Seven : Le jeu de tous les péchés (French Edition)

l’aise au cours de ce repas et…

La famille s’agrandit

 

l’aise au cours de ce repas et que mon père ne l’aide pas. Je redoute de voir Le soir arrive bien vite et mes incertitudes relatives à ce dîner en « famille » me rendent de plus en plus nerveuse. J’angoisse qu’il ne se sente pas à Molly et mon père agir comme un couple.

Étrangement, ce ne sont pas les uniques raisons à mes inquiétudes. Le simple fait de conduire Théo chez mon père dans le rôle de mon petit ami me noue le ventre. Jamais je n’ai été jusqu’à présenter un garçon à mes parents. Même si mon père connaît Théo, il ne l’a jamais vu dans un contexte intime, dans un autre rôle que celui de directeur. Je vais changer la donne en priant pour ne pas faire de dégâts supplémentaires.

Il est un peu après 17 h 30 lorsque Théo se joint à moi alors que je termine de passer en revue le texte de notre prochaine parution. À sa mine songeuse, je devine que la perspective de retrouver son patron pour la soirée ne l’enchante guère.

Mouais, tu as peut-être été un peu vite en besogne, me fait remarquer ma Betty.

— Théo, murmuré-je en le regardant faire quelques pas. Si tu ne te sens pas de venir, alors ne le fait pas. Je ne m’en offusquerai pas, tu as ma parole.

Il se laisse retomber sur ma chaise.

— Pour lui offrir cette satisfaction ? Sans façon !

— Tu n’as rien à lui prouver.

— Si ! Qu’il ne me fera jamais plier en ce qui concerne notre histoire.

— Le but de ce dîner est de calmer le jeu, pas d’envenimer les choses.

— Tant mieux, ce n’est pas mon intention. Tout ce que je désire depuis le premier jour, c’est que vos relations ne se trouvent pas affectées par notre histoire et qu’il nous laisse la vivre comme on l’entend.

— Je pense qu’on peut tous s’entendre à ce sujet. Finalement, sa relation avec Molly joue en notre faveur. Il est plus distrait et beaucoup moins à cheval sur ses propres principes.

— Une véritable aubaine, ricane Théo.

— Si on profitait de ce moment au lieu de se prendre la tête avec ce qui pourrait éventuellement arriver. Je ne te garantis pas que l’ambiance ne soit pas un peu étrange au début…

— Étrange ? Pourquoi le serait-elle ? Ton père nous invite à dîner pour fêter la grossesse de son amie qui n’a que quelques années de plus que toi. Cette même amie qui m’a vu le cul à l’air dans cette même pièce.

Ce n’est peut-être pas le moment de lui dire que Molly est à l’origine de ce jeu entre nous…

Non, non ! Ça, il vaut mieux oublier, rigole ma Betty.

— Bienvenue chez les Bailey !

Il lève les yeux au ciel avant de me demander :

— Est-ce que Mackenzie sera là ?

— Je lui ai proposé de nous accompagner, mais elle a refusé. Je crois qu’elle a envie d’être seule.

— Voir ce type devant la banque ce matin n’a pas dû aider.

— Effectivement.

— D’ailleurs !

Il se lève.

— J’y vais. Elle va m’attendre sinon.

— Merci encore de ce que tu fais pour elle.

— Il n’y a pas de quoi.

— Comme je ne suis pas hyper emballée à l’idée de la laisser trop longtemps seule et que tu as eu l’air de te plaire chez moi, tu pourrais envisager d’y dormir cette nuit encore…

— Il faut que je fasse un saut à mon appart pour prendre un costume, mais je veux bien.

— Je vais rentrer moi aussi. J’ai envie de passer quelque chose de moins formel. N’hésite pas à en faire autant si ça te permet de sentir plus à l’aise.

Il acquiesce.

— Je passe te chercher dans une heure.

Il contourne mon bureau et m’embrasse.

— Prends un taxi !

— Oui, monsieur.

Il sort en me laissant dubitative à propos de ce repas.

Il ne nous reste plus qu’à prier pour que papa ne fasse pas des siennes…

***

Nous entrons sur la propriété de mon père à l’heure dite et Théo a été plutôt calme pendant le trajet. Je ne suis pas très bavarde non plus et j’ignore comment le rassurer.

Heureusement, nous sommes arrivés et nous allons pouvoir nous confronter à mon père et voir quel ton il espère donner à notre soirée. Une fois la voiture garée, je me hâte d’aller rejoindre Théo et comme pour lui signifier mon soutien, je glisse ma main dans la sienne. Une main sur la poignée, un œil sur mon voisin, je lui fais un sourire encourageant avant de frapper et de pénétrer chez mon père.

À l’intérieur, Théo montre une certaine curiosité sur ce qui l’entoure découvrant l’endroit où j’ai passé de longues semaines de vacances. Il observe, mais semble s’excuser de le faire. Je le débarrasse de son manteau et j’en fais de même.

— On est là, lancé-je à tue-tête après lui avoir donné un baiser réconfortant.

— Dans la cuisine, mon trésor.

Je noue mes doigts à ceux de Théo et le guide à travers le long corridor desservant le salon et la cuisine où mon père et Molly nous attendent.

— Bonsoir ! les salué-je avec entrain.

— Ma chérie, m’accueille mon père en m’offrant une douce étreinte. Je suis content que tu sois là. Merci.

— Ça me fait plaisir.

Mon père tend sa main vers mon voisin qui est toujours aussi nerveux à mes côtés.

— Théo, sois le bienvenu, lui dit mon père avec une vraie sincérité.

— Merci pour l’invitation et…

Il jette un coup d’œil en direction de Molly.

— Félicitations pour le bébé.

— Merci, dit celle-ci en venant nous rejoindre, abandonnant sa place derrière le piano de cuisine.

Je l’embrasse quand elle arrive près de moi.

— Je voulais t’en parler, ce matin, mais j’ai pensé que tu accepterais plus facilement cette invitation si elle venait de ton père.

Je la prends dans mes bras.

Ben oui, sa gentillesse me touche…

— Je t’aurais dit oui à toi aussi, voyons.

Elle a à mon intention un sourire satisfait et soulagé.

— J’espère que vous aimez le saumon, nous dit-elle alors. Sinon, je peux faire autre chose.

— Pour moi, c’est parfait.

