Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)

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Première rencontre

 

 

cela cinquante ans. La maison Bailey, un monstre dans le monde, très vaste, de l’édition où la concurrence est rude. L’entreprise a été lancée par mon aïeul, il y a de

À sa mort, il a fait le choix logique et avisé de léguer sa société à son unique fils, mon père, Alexander Bailey. Il était âgé d’une trentaine d’années à cette époque douloureuse pour lui. En effet, il était relativement jeune au moment de cette succession et avait dû vivre le retrait non seulement de son père, mais également de son mentor. Les premiers temps, il avait mené l’entreprise d’une main de maître, faisant honneur à la mémoire et au travail accompli par son ascendant. Mais comme bon nombre de PDG, il a vécu des périodes plus sombres.

J’avais une dizaine d’années quand il a connu une phase délicate où le succès se fit rare. Heureusement, le brillant homme d’affaires, qu’il était déjà, a sauvé notre héritage et l’a relancé avec brio. Tout cet investissement a fini par payer, mais cela lui a coûté bien plus cher sur un plan personnel, car c’est à cette époque que mes parents ont divorcé.

Maintenant que Bailey est remis sur les rails, mon père peut enfin relâcher cette pression titanesque dont il s’est accablé, voulant coûte que coûte prouver à son entourage, mais surtout à lui-même, que mon grand-père avait pris la bonne décision. Il a d’ailleurs engagé l’un de ses stagiaires au poste de directeur pour le seconder.

Voilà la raison pour laquelle j’ai fait le choix, très jeune, d’effectuer mes études dans le domaine de l’édition : c’est une affaire de famille. Et je suis ravie à l’idée de passer les cinq prochaines semaines aux côtés de mon père dans le cadre de mon stage professionnel.

***

Un discret coup d’œil vers le grand miroir m’arrache une légère grimace. Je soupire devant mon reflet franchement désolant ; mes cheveux bouclés sont totalement indisciplinés. J’ai essayé de les maintenir à l’aide d’une attache, mais le résultat n’est franchement pas convaincant. J’ai dû me parer de mes lunettes noires passées de mode, car mes nouvelles lentilles m’ont irrité les yeux. Comme d’habitude, je ne porte pas la moindre trace de maquillage. Je ne suis pas attirée par tous ces artifices. Question mode, là aussi, tout dans mon apparence est plutôt simpliste. Je suis pour la discrétion, alors un jean, un pull en laine légèrement trop large pour ma taille menue et une paire de baskets me conviennent amplement.

Rapidement, je détourne le regard. Je ne suis pas jolie, je le sais bien. À vrai dire, je m’en fiche pas mal. Tout ce que je désire, c’est que l’on ne me remarque pas et cet accoutrement est parfait pour cela.

Je sors des toilettes et entreprends de traverser le couloir du huitième étage jusqu’au bureau du directeur. La porte est ouverte. Je toque et l’homme d’une vingtaine d’années, assis à son poste de travail, pose les yeux sur moi. Il est d’une élégance folle dans son costume gris anthracite extrêmement chic et qu’il porte à merveille. Son regard sombre et sévère me jauge d’un air inquisiteur. Il m’examine de haut en bas et cela me met horriblement mal à l’aise. Instinctivement, je me dissimule derrière mon bloc-notes que je tiens entre mes mains.

— Bonjour, monsieur Allen.

Je m’adresse à lui d’une voix frêle et incertaine. Difficile d’être sereine face à un individu d’une telle prestance.

— Bonjour.

— Je suis Ava Payne, murmuré-je avec toujours cette timidité qui est comme une deuxième peau pour moi. Monsieur Bailey m’a demandé de me rapprocher de vous.

— Tu es notre nouvelle stagiaire, c’est ça ?

J’acquiesce sans oser m’attarder sur cet homme qui m’impressionne. D’un geste naturel, il m’indique le fauteuil face à son bureau.

