Une confession

de Bure · Chapitre 9 sur 83

Pages du PDF

Une confession

Chapitre 10

J’étais bien jeune quand je vous ai connu, il y a huit longues années. L’état de trouble et de confusion dans lequel je me trouve depuis hier me plonge dans l’illusion d’un regain d’adolescence et d’insouciance. Vous aimiez les jeunes. Vous aimiez vous entourer d’étudiants, si possible brillants, répondre à leurs questions et, surtout, les questionner. Dans leur cas, il s’agissait plutôt d’émois intellectuels, de sensibilité religieuse, de frissons de l’esprit, que d’émotion amoureuse. Tous tendaient vers un seul but en venant vous voir, l’élévation de leur âme.

Chaque mercredi, je crois, vous receviez un petit groupe d’étudiants versaillais, des jeunes gens de bonne famille et profondément croyants. Vous leur consacriez une après-midi entière autour d’un thème qu’ils vous proposaient. L’un d’eux se destinait à la prêtrise. Je me souviens aussi qu’il rempaillait des chaises. Je les ai croisés chez vous un jour que je vous rendais une visite impromptue. Ils étaient très respectueux et vous appelaient « maître », ce que jamais je n’ai réussi à faire. Je ne vous disais pas « monsieur », non, ni « Jean », je ne vous appelais pas. Vous, vous m’appeliez Véronique, bien sûr, mais le plus souvent vous me donniez familièrement du « Véro », même dans vos lettres.

Ces jeunes vous intéressaient. Vous aimiez passer un moment en leur compagnie. Pourtant, vous mainteniez à leur égard une certaine distance. Le lien que vous entreteniez avec eux était intellectuel et spirituel. Il ne me semblait ni paternel, ni grand-paternel. Vous manifestiez envers vos proches de l’intérêt, de l’admiration, parfois de la soumission ; mais de l’affection, jamais.

Le jour de votre anniversaire, un 11 août, je vous ai apporté un bouquet de roses. Vous ne vous y attendiez pas et vous m’avez semblé très ému. Je vous ai embrassé sur les deux joues et vous avez rougi comme une jeune fille.

Vous n’étiez pas coutumier des marques d’affection. Était-ce de la pudeur ? Jamais je ne vous ai vu avoir pour quiconque le moindre geste tendre. Jamais je ne vous ai vu embrasser quelqu’un, pas même vos nièces qu’il m’arrivait de croiser rue de Fleurus. Pourtant, quand on vous témoignait quelque attachement, vous paraissiez sincèrement bouleversé.

J’avais parfois le sentiment que vous étiez incapable d’émotion. Que vous étiez pur esprit. Et votre cœur ?

Vous vous prétendiez insensible.

– Vous me connaissez bien, me disiez-vous souvent avant de me livrer quelque confidence, mais vous me connaissez malgré tout moins bien que je ne me connais moi-même.

Ce jour-là, vous tentiez de m’expliquer ce que vous appeliez votre « insensibilité » :

– Voyez-vous, Véronique, j’ai perdu ma mère, j’ai perdu ma femme, eh bien je n’ai pas souffert. Parce que je suis insensible. Comment vous dire ? L’épiderme est insensible chez moi. Je suis très amoureux… Mais pour voir que je suis amoureux, il faut creuser très très profondément. Et puis j’ai une espèce de pudeur qui fait que je voile mes sentiments sous des dehors plaisants, légers… Mais je suis un être insensible. C’est très difficile à expliquer…

Vous accordiez au mot « amoureux » une signification étrange, un peu mystérieuse, que je n’ai jamais vraiment comprise. Lorsque vous me répétiez : « Je suis très amoureux mais je suis insensible », qu’entendiez-vous par là ? Jamais vous n’évoquiez le plaisir sensuel, sauf, peut-être, quand vous parliez de la peinture. Vous préfériez chatouiller les toiles, polir les couleurs, plutôt que caresser les corps. Votre amour n’avait rien de charnel, il semble que chez vous les âmes n’étaient pas incarnées. Eussiez-vous été beaucoup plus jeune, je pense que cela n’aurait rien changé entre nous ; notre lien serait resté une communion des âmes. Vous étiez dans une autre dimension, comme déjà happé vers le ciel. Vers cet ailleurs où les corps n’existent plus, ce qui me terrifie.

OceanofPDF.com