— Pareil pour moi, lui répond Théo intimidé.

Ce qui est déroutant quand on connaît le personnage…

— J’ai une envie folle de poisson, en ce moment.

Elle me fait un clin d’œil.

— Je crois que ton père n’en peut plus, mais qu’il n’ose pas me le dire.

Mon père s’en amuse et s’intéresse à Théo.

— J’ai mis du champagne au frais pour trinquer à la santé du bébé, mais j’ai un whisky à te faire goûter, un petit bijou venu tout droit d’Écosse.

— Je dois reprendre la voiture après alors, hésite Théo.

Posant mon bras sur sa taille, je m’étire pour déposer un baiser sur sa joue.

— Je conduirai, si tu es d’accord…

Ma main se balade sur ses abdos.

— Détends-toi et profite de ta soirée.

Il me remercie d’un sourire chaud.

— Je te sers quand même une coupe de champagne, ma chérie ?

— Un fond, s’il te plaît, papa.

— Molly chérie, je te sers un jus de fruits ?

— Volontiers. Merci, mon chéri.

Mon père ouvre la marche en invitant Théo à le suivre. Je l’observe s’éloigner avant de revenir à Molly, de nouveau aux fourneaux. Elle ricane.

— Il ne va pas nous faire un malaise ?

Je me mords la lèvre.

— Je ne l’ai jamais vu aussi stressé.

— Ton père n’en menait pas large non plus. Il cache mieux son jeu, c’est tout.

— Je n’arrive pas à comprendre pourquoi tout est si compliqué entre eux, ça me dépasse.

— Votre histoire ne facilite rien.

Je m’approche.

— J’ai pensé que l’occasion était parfaite pour créer un esprit familial et je voulais que Théo y fasse sa place, mais c’était peut-être prématuré.

— Honnêtement, je ne pense pas qu’il y aura un bon ou un mauvais moment. Il faut les secouer et ne plus leur laisser le choix. Ils sont trop butés l’un et l’autre.

— Pour être butés…

Je rigole en me remémorant la remarque de Théo au sujet de Molly.

— L’idée d’un dîner en ta présence après que tu nous as surpris dans mon bureau lui a paru aussi très bizarre.

Molly rit avec moi.

— Il y a plus simple pour briser la glace.

Glissant son bras sous le mien, elle m’attire vers le salon.

— Allons voir ce qu’ils font.

Après quelques pas, elle ajoute :

— Tu n’as pas idée comme je suis heureuse que tu sois là pour partager ce bonheur inattendu. Ça compte énormément pour moi.

Avant de les rejoindre, elle glisse à mon oreille :

— Ton père ne pourrait pas vivre aussi bien cette nouvelle aventure si tu ne l’avais pas soutenu. Je n’aurais pas vécu ma grossesse si sereinement non plus. Merci, Ava. Merci de l’aimer au point de nous accepter moi et le bébé.

Me sentant rougir de tous ces compliments, je lui adresse un sourire maladroit en bafouillant une politesse. Molly m’abandonne pour s’installer près de mon père dans ce grand sofa placé près de la cheminée où crépite un feu très agréable. Mon cher Théo est assis droit comme un I sur le second canapé.

C’est moi ou papounet lui fait peur ? s’interroge ma Betty.

Mouais… c’est bizarre ! Je vais aller le réconforter avant qu’il ne se sente mal !

D’ailleurs, mon arrivée paraît le soulager. Tellement qu’il lie sa main à la mienne pour s’y accrocher fermement.

Quand nous sommes tous installés, mon père lève son verre.

— Je crois qu’il ne nous reste plus qu’à porter un toast.

Nous l’imitons.

— J’ai une chance inouïe d’avoir auprès de moi, mon ange, ma précieuse Ava.

Son regard braqué sur moi, il poursuit :

— J’ai rêvé tant de fois de ce jour où l’on pourrait enfin rattraper ces années que la vie nous a volées. Te savoir ici quand je suis sur le point de vivre quelque chose d’aussi effrayant qu’exaltant est d’un immense réconfort.

— J’en suis heureuse moi aussi, papa.

— Je sens ton soutien et tout ce que tu es capable de faire pour moi, par amour pour les tiens. Grâce à toi, parce que tu es la seule personne dont il me faut l’approbation, j’ai enfin trouvé le courage de…

Il se tourne vers Molly qui l’observe émue.

— De te demander de devenir ma femme, ma chérie.

Hein !?!

Malin papounet, constate ma Betty. Il nous couvre de flatteries pour faire passer la pilule, pas mal ! Il est diabolique.

Peut-être, mais il a le regard pétillant notre papounet…

En douce, Théo zieute dans ma direction. La pression de sa main se fait plus forte. Moi, c’est Molly que j’observe. Blême, elle porte une main tremblante à sa bouche.

— Alex ? y marmonne-t-elle comme pour lui demander si elle pouvait croire ce qu’elle vient d’entendre.

Ses grands yeux humides s’agitent vers mon père puis elle les braque sur moi. Elle semble craintive.

— Molly, l’appelle tendrement mon père. Ma chérie ?

Fouillant dans la poche de son pantalon, il en sort un écrin blanc qu’il lui présente. Toujours aussi prise au dépourvu, elle ne sait plus quoi faire.

— Depuis qu’Ava est partie avec sa mère, personne ne m’a donné envie de refaire ma vie, de me relancer dans une histoire sérieuse. Personne à part toi. Aujourd’hui, je me sens prêt, mais surtout fou de bonheur à la pensée de partager le reste de mon existence à tes côtés. Je t’aime, Molly et j’aime ce petit être qui grandit en toi. Je te le demande, offre-moi cette nouvelle famille.

Molly est en larmes et je sens que je ne vais pas tenir longtemps moi non plus de les voir s’aimer ainsi tous les deux.

— Alex…

Mon père lève le voile sur la somptueuse bague de fiançailles et cette découverte arrache un soupir stupéfait à Molly. Sentant le trouble chez celle qui sera certaine bientôt sa femme, papa s’agenouille devant elle et l’étreint.

— Pardon de te prendre par surprise. Je sais que dans ton état, ce n’est pas simple de gérer tes émotions, mais je voulais qu’Ava soit présente pour que tu saches combien elle est heureuse pour nous.

Ces quelques mots font dévier l’attention de Molly sur moi.

