans langue de bois. Fais-en un peu de même et crache enfin le morceau !
— Donc, ton manque d’intérêt pour moi lors de mon stage n’a rien à voir avec le fait que j’étais moche ?!
— C’est le regard que tu portes sur toi, Ava ! N’en fais pas une généralité !
— Espèce d’hypocrite ! craché-je. Tu as un culot, ce n’est pas croyable !
— C’était il y a cinq ans, bon sang ! Alors, oui, tu as changé, mais tu ne t’es pas transformée non plus. Cesse de te dénigrer de la sorte !
— Je n’arrive pas à croire que tu puisses te foutre de ma gueule à ce point.
Il ment comme un arracheur de dents. Voilà pourquoi il m’est impossible de lui faire confiance.
Je repère mes vêtements posés dans le fauteuil près de la porte et je me rue dessus.
— Ava, qu’est-ce que tu fais ?
La perspective de me voir m’en aller le rend nerveux.
— Tu n’es qu’un menteur doublé d’un enfoiré !
— Mais qu’est-ce que tu attends de moi à la fin ?
— Que tu sois franc ! hurlé-je en lui faisant front tandis que j’enfile mon jean à toute vitesse.
Je ramasse mon pull en laine.
— Mais je le suis !
— Je n’espérais rien de toi, Théo. Je n’étais pas conne au point de rêver que tu me remarques, mais je n’ai pas mérité ton mépris.
— Mon quoi ?
Il paraît dépassé par les évènements, mais c’est lui qui a déclenché tout ça, pas moi ! Je lui ai demandé d’oublier cette histoire. Mes chaussettes passées, je ramasse mon sac de voyage et file dans l’entrée.
— Tu n’iras nulle part ! Pas dans ces conditions, pas au milieu de la nuit.
— Je suis encore libre de mes mouvements…
J’enfile mes baskets et mon manteau.
— Putain, mais parle-moi ! braille-t-il quand je déverrouille sa porte. Dis-moi ce que tu ressens au lieu de prendre la fuite.
Voyant que je ne cède pas, il pose sa main sur la porte pour m’empêcher de sortir.
— Je regrette de ne pas avoir vu tes sentiments, d’accord !? Tu attendais plus de moi et sur un plan personnel et sur un plan professionnel…
— J’attendais seulement d’être respectée en tant que personne, Théo !
— Je t’ai toujours respectée…
— Bien sûr…
Je lui lance mon regard le plus cinglant.
— Dis ça à Ugly Betty !
Jamais avant ce soir, avant ces deux mots, je n’avais vu le grand Théodore Allen perdre son assurance et tout ce qui fait sa grandeur.
Pourtant, sur le pas de sa porte, il n’a plus rien de l’homme que je fréquente depuis des semaines. Il ressemble davantage à un enfant pris en flagrant délit. Je me confronte à son regard. Si le sien est terrifié, le mien lui livre toute cette rancœur que je lui voue de m’avoir rabaissée de la sorte.
Il entrouvre les lèvres, mais finit par se raviser.
— La porte !
Théo retire sa main aussi brusquement qu’il a posé dessus.
— Au revoir, Théodore.
Je quitte son appartement sans plus tarder, courant jusqu’à l’ascenseur pour m’y réfugier. Les portes se referment et je peux enfin cesser de contenir ses larmes qui me brûlent les yeux depuis qu’il m’a parlé de mon amour pour lui.
Bien sûr que je l’aimais et il a tout brisé en moi. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui après tout ?
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