Une confession
Chapitre 16
Vous aviez accepté avec joie de venir dîner à la maison. Je profitai de ce que mes parents étaient de passage à Paris pour vous inviter. Vous connaissiez ma mère, je l’avais emmenée chez vous un jour. Vous l’aviez jugée « intelligente ». Et puis, surtout, elle avait un si beau nom. Sur votre Bottin mondain, toujours à portée de votre main, derrière la chaise de votre bureau adossée à la fenêtre, vous l’aviez entouré d’un trait de crayon de couleur rouge : « Le Forestier du Buisson Sainte-Marguerite ».
Vous n’aviez jamais vu mon père. Lui brûlait de vous rencontrer. Il se souvenait de vous avoir entendu lors d’une conférence que vous aviez donnée à Lyon, où il était élève chez les jésuites, et il vous portait une grande admiration.
En prévision d’un dîner hautement intellectuel, maman, qui se targuait d’un certain niveau de culture générale, avait consciencieusement révisé ses cours de philosophie. Papa, lui, n’était pas un intellectuel. Assureur dans une petite ville de province, il ne lisait pas, ou peu, il n’était pas ce qu’on appelle un homme cultivé. La peinture le laissait froid. La musique aussi, à part peut-être celle qui lui rappelait des souvenirs de voyages qu’il avait faits avec maman – il aimait les mélodies d’Oum Kalsoum, qui avaient le don d’exaspérer maman, et les chants folkloriques grecs – ou évoquaient des images de son milieu et de sa région, comme les trompes de la Fanfare du Bourbonnais, musique de la chasse à courre tant prisée dans l’Allier, et dont il possédait un petit quarante-cinq tours.
Mon mari devait passer vous prendre à sept heures pétantes. Il vous a trouvé, comme à votre habitude, attendant de pied ferme derrière votre porte, prêt à partir.
Pendant tout le repas, alors que je me partageais entre la cuisine et le service et que mon mari, désespéré de mon choix pour la date de ce dîner – c’était le soir de la finale de la Coupe d’Europe de football –, se levait tous les quarts d’heure – sous le prétexte d’aller chercher de l’eau, du sel, une autre bouteille de vin, de rapporter un plat – pour voir où en était le match Olympique de Marseille-Étoile Rouge de Belgrade, il ne fut question que de la guerre. Pétain, de Gaulle, les Allemands, les camps, l’Occupation, de tout cela bien sûr, mais surtout de la guerre de papa.
Papa monopolisait votre intérêt, votre conversation. Vous l’avez assailli de questions. À votre demande, il persistait à vous expliquer où et comment il avait fait la guerre – à peine une quinzaine de jours, il est vrai – et vous vous acharniez à le convaincre qu’il n’avait pas pu faire la guerre. Cela nous amena jusqu’au dessert.
Puis mon mari vous reconduisit chez vous, accompagné de papa, laissant maman sur sa faim.
Vous avez beaucoup aimé papa. Moins mon gratin de courgettes :
– C’était quoi, cette chose que vous aviez faite en entrée ? Des courgettes, c’est cela ?
– Un gratin de courgettes…
– Oui, ça n’avait pas grand goût.
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