— Je le suis, Molly, dis-je moi-même un peu à court de mots. Ce bébé mérite une belle vie de famille. Vous méritez d’être heureux tous les trois.

Elle se lève pour se précipiter vers moi. J’ai tout juste le temps de me lever pour l’accueillir dans mes bras pour qu’elle s’y jette.

— Oh, Ava, pleure-t-elle sur mon épaule. Merci…

Je la réconforte tandis qu’elle sanglote.

— Visiblement, je suis bon qu’à acheter la bague, se manifeste mon père. Les bisous et les câlins, ce n’est pas pour moi…

Molly rigole avant de revenir vers mon père. Elle s’essuie les joues.

— Je n’ai pas bien compris. Tu es d’accord ou pas ? Non, parce que j’ai cette bague et je ne sais plus quoi en faire…

— Alex, glousse-t-elle avant de le rejoindre.

Ils s’enlacent.

— Comme si tu avais besoin d’une réponse. Tu es tout ce que je désire.

— Tu sais que je suis un vieux con et ça ne risque pas s’arranger ?

— Alors je serai la femme d’un vieux con, ce n’est pas grave, mais je veux passer le reste de ma vie avec toi.

Théo se lève à son tour et me ramène dans ses bras. Je le remercie secrètement de son soutien et je me félicite d’avoir fait en sorte qu’il soit là. Sans lui à mes côtés, je me serais sentie dépassée par tout ça.

Nichée dans son cou, je laisse mes larmes faire leur route. J’ai beau être sincèrement heureuse pour eux, tout a été si vite, il faut encaisser ces changements qui se profilent à l’horizon.

— Ma Winy chérie, glisse-t-il à mon oreille. Tu es parfaite. Je suis fou de toi.

Puis il dépose ses lèvres sur ma tempe. J’aimerais profiter de sa douceur, m’y perdre un instant, mais la voix de mon père me ramène au présent.

— Mon ange, tout va bien ?

— Elle est juste émue, le rassure Théo pendant que je sèche mes larmes.

Quand je sors de ma cachette, mon père me regarde d’un œil inquiet.

— Ça va, papa, lui dis-je en venant me blottir contre lui. Ton bonheur me comble et je t’aime.

— Moi aussi, Ava, de tout mon cœur.

S’ensuit une longue série d’embrassades et de félicitations échangées. Mon cher Théo semble plus à l’aise, mais sa main blanchit tant il serre la mienne. Et je sais à travers ce geste que ce n’est pas lui qu’il cherche à rassurer, mais bien moi. C’est si bon de se sentir comprise sans même avoir formulé le moindre mot. Après un bon moment à les congratuler, nous reprenons nos places pour boire ces coupes de champagne qui nous attendent sur la table. 

Je prends un instant pour admirer mon père, plus radieux que jamais, serrer sa future femme dans ses bras et mon cœur s’envole. Ce n’est pas que Molly qu’il tient au creux de lui, mais sa nouvelle famille. Son regard pétillant se pose sur moi, il me sourit et pendant une seconde, j’ai peur. Peur de ce qui va se passer dans nos vies. Il est changé et cette lueur qui brille en lui, je ne l’ai jamais vue avant. Aussi heureuse que je sois, je sens poindre les bouleversements.

Serais-je seulement à la hauteur de ce qu’il est en droit d’attendre de moi ?

***

Le reste du dîner chez papa s’est déroulé sans encoche. Ce qui paraît assez naturel vu l’annonce qu’il nous a faite. Mon père n’a jamais rien laissé entrevoir dans sa vie qui aurait pu présager qu’un jour il renouerait avec le mariage et encore moins avec la paternité. Bien au contraire, il semblait apprécier son célibat. Les années passants ont renforcé cette idée qu’il ne voulait plus partager sa vie avec qui que ce soit. Mais, comme ma mère, il y a des années, il fait le souhait de s’investir à nouveau auprès d’une femme et je ne peux que l’encourager dans ce sens.

C’est quand même beaucoup d’émotions pour notre cœur en guimauve. Hein ?

Oui, ma Betty, c’est beaucoup d’émotions…

Le regard perdu sur mon miroir, aux prises avec mes pensées, je laisse le coton s’attarder sur ma peau. Il y a quelques minutes que Théo et moi-même sommes rentrés à mon appartement et je suis encore secouée par cette soirée.

Si je suis troublée, je n’en ai pas moins remarqué le comportement de mon père à l’égard de Théo. Il a été très agréable avec lui et j’ai aimé les voir bavarder de tout et de rien avec légèreté et beaucoup plus de sérénité que d’ordinaire. Mon père s’est intéressé à lui et j’ai apprécié qu’il le fasse. D’ailleurs, ça a permis à Théo de se détendre. Entre les tensions existantes entre eux, sa hantise de se retrouver face à Molly, cette demande en mariage a ajouté au côté rocambolesque de cette soirée et sa position est loin d’être la plus simple. Mais ses appréhensions, aussi compréhensibles soient-elles, se sont avérées bien inutiles.

— Hé…

La douce voix de Théo qui se tient à l’entrée de la salle de bains me tire de mes songes.

— Coucou.

Je constate à sa tenue qu’il s’est mis à l’aise. Il ne porte plus que son pantalon.

Il ne nous narguerait pas un peu le bougre ?

Je sais, ma Betty, j’ai envie de lui moi aussi.

Il prend mes hanches dans ses mains et m’embrasse dans les cheveux.

— Comment tu te sens ?

Je me laisse aller contre son torse.

— Ça va.

Mais Théo me manipule et me fait virer dans ses bras.

— Tu n’as pas plus convaincant ?

— Je t’assure que tout va bien. Je suis un peu chamboulée, mais aussi très heureuse pour eux. Ils vont avoir ce bébé et, de toute évidence, ils s’aiment. Ce mariage est assez logique. C’est une très bonne chose.

Ses pouces cajolent tendrement mes joues.

— Il ne t’avait pas parlé de cette demande ?

Je fais les yeux ronds.

— Crois-moi si je l’avais su, tu aurais été au courant également.

— Tu as bien réagi, même s’il t’a prise au dépourvu.

— Il apprécie de jouer avec mes nerfs, gloussé-je en parsemant sa peau de baiser.

— Va te mettre au lit, ma puce. Tu as eu assez d’émotions pour la journée.

Il dépose un baiser sur mon front.

