Une confession

de Bure · Chapitre 48 sur 83

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Une confession

Chapitre 51

Vous aimiez me citer la phrase de Valéry répondant à sa petite-fille qui lui demandait la différence entre un taureau et un bœuf : « Un bœuf, c’est un taureau entré à l’Académie française. »

À l’époque, il n’y avait encore que des hommes sous la Coupole. Ce ne serait qu’en 1980 que l’Académie française accueillerait, pour la première fois, une femme. Il s’agissait de Marguerite Yourcenar, élue à l’âge de soixante-dix-sept ans au fauteuil de Roger Caillois. Je ne vous connaissais pas encore et j’ignore quelle fut votre réaction. L’académicienne mourut en 1987, elle n’avait assisté qu’à deux séances sous la Coupole… Peut-être est-ce la raison pour laquelle elle vous a si peu marqué.

Certes, vous reconnaissiez les mérites et le talent de Marguerite Yourcenar. Mais elle ne vous séduisait pas. Pour vous, elle était un confrère parmi d’autres. Une sorte de transition entre une assemblée exclusivement masculine et une assemblée mixte, qui préparait la prochaine élection d’une femme.

– Nous avons élu une femme à l’Académie, vous avez vu ? me dites-vous un jour dès mon arrivée rue de Fleurus.

Vous m’annoncez cela comme s’il s’agissait d’un événement extraordinaire. Je vous fais remarquer que c’est tout de même la troisième femme qui entre sous la Coupole.

– Ah oui, naturellement… Il y a eu, comment s’appelait-elle déjà ? Yourcenar, oui, c’est cela, Marguerite Yourcenar, bien sûr… Mais on ne peut pas dire que ce soit vraiment une femme…

Vous aimiez les femmes. Et plus encore que les femmes, peut-être, vous aimiez la féminité. Je l’ai déjà dit, vous aimiez la Femme. Et lorsque la femme était jolie, brillante et mère, vous étiez à ses pieds.

Lorsqu’en cette fin d’année 1990, elle est élue au fauteuil de Jean Mistler, le prédécesseur de votre secrétaire perpétuel Maurice Druon, Hélène Carrère d’Encausse est une « jeune » recrue : elle n’a « que » soixante et un ans, alors que Jacqueline de Romilly, deuxième femme élue à l’Institut, en a tout de même soixante-quinze à son arrivée en 1988. Hélène Carrère d’Encausse est aussi une jolie femme. Et elle est brillante. Sa connaissance profonde de la Russie vous impressionne. En outre, elle est élégante, « toujours bien habillée », et aristocrate. Vous êtes ébloui.

Vous m’avez parlé de l’immense culture de madame Carrère d’Encausse, de sa distinction, de son élocution… mais aussi de ses tailleurs, de sa coiffure. Pourtant, vous ne me donniez pas l’impression de beaucoup regarder une femme. Après nos six années d’amitié et de rencontres régulières, je ne suis pas certaine que vous eussiez su dire la couleur de mes yeux, la longueur de mes cheveux. Vous me disiez « noire », car j’étais le plus souvent vêtue de noir. Une fois, vous m’avez fait compliment d’une écharpe que je portais, vous en aimiez la couleur. C’est tout. Un jour qu’une visiteuse s’extasiait sur ma bonne mine (je rentrais des sports d’hiver et j’étais, cette fois-ci, bel et bien noire), vous avez levé les sourcils, étonné : « Ah oui ? » Vous n’aviez rien remarqué du tout.

Ou bien vous faisiez semblant. Car vous saviez merveilleusement bien faire semblant. Vous étiez trop curieux des gens pour si peu les voir. Mais vous ne vouliez pas qu’ils se sachent vus de vous. Ainsi preniez-vous grand plaisir à les observer sur le petit écran, face à votre lit. « J’aime voir à la télévision Mitterrand, madame Veil. Ils ne savent pas que je les regarde alors que je les détaille ! Ce matin, j’ai détaillé madame Veil. J’aime beaucoup la voir. Je regarde comme elle est habillée, j’observe les mouvements de ses lèvres… »

Vous jugiez les femmes supérieures aux hommes. Est-ce pour cela que je vous ai si souvent vu timide au moment de saluer une femme, inclinant exagérément la tête dans un geste de respect pour mieux baisser les yeux ? C’était un peu théâtral. Pure comédie ? Je ne le crois pas, pourtant. Vous sembliez réellement impressionné par les femmes.

« La vie d’une femme est une aventure invraisemblable, exceptionnelle, me disiez-vous. Il n’est que d’imaginer le nombre de rôles qu’elle a joués, d’aventures qu’elle a connues, d’expériences qu’elle a faites au cours d’une seule vie. Elle est d’abord une petite fille, puis une jeune fille, une femme, elle conçoit, porte, met au monde puis élève des enfants, puis elle devient une vieille dame, puis elle meurt. La vie d’une femme est une suite de métamorphoses. Alors qu’un mâle, lui, n’a pas d’histoire comparable. Le mâle ne change pas véritablement. L’être masculin est une espèce d’animal. Il peut être un animal célèbre, un animal pensant, mais il reste toujours un animal. »

Alors bœuf ou taureau, au fond, quelle importance…

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