Une confession
Chapitre 28
Vous m’envoyiez de temps en temps des gens, de vagues connaissances dont vous souhaitiez plus ou moins vous débarrasser. Des gens qui écrivaient, écrivaillaient. Alors, pour vous donner bonne conscience, vous me les adressiez.
C’est ainsi qu’un jour débarqua une dame au nom impossible, russe il me semble, qui, me dit la réceptionniste, venait me trouver sur votre recommandation. Je la reçus, comment faire autrement.
Je vis entrer dans mon bureau une étrange personne, un manuscrit sous le bras. Outrancièrement fardée, un décolleté plutôt osé, la jupe mini mini. La dame devait avoir la bonne soixantaine. Décidément, vos relations ne vous ressemblaient pas. Elle était l’auteur d’une sorte de bestiaire, et souhaitait, si cela n’était pas trop abuser de mon temps ô combien précieux, que je lui donne un avis sur son talent. Elle parlait lentement, tendant le cou à la manière d’un poulet et roulant des yeux exorbités. Pourvu que personne ne l’ait vue entrer dans mon bureau… Je pris le manuscrit, ne la retins guère et ne la raccompagnai pas non plus.
Le soir, je jetai un œil à son texte et, peu convaincue, préparai une lettre polie.
Lorsque j’évoquai cette visite, vous avez pouffé, à l’évidence enchanté du tour que vous veniez de me jouer. Pour vous, cette dame n’était rien moins que le démon en personne. Vous m’avez expliqué que vous aviez lu son manuscrit et que vous l’aviez trouvé « pornographique » ! Certes, il me semble me rappeler qu’un chat, ou un chien, je ne sais plus, assistait aux rendez-vous galants de sa maîtresse, mais tout de même…
Lorsque, navrée, je remis ma réponse négative à la dame, « le texte au demeurant fort original et que j’ai eu grand plaisir à lire, n’entrant hélas pas dans le cadre de nos collections », elle n’en fut pas autrement ébranlée. Bonne joueuse, elle me demanda si j’accepterais de venir dîner un jour chez elle avec mon mari, non sans s’être assurée au préalable que j’avais bien un mari et informée de ce qu’il faisait dans la vie. Elle me précisa que sa maison accueillait toujours de nombreuses personnalités, des gens « très intéressants ».
Peu après, je recevais un carton de madame K., nous priant à dîner, mon mari et moi, à la date du tant. Là encore, vous avez éclaté de rire.
– N’y allez pas ! C’est une folle !
Nous y sommes tout de même allés. Par curiosité peut-être, du moins pour moi car mon mari traînait les pieds, se demandant bien ce qu’on allait faire « dans ce dîner à la con ».
Madame K. habitait une petite maison au fond d’une impasse, en plein Paris, du côté d’Alésia, un endroit assez charmant. Nous fûmes accueillis par une soubrette revêche en tablier blanc qui nous débarrassa de nos manteaux et nous invita à monter à l’étage, d’où nous parvenait un brouhaha confus et où nous attendaient notre hôtesse et ses invités.
En haut des marches, madame K., pomponnée comme une poupée Barbie, chemisier froufroutant et jupette très au-dessus du genou, s’est avancée à notre rencontre avec un sourire de circonstance. Du haut de ses escarpins, elle jeta rapidement un œil désapprobateur sur mon mari :
– Mais… il est très jeune !
Manifestement on m’attendait avec un vieux barbon décoré et légion-d’honneurisé, comme beaucoup des messieurs présents ce soir-là.
On nous offrit un verre d’orangeade et quelques cacahuètes, puis on nous planta là. Réprimant une envie de rire, nous considérâmes nos co-invités. L’ensemble nous parut plutôt terne. Ces « gens passionnants » étaient, pour un grand nombre d’entre eux, anciens ambassadeurs ou consuls. Les diplomates ne m’ont jamais fait rêver. J’apprendrais peu après par vous que madame K. était elle-même épouse d’ambassadeur.
Nous passâmes à table. Tout était réglé comme du papier à musique. Le couvert était dressé dans deux pièces séparées. Mon mari était à la table de notre hôtesse alors que m’était réservée une place d’honneur puisque, à l’autre table, je me retrouvai à la droite de monsieur Jean Favier, seule personne que je connusse de vue et de réputation. Historien émérite, spécialiste du Moyen Âge, auteur de biographies prestigieuses de Philippe le Bel et de François Villon, il serait nommé l’année suivante directeur de la BNF, la « Très Grande Bibliothèque » voulue par François Mitterrand. En face de moi était assise une dame d’une quarantaine d’années, peut-être un peu plus, qui d’entrée me toisa avec dédain et quelque méfiance – j’étais la plus jeune et pas la plus laide. Elle semblait très liée à mon honorable voisin, parlait et riait fort. À ma droite, j’avais un vieux mon sieur très gentil et pas bien rigolo. Je ne me souviens pas des autres convives.
Je me suis ennuyée à périr. La péronnelle d’en face mobilisait la conversation en passant en revue toutes les choses étranges qu’elle avait mangées dans les nombreux pays qu’elle avait visités, à quoi Jean Favier répondait avec un intérêt certain. Je pense que la seule phrase que j’aie prononcée ce soir-là fut que, lors d’un séjour au Mexique, j’avais goûté aux sauterelles et autres insectes grillés. Ma modeste intervention m’avait aussitôt valu d’être fusillée du regard par la dame d’en face. Cette tentative d’incursion dans une discussion au demeurant superficielle et sans intérêt n’ayant pas reçu d’accueil favorable, je me tus jusqu’à la fin du dîner – servi avec un lance-pierres, et mauvais (je me souviens de petits pois de conserve) – et attendis que ça passe.
Mon illustre voisin ne m’avait pas adressé la parole, tout juste m’avait-il accordé l’aumône d’un regard hautain lorsque j’avais évoqué mes sauterelles mexicaines, se demandant à l’évidence pourquoi la maîtresse de maison lui avait collé à sa droite cette jeune fille timide qui n’avait pas grand-chose à raconter. La dernière bouchée avalée, nous prîmes congé. L’on ne nous retint pas.
Quelques années plus tard, à l’occasion d’une signature d’ouvrages très privée chez Maxim’s, je tombai nez à nez avec madame K. qui signait son bestiaire, enfin publié par une petite maison d’édition. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand, me rappelant ce dîner, elle me dit :
– Alors, il paraît que monsieur Jean Favier ne s’est pas montré du tout aimable avec vous ce soir-là ! Et que vous vous en êtes plainte à monsieur Jean Guitton ! Savez-vous que Jean Guitton en a fait reproche à Jean Favier, lui disant combien il avait trouvé déplorable qu’il ne se fût pas montré galant avec son amie ?
Vous étiez décidément incorrigible.
Peu après, je recevais une invitation de madame K. à venir l’écouter lors d’une soirée de poésie où elle déclamerait ses propres poèmes. Je déclinai poliment et n’entendis plus jamais parler de mon extravagante.
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