— Je te rejoins dans une minute.

Je ne me fais pas prier et me glisse rapidement sous la couette. Cette soirée m’a épuisée. Théo revient dans la chambre et je me hâte de me lover contre lui quand il s’allonge. Sa chaleur et sa douceur, c’est tout ce qu’il me faut.

— Je suis contente que vous vous soyez si bien entendu. Tout n’est pas perdu, apparemment.

— Je te l’ai dit, il ferait n’importe quoi pour te faire plaisir.

Attristée par ses paroles, je m’étire le cou pour le voir.

— Pour toi, c’est inenvisageable qu’il essaie simplement d’apprendre à te connaître ?

— Pourquoi ses sentiments à mon égard changeraient-ils soudainement si ce n’est parce que tu lui as demandé de faire des efforts ?

— Parce qu’il essaie de faire la part des choses entre ce qui se passe chez Bailey et notre histoire.

— Tu te leurres, Winy. Il y a des tensions entre nous à ton propos, et ce, depuis le premier jour. J’aimerais lui prouver qu’il peut me faire confiance, mais il n’écoute rien et ce sont nos sentiments pour toi et le regard que nous posons sur la femme que tu es qui s’entrechoquent aujourd’hui. Que ce soit chez Bailey ou dans le privé, nous ne sommes pas faits pour nous entendre, c’est comme ça !

— Peut-être que je suis maladivement optimiste, mais je pense qu’il y a de l’espoir pour vous deux.

— L’optimisme n’a jamais fait de mal à personne, mais ne te fais pas trop d’illusions et concentre-toi sur ta relation avec lui, sur ce qui se passe dans sa vie. Il est heureux de ce qui lui arrive, c’est indéniable. Pour autant, ça doit être un peu déroutant de voir son existence bouleversée de cette manière.

— J’imagine, oui, dis-je sans chercher à lui cacher la déception que son discours m’inflige.

Difficile d’entrevoir la moindre réconciliation entre eux. Pourtant, je dois œuvrer dans ce sens. Si mon avenir est aux côtés de Théo, j’aimerais que les querelles disparaissent. Comme le brusquer n’aura rien de bénéfique, je préfère passer à autre chose. Mes doigts allants et venants sur les formes de son torse, je l’interroge :

— Est-ce que ta maman a déjà tenté de refaire sa vie ?

— Ne me parle pas de malheur, s’il te plaît !

Il rit de l’air déconfit que je lui sers.

— Ce que tu peux être égoïste.

— Excuse-moi de ne pas raffoler de l’idée qu’un type tourne autour de ma mère. Ça ne veut pas dire pour autant que je m’y opposerai. Au mieux, je le balancerai dans la baie de Seattle…

— Non, mais je rêve ! Tu ne souhaites pas mieux pour elle que de finir sa vie seule ?

— Elle ne sera jamais seule puisque je suis là !

— Théo !

— C’est un fait, insiste-t-il. Bien sûr que ce sont deux choses bien différentes. Cependant, elle ne sera jamais isolée sans personne pour veiller sur elle.

— Mais avoir un amoureux pourrait lui faire du bien. Avoir de la compagnie, partager ses centres d’intérêt, recevoir de la tendresse…

Il grimace écœuré.

— Quoi ? me marré-je. C’est réconfortant.

— Si on déviait le sujet sur quelque chose de moins traumatisant, me suggère-t-il.

— Commence par répondre à ma question dans ce cas.

— Eh bien, non, elle n’a jamais cherché à faire des rencontres. Pas que je ne sache, en tout cas.

— Jamais ?

— Je ne saisis pas bien ce qu’il y a de surprenant là-dedans.

— Parce que tu n’es qu’un sale grincheux refusant de voir la femme derrière sa maman…

Il roule des yeux.

— Ce qui me convient parfaitement ! Et je ne me suis jamais opposé à quoi que ce soit, ça n’est jamais arrivé, c’est tout.

Je lève les yeux au ciel.

— Et je suppose qu’avec ton immense ouverture d’esprit, vous n’en avez jamais discuté.

— Tu es marrante, toi ! C’est peut-être plus simple pour toi parce que tu es une fille, mais, dans mon cas, c’est loin d’être naturel d’aller trouver ma mère pour lui demander si elle a un copain.

Il se frotte les paupières.

— Eh merde, j’en ai déjà la migraine.

Je le chahute en rigolant.

— Ce que tu peux être bête !

— Faire ce que tu as fait ce soir, accepter ce que tu acceptes, pour moi, c’est inconcevable, mais je n’ai pas été élevé de la même manière que toi. Même si tes parents se sont séparés, tu les as connus ensemble. Ta mère a refait sa vie très vite après leur divorce. Moi, je n’ai vécu ma vie qu’avec elle !

Toujours appuyée sur mon coude, je l’écoute attentivement, fière de constater qu’il se confie avec bien plus d’aisance qu’auparavant. Une nouvelle question me brûle les lèvres ; bien plus délicate. J’hésite, mais décide de braver mes doutes.

— J’aimerais de te demander quelque chose, mais c’est assez délicat. Si tu ne veux pas répondre, je comprendrais.

Il acquiesce.

— Tu n’as jamais cherché à retrouver ton père ?

Comme je l’avais anticipé, ma question le rend nerveux. D’un œil presque craintif, il me scrute un moment avant de desserrer les lèvres.

— J’y ai pensé quand j’avais onze ou douze ans.

Mes doigts caressent ce bras qu’il a posé sur son ventre.

— C’est une période importante dans la construction d’un enfant. C’est normal d’avoir ressenti ça.

— J’ai tenté d’en parler à ma mère, mais mon père était vraiment un sujet tabou à la maison. À cette époque, ma mère a eu un accident de voiture. Rien de très méchant : elle a dû rester allongée pendant plusieurs semaines et j’ai pris sur moi de veiller sur elle. Je m’occupais d’elle avant les cours, à la pause déjeuner et le soir en rentrant du collège. Une de nos voisines m’aidait, mais j’étais l’homme de la maison, alors c’était à moi de prendre soin de ma mère.

— Théo, murmuré-je émue par son récit.

— À partir de là, je n’ai plus jamais pensé à mon père. Pourquoi aurais-je eu besoin de lui ? Pour devenir un homme ? J’en étais déjà un. Pour elle, grâce à elle. Lui n’avait aucune importance.