— Entre, je t’en prie. Assieds-toi.

Sans parvenir à me détendre, j’accepte cette invitation.

— Tu peux me tutoyer, ça ne me dérange pas. Tout le monde le fait ici. Et appelle-moi Théo.

Je lui adresse un sourire tout en retenue.

— Donc, tu aimerais travailler dans l’édition à la fin de tes études.

— Je souhaiterais devenir directrice éditoriale, c’est vrai.

— Et tu es là pour une durée de cinq semaines, je crois ?

J’acquiesce.

— Très bien ! Je vais te montrer tout ce qu’il y a d’important à savoir. Nous irons faire un tour dans les différents services pour que tu puisses découvrir le fonctionnement de la société dans son intégralité. J’attends de toi que tu me suives activement et que tu sois attentive. Il faut que tu prennes des notes, car nous ferons un point sur ce que tu as vu de façon régulière. Je te confierai quelques tâches également.

Il se lève tout en m’invitant à lui emboîter le pas. Dressée sur mes pieds, je me retrouve nez à nez avec lui. Enfin, si on peut le dire ainsi. Théo mesure au moins trois têtes de plus que moi. Un sourire taquin apparaît sur les jolis traits de son visage.

— Eh bien, tu es toute petite…

Il ricane gentiment. Je détourne mon regard embarrassé.

— Allons-y !

Théo se met en mouvement. Je l’imite sans tarder et le suis à travers les étages. Et ce sera mon activité principale les semaines suivantes…

Je le suis comme son ombre et m’emploie à faire tout le travail qu’il me donne avec rapidité, efficacité et professionnalisme. Ce sont de petites besognes, peu valorisantes, comme faire des photocopies, transmette des dossiers à telle ou telle personne, des textes à frapper ; rien de gratifiant en somme. Peu importe, je veux, avant tout, être irréprochable.

Les jours passants, je constate que Théo est un homme charmant. Il a de l’humour, une intelligence raffinée. Il est pourvu d’un sens des affaires très affûté et sa bonté fait de lui un patron très estimé de ses employés. Du fait de ce subit intérêt pour lui, je me surprends à porter des jupes, à prendre soin de mes cheveux et, même, à me maquiller. C’est très singulier et déroutant pour une jeune fille aussi introvertie que je le suis.

C’est l’effet Théo…

Comme à mon habitude, j’arrive de bonne heure au bureau, ce matin. Mon père étant le PDG, il a à cœur d’être le premier à son poste. Ce qui m’oblige à venir moi-même aux aurores. Même s’il m’a gentiment proposé de me commander un taxi, mais j’ai refusé son offre. Mon envie d’apprendre est intarissable. Je veux exploiter au mieux de ce temps pour assimiler le plus de connaissances possibles. Étant la première sur les lieux, je profite de cette avance pour préparer du café. Je me trouve dans cette petite cuisine attenante au bureau de Théo quand il arrive à son tour.

— Bonjour, Ava.

Je fais volte-face et le découvre sur le seuil. Il est encore à tomber dans l’un de ses costumes qu’il choisit avec un goût sûr.

— Bonjour, Théo. Veux-tu un café ?

— Avec plaisir.

Il disparaît dans son bureau. Quand je le rejoins avec sa tasse, il est assis derrière son ordinateur.

— Quel est le programme de la journée ? demandé-je en la déposant près de lui.

Il me remercie d’un sourire qui me fait littéralement fondre sur place.

— Pour commencer, nous avons une réunion de service à 9 h 30. Ensuite, nous irons nous entretenir avec Paul. Il me demande d’engager du personnel et je veux m’assurer que c’est nécessaire.

— J’ai cru comprendre que son équipe croulait sous le travail. Cependant, je doute que l’embauche soit la réponse à son problème.

Théo s’adosse contre sa chaise et me regarde sans me cacher que je l’intrigue.

— Voyez-vous ça !

Je suis conviée à m’asseoir.

