Une confession

de Bure · Chapitre 35 sur 83

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Une confession

Chapitre 38

Un jour vous me dîtes : « Tous les ans, le 8 septembre, fête de la Nativité de Marie, je dîne avec la maréchale de Lattre. Et j’invite à ce dîner des gens qui me sont chers. Alors, Véronique, je vous prie de bien noter cette date et de me faire la joie, le grand honneur, d’être présente à ce dîner avec la maréchale. »

J’acceptai. De toute façon, vous ne me donniez pas le choix, il n’était pas question qu’il en fût autrement. Je réservai donc ma soirée, laissant mon mari faire le baby-sitter. Cela m’amusait assez de dîner avec la maréchale. Cela amusait surtout mon père, qui aurait bien aimé prendre ma place.

Le jour dit, nous avions tous rendez-vous chez vous. Vous étiez dans votre fauteuil, votre canne à la main, votre manteau, votre chapeau et votre écharpe sur vous, prêt à décoller dès le dernier arrivé. Nous étions sept : la maréchale et vous, et rien que des jeunes : deux de vos nièces – dont celle que vous préfériez, votre filleule, étudiante en médecine je crois –, deux de vos amis, et moi.

Vous avez attrapé mon bras et nous sommes tous descendus chez Gramond, le petit restaurant en bas de chez vous, rue de Fleurus. Menu pour tout le monde : une assiette de potage, du poisson et une salade de fruits frais.

Vous avez pris place en face de la maréchale, l’héroïne du soir. Vous m’avez désigné le siège à votre droite.

Après s’être poliment enquise de qui nous étions et de ce que nous faisions, la maréchale n’a plus parlé qu’avec vous. Et nous, nous écoutions. Vous faisiez un excellent animateur :

– Et maintenant, racontez-nous votre fuite, en 1943 !

– Ah oui, vous voulez dire quand je me suis déguisée en homme ?

Et de démarrer aussitôt, pour notre plus grand plaisir et sans doute pour la énième fois, le récit rocambolesque de ses aventures de jeune femme.

À près de quatre-vingt-dix ans, la maréchale était vive et plutôt délurée. Une conteuse merveilleuse et drôle qui paraissait vous mener par le bout du nez, et vous adoriez cela. Assis en face d’elle, vous sembliez vous amuser comme un fou de ses facéties. Vous aviez l’air tout émoustillé. Elle ne cessait de vous chahuter, et cela vous enchantait. Si elle se laissait aller à vous faire quelque réprimande, vous baissiez les yeux, tel un petit garçon pris en faute, attendant la sentence avec un rien de malice.

Quel numéro jouiez-vous tous les deux ? Devant ces cinq jeunes transis de respect, elle se fichait de vous avec délectation, vous lui donniez la réplique avec jubilation, feignant la soumission et l’obéissance pour le plus grand plaisir de votre « public », pendant que le chauffeur de la maréchale poireautait dans sa voiture garée devant le restaurant.

Chez Gramond, ce soir-là, j’eus le sentiment d’être au théâtre. La maréchale tenait le rôle-titre, vous celui de faire-valoir. Les deux comédiens étaient excellents, bluffants de naturel et de spontanéité. La pièce était fort drôle, et nous étions plutôt bon public.

Ce fut une soirée délicieuse.

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