— Et elle a fait du bon travail, constaté-je touchée par cet homme aussi déroutant qu’attachant. Il me tarde de faire sa connaissance…

Une remarque audacieuse qui fait tiquer Théo. De ses profonds yeux noirs, il me jauge longuement sans dire un mot, comme s’il était trop occupé à envisager cette possibilité. Gênée par son intense regard, je lance un coup d’œil en direction du réveil posé sur la table de chevet qui affiche 1 h 27. Une aubaine pour rompre ce moment perturbant.

— Mon Dieu ! il est déjà si tard.

Il n’en faut pas davantage pour détourner son attention.

— On ferait bien de dormir.

J’éteins ma lampe de chevet. Théo en fait de même. Le noir enveloppe ma chambre à coucher et sans tarder, je retrouve ma place contre lui. Collée à lui, mes lèvres dans son cou, je me régale de sentir son cœur battre sous mes doigts.

— J’ai aimé que tu sois avec moi pour vivre ce qui s’est passé ce soir, tu sais…

— C’est tout ce qui compte dans ce cas, me répond-il en me donnant un baiser sur le front.

Mes lèvres frôlent sa joue et viennent titiller son oreille où, dans un souffle, je glisse :

— Je me sens perdue quand tu n’es pas auprès de moi, Théo.

Sa main recouvre celle que je conserve sur son cœur et dans ce doux silence, je finis par m’endormir plus sereine que jamais d’être dans ses bras.

 

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Un début de week-end catastrophique...

 

 

j’espérais voir arriver cette fin de semaine. Avec la quantité de travail que Nous y voilà enfin ! Ce week-end tant attendu me tend les bras. Les bureaux de Bailey se vident peu à peu et j’ai abattue ces deux derniers jours, je n’ai pas eu le temps de me languir davantage de ce cinquième rendez-vous avec mon sublime amant. En attendant notre soirée du lendemain, j’aurais aimé le garder auprès de moi et passer une soirée tranquille en sa compagnie, mais, à l’occasion de l’anniversaire d’une amie, sa mère compte sur sa présence. C’est pourquoi je vais me contenter de rentrer à l’appartement et me commander un repas en lisant un énième manuscrit.

J’aurais pu organiser un dîner sympathique avec Mackenzie, mais la demoiselle a été invitée par, tenez-vous bien, Jacob.

Il ne perd pas de temps le dragueur de service, se moque Betty.

J’étais moi aussi un peu dubitative lorsqu’elle m’a parlé de cette sortie, mais Mack m’a bien expliqué que cette rencontre était amicale, qu’elle n’attendait rien de lui. D’ailleurs, Jacob a tenu les mêmes propos à Théo qui s’est empressé d’appeler son ami quand je l’ai informé de ce rendez-vous.

Il n’est pas trop adorable de veiller sur elle comme ça ? minaude Betty.

Je souris.

Bien sûr qu’il est !

J’aime la prévenance dont il fait preuve envers les gens qu’il aime ou qu’il estime devoir protéger.

C’est une qualité prédominante chez lui, mais il faut savoir creuser un peu pour s’en rendre compte. J’ai bien compris, suite à notre petite discussion après le dîner chez mon père, que Théo garde savamment ses secrets pour lui. Il ne se livre pas facilement. Je sens combien cela l’éprouve de me parler de lui. Sa confiance, je la glane doucement.

Toc, toc, toc…

Naturellement, j’abandonne l’écran de mon ordinateur où je passe en revue l’avancée des travaux de mon équipe avant de boucler ma semaine et découvre une immense orchidée dans l’encadrement de ma porte.

— Théo, murmuré-je, sûre et certaine qu’il est l’individu caché derrière cette magnifique plante aux fleurs blanches.

Il apparaît dans la pièce.

— Elle te plaît ?

— Tu rigoles ? Elle est sublime !

Il la pose sur l’une des bibliothèques qui meublent mon bureau.

— Tu passes trop de temps ici et cet endroit n’est pas assez gai…

Je viens l’embrasser pour le remercier.

— Tu passes autant de temps que moi entre ces murs.

Il soupire et s’assied sur une chaise.

— Et tu crois que c’est ce que je désire pour toi peut-être ?

Mes doigts s’enfoncent dans ses cheveux sombres, je penche délicatement sa tête en arrière et dépose un baiser sur ses lèvres.

— Pourquoi cette gentille attention ?

— J’ai besoin d’une raison ?

— Non.

Je contourne mon poste de travail et retrouve mon fauteuil.

— Mais je dirais que le gros bébé à sa maman a voulu lui offrir des fleurs et qu’en homme galant, tu as pensé à moi.

— Tu es trop brillante pour moi, s’amuse-t-il.

— Qu’elles sont ses fleurs préférées ?

— Les lys.

Le menton enfoncé dans la paume de ma main, je ricane.

— La fleuriste va s’imaginer que tu viens seulement pour la voir.

— Je pense qu’elle aime surtout le pognon que je lui laisse.

Je retrousse mon nez.

— Tu feras une note de frais pour papounet. Après tout, elle égaie mon bureau.

— Ne sois pas insultante.

Il me fait un clin d’œil.

— Je viens de la déposer à Rebecca.

Souriant béatement, je me fais la réflexion que je n’ai pas envie qu’il s’en aille.

— Tu pourrais me rejoindre après ton dîner, non ?

Sa moue désolée se charge de répondre pour lui. Cependant, il m’explique :

— Je dois rester chez ma mère pour l’aider à mettre de l’ordre dans son garage, demain.

Je lève la main entre nous.

— Occupe-toi d’elle, c’est le plus important. Je me contenterai de mon oreiller.

Avec une œillade langoureuse et provocante, j’ajoute :

— Et je me vengerai demain soir.

Il réprime un sourire avant de balancer un regard noir sur la pile de manuscrits posée au coin de mon bureau. Il la pointe du doigt.

— Tu ne me ramènes pas ça à la maison, m’ordonne-t-il alors avec le plus grand sérieux.

— Et pourquoi pas ?

— Tu connais la définition du mot « week-end » ? me demande-t-il dépité.

— Ce n’est pas du travail que de lire, si ?

— Sauf si tu cherches là-dedans de nouveaux livres à publier…

Je hausse les épaules.

— Tu ne seras pas là ce soir, alors je m’en fiche.