— Mais je t’en prie Ava, explique-moi qu’elle est la solution selon toi, car tu piques ma curiosité.

— À mon sens, son équipe doit être remaniée. Une nouvelle répartition des tâches devrait suffire.

— C’est aussi simple selon toi ?

J’ai conscience qu’il ne doit pas me prendre au sérieux. Néanmoins, je suis convaincue d’avoir raison. Il ne tient qu’à moi de le lui prouver et de m’affirmer.

— Je pourrais te proposer un plan de restructuration.

— Eh bien, eh bien…

Les mains jointes devant lui, son index courant sur ses lèvres charnues, il me fixe avec un peu trop d’insistance.

— Intéressant…

À cet instant, impossible de déterminer si mon audace l’amuse ou, au contraire, l’agace.

— Est-ce que j’ai ton accord ?

— Tu as carte blanche, effectivement ! Montre-moi comment tu vois les choses. Nous en discuterons dès que tu auras fini. 

Folle de joie à l’idée de pouvoir lui démontrer mes capacités, je quitte la pièce, un sourire ravi, et très rare, traversant mon visage. Impatiente, je m’installe dans le premier bureau vacant et me mets à l’œuvre avec l’envie de faire mes preuves.

Les heures défilent et la fin d’après-midi arrive vite tant je suis absorbée par la mission confiée par Théo. Même si je n’ai pas achevé mon plan, je suis relativement satisfaite de son avancée. Cependant, j’ai quelques questions à poser à Théo avant de le lui exposer. Je sors de ma cachette pour le retrouver. Lorsque j’arrive près de son bureau, la porte est entrebâillée et des voix s’en échappent.

— Il était temps que tu te débarrasses de ta stagiaire.

Je tends l’oreille en direction du bureau.

— Je l’ai occupée pour plusieurs heures, répond son interlocuteur qui se révèle être, sans grande surprise, Théo.

— On peut remettre ça ?

Le ton lubrique qu’elle emploie ne laisse aucun doute sur la signification de « ça » …

— Peut-être plus tard. J’ai des dossiers à monter en comptabilité.

— Demande à la gamine ! C’est son job, après tout ! Et puis, elle ferait n’importe quoi pour te faire plaisir…

— Qu’est-ce que tu entends par là ?

Cette fille, que je ne reconnais pas, se met à rire.

— Attends, tu n’as rien remarqué ? Elle te mange des yeux du matin au soir, Théo !

Même cachée, je m’empourpre.

— Ça n’a absolument rien de flatteur. Elle est tout bonnement horrible.

De nouveaux rires résonnent dans le bureau. Ma gorge s’entortille en un nœud douloureux.

— Le boss ne t’a pas fait un cadeau en te collant cette mocheté dans les pattes, c’est clair !

— Et je dois la supporter encore trois semaines…

Il paraît si las en disant cela. Même si je me suis apprêtée pour être plus coquette, je ne suis pas stupide au point d’imaginer qu’il allait me regarder. Cependant, j’ai eu la naïveté de croire qu’il m’appréciait… un peu…

— J’en ai marre de ne pas pouvoir venir te voir à ma guise !

— Je suis bloqué tant qu’Éva sera dans les parages !

Éva ??? Il n’a même pas pris la peine de retenir mon prénom correctement ?

Il y a de l’agitation dans la pièce.

— Bon, je te laisse. Tu es visiblement trop occupé...

— Maggie, s’il te plaît.

J’entends des pas se rapprocher. Je file dans la petite cuisine attenante pour ne pas me faire prendre.

— Si tu croises Ugly Betty, dis-lui que je la cherche.

Cette « Maggie » part dans un rire sonore.

Détruite par ce que j’ai entendu, par leur méchanceté et leurs moqueries, je mets quelques secondes à reprendre mes esprits. Le mépris de Théo à mon égard me laisse sans voix, mais bien au-delà, je ne le comprends pas. Qu’ai-je fait pour mériter cette cruauté totalement gratuite ?

