Une confession
Chapitre 65
Lorsque après le succès des Lettres je vous fis part du plaisir que j’aurais à publier d’autres académiciens, vous m’avez répondu en ces termes :
– Vous savez, les académiciens, c’est bien simple : il faut les flatter, car ils sont très nombreux et contents d’eux, et il faut leur proposer de l’argent, beaucoup d’argent. Les académiciens n’aiment rien tant que la flatterie et l’argent.
Vous avez ajouté qu’ils étaient également feignants. Cela, je m’en doutais un peu.
Vous n’étiez vous-même pas insensible aux compliments. Vous n’en étiez pas avare non plus. Pas assez, peut-être. Mais pour ce qui est de l’argent, je peux affirmer que vous n’en aviez pas grand-chose à faire. Vous n’en parliez jamais. J’avais l’impression que, chez vous, l’argent n’existait pas. Pas une seule fois durant toutes ces années, nulle part, je n’ai vu traîner une pièce de monnaie, un billet, un chéquier. Jamais je ne vous ai entendu dire que quoi que ce soit fût cher, ou bon marché. La notion même de l’argent vous paraissait totalement étrangère.
Même, et là cela pouvait devenir un peu ennuyeux, lorsque vous en deviez… Mais il suffisait alors de vous le rappeler et tout rentrait rapidement dans l’ordre. La vérité est que vous ne prêtiez pas plus attention aux factures qu’aux contrats que vous signiez.
Je me souviens de vous avoir remis en mains propres votre contrat d’auteur pour la publication des Lettres. Vous avez paraphé et signé sans en lire une ligne. J’aurais pu vous proposer n’importe quelle échelle de droits et nous n’avions pas discuté du montant de l’à-valoir. J’avais demandé pour vous une avance plutôt modeste. Vous n’avez pas même jeté un coup d’œil à la somme indiquée. Vous avez signé et vous m’avez aussitôt rendu les six feuillets, manifestement soulagé d’en avoir terminé avec ces détails matériels.
Le matériel semblait en effet tenir bien peu de place dans votre vie. L’appartement dont vous étiez propriétaire, certes merveilleusement situé, le balcon donnant sur le jardin du Luxembourg, était petit. Le confort y était rudimentaire. L’entretien des sanitaires était à l’évidence limité au strict minimum et la cuisine aurait mérité un bon coup de badigeon.
Sur vous, en revanche, vous étiez très soigné. Je ne vous ai jamais vu qu’en costume, même au plus fort de l’été. Il faut dire que vous aviez toujours froid – sans doute le fait de votre âge. Pour vos costumes, vous aviez vos habitudes. Ils étaient tous faits sur mesure par votre petit tailleur turc, dont vous vous disiez très content et auquel vous vouliez absolument envoyer mon mari…
L’hiver, vos plus grosses dépenses devaient être pour le chauffage. Dans les jours les plus froids de janvier, j’arrivais d’une marche de quinze minutes le nez rougi et le corps emmitouflé sous plusieurs couches de laine. Lorsque j’entrais chez vous, je pénétrais dans un sauna. Je vous trouvais assis à votre bureau, en costume, votre foulard autour du cou. Vous aviez troqué vos souliers habituels contre des espèces d’après-ski noirs à fermeture Éclair ou des charentaises. J’ôtais mon manteau, retirais mes gants, mon écharpe et mes pulls, et je m’installais. J’avais bien du mal à tenir plusieurs heures dans cette atmosphère surchauffée et confinée. J’étais en tee-shirt et j’étouffais.
L’été, qu’il fasse vingt-deux degrés ou trente, qu’il pleuve ou que le soleil donne, vous n’ouvriez jamais les fenêtres. Parfois je vous demandais la permission d’aérer un peu, alors seulement vous tolériez l’espagnolette.
Je vous ai toujours vu en costume, donc, sauf une fois. C’était bien après la publication des Lettres et il n’était plus question de séances de travail. Nous nous voyions « à titre purement privé ».
C’était une fin de matinée d’hiver, vous attendiez ma visite. J’entrai (la porte était ouverte), criai : « C’est Véronique ! »
Vous étiez dans votre chambre. Et là, le plus naturellement du monde, vous m’avez reçue en pyjama. Nullement gêné, vous m’avez invitée à m’asseoir sur le lit alors que vous repreniez votre place, confortablement calé dans vos oreillers. Je remarquai un paquet de Petits Cœurs sur la table de nuit. Je vous imaginai grignotant vos biscuits devant la télévision qui se trouvait en face de votre lit.
Nous avons regardé ensemble le journal, commentant chaque nouvelle. Puis nous avons papoté une bonne heure, comme de vieux complices.
Ce fut l’une de mes dernières visites. Peu avant, vous aviez été victime d’une petite attaque. Par la suite, je vous trouvai de plus en plus las, affaibli, et ce n’était plus de la comédie. Peu à peu, j’eus peur de vous fatiguer. J’espaçai mes visites.
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