— Tu n’es qu’une emmerdeuse, rit-il avant de se lever.

Appuyé contre mon bureau, il se penche pour me voler un baiser.

— Rentre, commande-toi à manger, fais-toi couler un bain, mets-toi au lit et rêve de moi.

— C’est un ordre, monsieur le Directeur ? 

— Gare à ton derrière si tu oses me désobéir.

S’il espérait faire illusion avec ses menaces, cela ne prend pas du tout.

— Ne me donne pas envie d’enfreindre mes propres règles, Théo.

— Je n’y suis pour rien si tu es…

Il fronce les yeux.

— Comment tu dis déjà ? Trop émotive, c’est ça ?

— File, dis-je en le repoussant.

Il m’embrasse à nouveau d’un sourire chaud.

— Ava chérie ?

— Mmm, soupiré-je contre sa bouche tandis que nos regards sont accrochés l’un à l’autre, s’affrontant, mais avec une lueur facétieuse au fond des yeux.

— Tu rentres bientôt, compris ?

— Oui, mon sous-lieutenant !

— Je t’aime.

— Tellement prévisible, monsieur Allen.

— Tu aimes me mettre au supplice…

— Tu es si beau quand tu es supplicié.

— Dis ça à mon cul !

Perdant tout le sérieux que je mettais à lui répondre, je pouffe de rire.

— On peut continuer ainsi toute la nuit, tu t’en rends compte ?

— Tu es une adversaire bien trop redoutable, je finirai par m’incliner.

Sa main remontant sur ma nuque, il plaque ses lèvres contre les miennes et m’offre un baiser plus ferme et plus passionné. Je m’accroche aux pans de sa veste quand je crois qu’il va s’en aller. Ma langue force le barrage de ses lèvres pour venir narguer la sienne.

— Ava, grogne-t-il dans ma gorge avant de donner plus d’intensité à notre échange.

— C’est trop long demain, gémis-je en reprenant ma respiration.

— C’est votre règle, ma dominatrice.

— Je suis trop stupide, me lamenté-je quand il me laisse pantelante sur ma chaise.

Il est sur le point de s’en aller, mais je le retiens.

— Tu ne vas pas me laisser m’en aller, je me trompe ?

Je glousse et entreprends de le débarrasser des traces de rouge à lèvres que notre sulfureux baiser a laissé sur sa peau.

— Ne me fais pas regretter de ne pas t’avoir laissé partir dans cet état, le grondé-je faussement.

Une fois ma tâche effectuée, je le libère.

— Surtout, ne me remercie pas de t’avoir évité de nombreuses questions de ta maman.

— Tu ne m’as rien évité du tout vu qu’elle sait tout de toi !

Hein ?

Mes yeux s’ouvrent comme ceux d’un hibou.

Oh ! Il a parlé de nous à sa maman, chouine ma Betty émue aux larmes.

— Tu peux répéter ?

Il rehausse un sourcil.

— Non, je ne lui ai pas dit que tu aimais me fouetter, si c’est ce que tu te demandes.

Je grimace en portant une main à mon estomac.

J’ai eu une légère nausée…

— Mais elle sait qui tu es et que tu es importante pour moi.

Théo est à l’amour ce que la guimauve est au chocolat chaud, rêvasse ma Betty. C’est ce petit truc en plus qui rend le tout follement délicieux…

Houlà ! Quelle poète tu fais, dis-je une moue moqueuse en coin.

— Maintenant, je me sauve avant d’avoir à lui dire que c’est toi qui m’as mis en retard.

— Bah bravo !

— Je t’appelle plus tard, me prévient-il en marchant vers la sortie.

— Passe une bonne soirée.

Quatre mots qui le font se figer pour me pointer du doigt.

— Ne me force pas à dire au gardien de venir te déloger de ton bureau.

Je glousse.

— Je finis d’envoyer deux ou trois mails et je me sauve, promis. Tu m’as donné envie de me prélasser dans un bon bain avec un verre de vin et…

— Un manuscrit, je sais, soupire-t-il avec lassitude.

— C’est un peu pour ça que tu m’aimes, non ? Parce que je suis une acharnée.

Je récolte un nouveau rictus en coin avant qu’il sorte. Seule, je me réinstalle derrière mon ordinateur pour terminer de rédiger mes mails à l’intention des membres de mon équipe. Je viens d’envoyer le dernier quand je reçois un SMS de Mackenzie.

— Mack —

Je vais rejoindre Jacob au resto. Je rentre tard. Tu as vu ton jules ?

 

— Ava —

Il est passé par mon bureau, pourquoi ?

 

— Mack —

Il avait un truc pour toi ?

 

— Ava —

Oui !

 

Je joins à mon message une photo de mon orchidée.

 

— Mack —

Il est méchamment accro…

 

La lecture de ce texto me touche autant qu’elle me laisse songeuse. Ces trajets passés ensemble commenceraient-ils à porter leur fruit ?

— Mack —

Peut-être qu’il n’est pas si mal finalement…

 

Sans perdre une seconde, je lui écris une petite boutade, mais je n’ai pas le temps de l’envoyer que :

— Mack —

J’ai dit PEUT-ÊTRE !!!

 

— Mais quelle emmerdeuse, ricané-je en lui rédigeant un nouveau SMS.

— Ava —

Merci, ma poupée. Ça me touche que tu fasses l’effort de me le dire.

Passe une bonne soirée avec Jacob. Passe-lui le bonjour pour moi. À

demain. Je t’embrasse.

 

Je repose mon portable, ramasse le premier manuscrit en haut de la pile et en lis les premières pages en ignorant ma Betty qui me fait les yeux ronds.

Un chapitre, promis ! Après, on rentre !

***

Bon, j’ai lu plus d’un chapitre…

J’ai beau lui faire mes mimiques les plus navrées, rien à faire, Betty boude.

Moi aussi, j’ai envie de me détendre dans une eau bien chaude et parfumée, mais ce roman est dingue, Betty. Ce jeune rockeur qui tombe sous le charme solaire de sa merveilleuse blondinette et qui apprend à conjuguer avec son autisme, ça m’a fait chavirer. Ma petite guimauve a littéralement fondu devant tant d’amour et de pureté.

Mais ma Betty reste tapie dans son coin alors que je quitte Bailey plus de deux heures après le départ de Théo.