Assurée que la voie est libre, je détale en vitesse et pars me réfugier dans les toilettes les plus proches. Enfermée dans l’une des cabines, je me laisse aller aux larmes.

Malheureusement, cette configuration n’est pas nouvelle pour moi. Je subis les brimades de mes camarades depuis toujours et, d’ordinaire, j’y suis insensible. Avec le temps, je me suis forgé une carapace qui a le pouvoir de me rendre hermétique à toutes ces railleries. Mais aujourd’hui, c’est très différent : les mots ne m’avaient jamais atteinte de la sorte.

L’œil hagard, j’observe la cuvette et une lutte naît en moi.

Je ne dois pas céder. Pas à cause de lui.

Cela fait deux mois que je ne me fais plus vomir et je ne dois pas flancher, pas après tous mes efforts. C’est un combat de tous les jours que je mène contre la boulimie et mes parents font leur maximum pour me soutenir. Je ne veux pas les décevoir. Comment replonger dans cet enfer ? Je suis une thérapie, j’ai un groupe de soutien. On a fait tout ce chemin ensemble et je ne peux pas tout gâcher maintenant.

C’est une véritable victoire pour moi lorsque je trouve la force de tourner le loquet sans avoir renoué avec mes démons.

Mon père est à quelques mètres de moi. Ce qui est inhabituel vu que je vis en Floride avec ma mère. Je suis ici seulement pour quelques semaines et il est hors de question de les gâcher à cause de Théo. Et puis, ma mère risquerait de ne plus me laisser revenir si je retombe dans mes travers.

Remise d’aplomb – autant que ce soit possible – j’abandonne les toilettes et trouve refuge près de mon père. Bien sûr, je ne dis pas un mot sur l’incident. Il virerait Théo sur-le-champ s’il savait, mais cette perspective n’adoucirait en rien ma peine.

Du fait, je me contente de lui demander de m’accorder du temps afin de répondre aux questions que je destinais à son directeur avant de le trouver en plein batifolage avec l’une de ses subalternes. Mon père m’apporte tout ce dont j’avais besoin pour finir mon projet. Je peux me replonger dans mon travail et oublier ce douloureux évènement.

***

Le lendemain matin, je me hâte de déposer mon plan de restructuration sur le bureau de Théo en espérant bien l’éviter. Je suis résolue à ne plus passer une seule minute en sa compagnie. Malheureusement, il arrive avant que j’aie le temps de m’éclipser.

— Bonjour, Ava !

Sa voix si envoûtante habituellement me fait grincer des dents.

— Bonjour, Théo.

— Je t’ai attendue, hier.

Le pauvre Théodore était perdu sans Ugly Betty pour le divertir de sa médiocrité peut-être…

— Je n’ai pas vu le temps passé, c’est vrai.

— As-tu progressé dans ton plan de restructuration ? Il me tarde d’étudier ce que tu as fait.

Je lui adresse un sourire affable.

— Le dossier est sur ton bureau.

Le sourcil haut, il regarde la pochette bleue que je lui indique puis moi. Visiblement, il ne semble pas croire que je puisse déjà avoir fini.

— Oh… Super…

Espèce d’hypocrite !

— Serais-tu assez aimable pour m’apporter un café, s’il te plaît ?

— Mais bien sûr…

Et mon esprit de vengeance entre en action.

Voyons voir ce qui se passe si j’améliore son café avec un ingrédient spécial aujourd’hui…

En fouillant dans la cuisine, je trouve un sachet de sauce piquante que l’on mange habituellement avec la pizza. Elle est périmée depuis trois mois et ça fait bien mon affaire. Son café coulé et assaisonné, je saute sur la première occasion pour prendre la poudre d’escampette.

Voici la seule leçon que je veux retenir de mon stage chez Bailey : Théodore Allen, c’est le mal personnifié !!!

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