Une confession
Chapitre 8
Vous étiez un être fantasque, un puits de culture, un esprit brillant, d’une naïveté – réelle ou feinte, comment savoir ? – confondante, parfois bien peu cartésien pour un philosophe, épris de mystère et de surnaturel, snob et méprisant envers les sots mais toujours à l’écoute des humbles, rieur, farceur, capricieux.
Vous aviez gardé de l’enfance cette délicieuse faculté d’émerveillement. Vous posiez sur tous les gens que vous approchiez un regard d’enfant. Cela vous amenait au plus près de l’âme des êtres. Vous apparaissiez léger et candide, vous vous amusiez d’un rien et l’on se trouvait vite en confiance avec vous. Toute timidité s’estompait.
Vers la fin de votre vie, d’aucuns prirent cette attitude pour de l’infantilisme ou, pire, pour les premières atteintes d’une sénilité somme toute peu surprenante vu votre âge. C’était bien mal vous connaître. Excellent comédien, vous endossiez merveilleusement les rôles de l’enfant, du naïf, du crédule. Peu vous importait d’apparaître gâteux, philosophe finissant. Ainsi vous trompiez habilement votre interlocuteur pour ensuite, lorsque vous décidiez de reprendre votre rôle d’homme public, mieux le souffler.
Je me souviens de ce jour où je vous accompagnai à France 2, un dimanche en fin d’après-midi, pour l’émission de Jean-Pierre Elkabbach. À l’époque, il recevait une personnalité et le tête-à-tête durait une heure. Vous étiez invité à l’occasion de la sortie de vos Lettres.
Vous avez toujours aimé participer à des émissions télévisées. Vous vous en étiez ouvert un soir, lorsque vous m’aviez confié ce que vous appeliez votre « véritable vocation », celle de comédien. Vos mémoires, Un siècle, une vie, parus en 1991, vous avaient propulsé dans la vie publique. « À ce moment-là, je suis devenu un homme public. Je suis donc devenu acteur de moi-même. »
Pourtant, vous aviez le trac. Lorsque vous étiez professeur au lycée Théodore-de-Banville à Moulins, puis maître de conférences à la Sorbonne, vous redoutiez d’apparaître devant vos élèves. Ce trac, face à un auditoire, ne vous avait jamais quitté : « Toujours, écrivez-vous dans votre Lettre à l’acteur, j’ai redouté le face-à-face avec cette masse confuse d’auditeurs indifférents qui composent une “galerie”, un auditoire, un public. Et toujours il m’a été dur de “prendre”, comme on dit, la parole. Et je n’ai jamais pu parler en public sans angoisse. Mon seul remède alors était d’imaginer que les autres étaient un seul être auquel je m’adressais en confidence. »
La radio, la télévision vous offraient cet auditoire sans vous livrer à lui. Mais c’était à la télévision que l’excellent comédien que vous étiez donnait toute sa mesure.
– À la télévision, je suis à mon aise. Je crève l’écran ! Il n’y a pas de public, ou je ne le vois pas alors je m’en fous. Mon idéal est d’être entendu d’un million de personnes sans être en face d’elles. Mon truc, c’est de paraître « en confidentiel ».
À notre arrivée, Jean-Pierre Elkabbach vous avait salué de manière obséquieuse, pantelant d’admiration, vous disant combien il était flatté et impressionné de vous recevoir. Il avait trouvé votre livre merveilleux. Puis l’on vint vous chercher pour vous conduire au maquillage. À votre demande, je vous suivis.
On vous installa face à un grand miroir. L’endroit évoquait une loge de comédien. Bien tôt Elkabbach vint nous rejoindre pour échanger quelques mots avec vous sur les thèmes qu’il avait l’intention d’aborder dans son émission.
Assis auprès de vous alors qu’on vous tamponnait le visage et les mains de poudres et de pâte, il tentait de vous faire parler afin de prendre un peu votre pouls. À la question « Pourquoi avez-vous écrit ce livre ? », vous avez répondu, inclinant à plusieurs reprises votre tête devant moi dans un geste feint de soumission :
– Pourquoi j’ai écrit ce livre ? Mais je l’ai fait pour madame de Bure, ici présente. Elle est venue un jour et… Comment ?
Le malheureux journaliste n’avait évidemment rien dit, attendant vainement une suite plus digne d’un grand philosophe de l’Académie française, ami des rois et des papes.
Il me jeta un regard condescendant et tenta une autre question, à laquelle vous fîtes une réponse guère plus encourageante. Puis, vous détournant – pourquoi vous fatiguer ? la représentation n’avait pas encore commencé –, vous vous êtes mis à parler à la maquilleuse, de son métier, de choses et d’autres qui laissèrent le pauvre Elkabbach consterné. La mine déconfite, il regagna le plateau. Il avouerait le lendemain à une consœur qu’il vous avait pris pour un vieux gâteux et était terrorisé : il regrettait déjà de vous avoir invité, il aurait dû prendre plus de renseignements sur l’état de votre cerveau, l’émission allait être un fiasco, il courait au désastre.
Puis l’interview avait commencé. J’imagine aujourd’hui avec quelle crainte le journaliste, après une brève présentation élogieuse, posa à nouveau sa question :
– Jean Guitton, pourquoi avez-vous écrit ce livre ?
Et là vous avez démarré. Vous avez été époustouflant. Chacune de vos réponses était brillante, chacune de vos reparties vive et spirituelle. Au terme de l’émission, Elkabbach était enchanté. Et sur le cul.
Au moment où nous prenions congé, alors que vous aviez déjà attrapé mon bras, il vint vous saluer avec encore plus de courbettes, vous remerciant avec chaleur, sans omettre, au passage, de vous présenter « mon épouse, également écrivain », Nicole Avril. Quant à moi, il ne m’avait pas dit bonjour, il n’avait aucune raison de me dire au revoir.
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