J’ai eu le malheur de commencer un nouveau manuscrit pensant en lire quelques lignes pour déterminer si ça serait celui-ci qui me tiendrait compagnie dans mon bain et je ne l’ai plus lâché avant d’entendre le gardien faire sa première ronde dans les étages. C’est là que j’ai vu l’heure : 20 h 17. J’ai bondi hors de ma chaise de peur qu’il me voie et ne fasse un rapport au sous-lieutenant Allen.

Pour éviter de le rencontrer, je me suis faufilée dans la cage d’escalier comme une voleuse, en tenant sous le bras ce sublime roman et j’ai pris l’ascenseur au cinquième étage. Ce qui est totalement ridicule, vous en conviendrez ! Pour rien n’arranger, j’ai dû utiliser ma carte pour déverrouiller la porte. J’espère qu’il ne viendra pas à l’esprit de Théo de vérifier si j’en ai eu l’usage.

Mon autre problème en quittant le bâtiment est, qu’à cette heure-ci, mettre la main sur un taxi n’est pas une mince affaire. Les rues sont bondées de badauds allants et venants entre cinémas, restaurants ou pubs en tout genre. Les passants déambulent sur l’avenue et les taxis peu nombreux sont très prisés. Après plusieurs tentatives infructueuses d’attirer l’attention de l’un d’eux, j’abandonne et décide de rentrer à pied. J’ai tenté d’en commander un via une application, mais le temps d’attente est de 30 minutes. N’ayant pas la patience d’attendre, je préfère marcher jusqu’à mon domicile.

Je ne traîne pas pour m’éloigner de cette artère principale où gravitent de nombreux citadins en rêvant de ce bain, de mon verre de vin, de mon lit. Mon téléphone s’agite dans la poche de mon trench et me voilà à me débattre avec mon manuscrit que je tente de fourrer dans mon sac à main, je sors mon portable, soucieuse que Théo ait découvert d’une manière ou d’une autre que je viens seulement de quitter Bailey. Je consulte le SMS reçu à l’instant et constate, soulagée, qu’il s’agit d’un selfie de Mack et Jacob pour me souhaiter une bonne soirée. J’inspecte leur photo en me faisant la remarque qu’ils formeraient un beau couple tous les deux.

Qui sait ? se réveille ma Betty. L’asticoteur finira peut-être par avoir ce qu’il veut…

Tiens, tiens ! Je croyais que tu faisais la tête, toi ?!

C’est mon petit cœur en guimauve, tu sais… Dès qu’on parle d’amour, moi je fonds !

Je commence à pianoter sur mon écran pour leur écrire une réponse quand brusquement, au détour d’une ruelle, une force titanesque me happe sur la droite me faisant dévier de ma trajectoire et m’attirant dans les ténèbres de cette impasse sans lumières. Il me faut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agit d’une main sur mon avant-bras. Je pousse un cri de stupeur, de terreur quand je comprends qu’on me veut du mal. Trimballée de force dans cette espèce d’impasse sombre, je tente de crier, mais mon corps est si violemment projeté contre un mur de brique que j’en ai le souffle coupé pendant un temps qui me semble une éternité.

Sonnée par la sauvagerie de cette agression et le choc dont vient être frappé mon corps, j’ai bien du mal à réfléchir ou encore à regarder autour de moi. Terrifiée, je ne vois que lui : cet homme à l’allure menaçante, dont la tenue est aussi sombre que son regard. Il n’y a que cette partie de son visage que je peux distinguer derrière cette capuche qu’il porte et à la seule lumière d’un lampadaire bien trop loin pour offrir un éclairage suffisant.

— Donne-moi ton sac, salope ! me somme l’individu d’une voix rocailleuse et glaçante.

L’évidence affolante de la scène qui se joue dans ce passage obscur et loin de la rue principale me paralyse. La pénombre de ce renfoncement dans lequel on m’a attiré est trop intense pour distinguer la moindre échappatoire. Et même si je trouvais le courage de m’enfuir et l’endroit par où me sauver, ma cheville droite me fait atrocement souffrir. Je suis isolée et démunie face à mon agresseur capuchonné à l’haleine pestilentielle ; un mélange immonde de tabac et de whisky bon marché.

— Lâchez-moi, l’imploré-je en tentant de me débattre.

— Donne-moi ton sac !

Je m’exécute et le lui tends. Il me l’arrache des mains.

— T’as du fric sur toi ?

Je lui indique mon sac.

— Tout est là, marmonné-je apeurée.

Quand des éclats de voix se font entendre dans la rue voisine, à quelques pas de moi, je n’hésite pas une seconde et me mets à crier qu’on vienne m’aider. Et la réaction ne se fait pas attendre. Les voix masculines que j’ai pu distinguer s’interrogent, des bruits de pas se font plus lourds, plus proches. On vient à ma rescousse. Si je l’ai bien compris, mon agresseur aussi. Jurant, m’insultant, il se met à courir dans le sens opposé. Lorsque je le vois pour la dernière fois, il grimpe un grillage pour s’enfuir. Tremblant de la tête aux pieds, mes jambes manquant de me lâcher, je pousse un nouveau cri de terreur quand une nouvelle présence sur mon bras me fait sursauter.

— C’est bon, dit doucement un homme, les bras en l’air comme pour m’apprivoiser.

Je remarque qu’il est suivi d’un autre individu plus grand que lui qui reste en retrait.

— Je vous ai entendu crier. Que s’est-il passé ?

— Il a… bégayé-je. Il est…

J’indique le grillage où vient de s’enfuir mon assaillant.

— Il s’est sauvé…

— Il vous a touché ? Il vous a fait du mal ? se renseigne-t-il avec une grande prévenance.

— Il m’a volé mon sac. J’ai… murmuré-je avant de fondre en larmes. J’ai mal à la cheville.

— Je vais vous aider.

En disant cela, le jeune homme à la voix très rassurante pose un bras sur ma taille et me soutient jusqu’à l’entrée de la ruelle. Là, il m’invite à m’asseoir sur les marches donnant sur un petit parc devant lequel j’ai l’habitude de passer en venant au travail.

— Mon ami est en train d’appeler les secours. Ils seront bientôt là. La police aussi.

Comme il voit que je grelotte toujours, il dépose son blouson sur mes épaules.

— Je m’appelle Zack, m’apprend-il un sourire rassurant sur son visage doux et agréable.

— Ava…

— Il y a peut-être quelqu’un que vous aimeriez joindre.

— Théo ! m’exclamé-je en relevant la tête. Mon petit ami.

Je commence à fouiller dans les poches de mon manteau.

— Mais je n’ai pas mon téléphone.

— Oh…

Il se redresse et me tend un objet qu’il tient dans sa main.

— J’ai bien peur que ce soit lui.

Je constate que mon portable est totalement foutu.

— Je l’ai trouvé sur le trottoir.

— Il m’a échappé des mains quand il m’a attiré ici.

Sortant quelque chose de sa poche, il me dit :

— Mais prenez le mien.

Il manipule son portable.

— Donnez-moi le numéro de votre copain.

— C’est le 425-113-45…

Je marque un silence pour réfléchir à la suite.

— Je ne m’en souviens plus, sangloté-je en me cachant dans mes mains.

— C’est normal, vous êtes choquée. La police pourra facilement retrouver son numéro. À moins que vous ayez quelqu’un d’autre…

— Mon père, dis-je sans attendre. Son numéro est le 425-206-3456.

Mon sauveur me tend son portable. Je le porte à mon oreille et mon père ne tarde pas à décrocher.

— Bailey !

— Papa, bredouillé-je avant d’éclater en sanglots.

— Ava, mon ange, qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiète-t-il immédiatement.

— Je… je rentrais à la maison et un homme m’a…

Je hoquette.

— Il m’a pris mon sac à main, mon téléphone est cassé et je n’arrive plus à me souvenir du numéro de Théo, déballé-je la voix pleine de larmes.

— Où es-tu ?

— Sur le chemin de mon appartement, un peu après Bailey. Je suis proche du parc.

— J’arrive, ma chérie ! dit-il pour me rassurer. À qui est ce téléphone ?

Je lève les yeux vers l’homme qui me tient compagnie depuis qu’il a fait fuir mon agresseur.

— À Zack. Il est intervenu et l’homme s’est enfui.

Mon père jure.

— Ma chérie, tu ne bouges pas de là où tu es ! Je viens te chercher.

— D’accord, papa, acquiescé-je heureuse qu’il me dise quoi faire.

Ma capacité de réflexion est franchement altérée par le choc.

— Passe-moi la personne qui est avec toi.

Je hoche la tête sans même percuter qu’il ne peut pas me voir et rend son téléphone à Zack.

— Il veut vous parler.

Celui-ci accepte et récupère son portable.

— Oui ?

L’air très sérieux, il écoute les paroles de mon père.

— Nous sommes à l’entrée du parc sur cette même avenue, monsieur. Nous sommes assis sur les marches.

Il se tait un instant et reprends la parole.

— Globalement, ça va. Elle se plaint de la cheville. Mon ami a appelé les secours.

Il m’observe et me fait un sourire chaleureux.

— Non, pas de problème. Je reste avec elle jusqu’à ce que vous arriviez et je ne la laisse pas partir avec les secours tant que vous n’êtes pas là. Soyez tranquille.

Il raccroche avant de venir s’asseoir près de moi.

— Il sera bientôt là. Les secours aussi.

Son ami qui s’était éloigné revient vers nous.

— L’ambulance est là.

Les secouristes mettent quelques secondes à nous rejoindre et la police leur succède de peu. Me voilà mitraillée de questions sur le déroulement de l’agression d’une part et mon état de santé de l’autre et répondre à la jeune secouriste qui s’occupe de moi et l’agent de police qui tente d’en apprendre plus sur ce qui s’est passé n’a rien de facile.

— Aïe !

Un cri de souffrance m’échappe quand la secouriste manipule mon bras gauche pour me prendre la tension. Une violente douleur irradie de mon épaule vers le bas de mon dos.

— Où avez-vous mal ?

— Mon dos. Au niveau de l’omoplate. J’ai heurté le mur.

— Le médecin va vous ausculter quand vous serez à l’hôpital.

— D’accord…

— C’est ma fille !

Encore lointaine, la voix rauque et autoritaire de mon père m’attire vers l’avenue principale et plus précisément là où sont garées et la voiture de police et l’ambulance. Un soupir de soulagement m’échappe quand j’aperçois sa silhouette rassurante.

— Papa, bafouillé-je.

J’abandonne la jeune femme et ce fameux Zack pour courir vers mon père aussi vite que ma cheville endolorie me le permet. Il me voit et passe devant ce policier qui bavarde avec l’ami de mon sauveur pour venir au-devant de moi.

— Oh, ma chérie ! s’exclame-t-il soulagé en me tenant contre lui.

— Papa…

— Je suis là.

— Théo, sangloté-je dans ses bras.

— Il nous rejoint à l’hôpital.

Puis, il s’adresse à la secouriste qui s’occupait de moi.

— Vous la conduisez à Mason ?

— Oui, monsieur.

— C’est là que je lui ai dit de se rendre, m’explique mon père en m’aidant à marcher jusqu’à l’ambulance. Je vais te suivre en voiture, d’accord ?

L’agent de police avec qui mon père a échangé quelques mots arrive.

— Votre fille va partir à l’hôpital pour passer des examens, mais nous avons encore quelques questions à lui poser. On doit aussi s’entretenir avec le jeune homme qui est intervenu. Je vous laisse l’accompagner et nous viendrons vous interroger dans quelques minutes.

Mon père acquiesce et nous repartons vers le véhicule des secours où il m’aide à m’installer.

Pendant le trajet jusqu’à l’hôpital, je peux compter sur la gentillesse de la secouriste pour me tenir compagnie alors que mon père a dû me laisser. Rapidement, l’ambulance se stationne près des urgences où m’attend un infirmier. On m’installe dans un fauteuil roulant quand mon père me rejoint en courant après avoir grossièrement garé sa voiture en bordure du trottoir. Dans le hall des urgences, un homme d’une bonne cinquantaine d’années et paré d’une blouse blanche vient à ma rencontre.

— Bonsoir, madame ?

— Bailey. Ava Bailey.

— Je suis le docteur Miller et je vais m’occuper de vous.

Puis le médecin reporte son attention sur mon père.

— Vous pouvez attendre dans la salle d’attente. Je reviens vers vous très rapidement.

— Entendu.

Mon père m’embrasse et le médecin me conduit derrière deux portes automatiques où se trouvent des salles d’examen.

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