Une confession
Chapitre 71
Il me fait rire, il me fait pleurer aussi, souvent. Dans mes larmes se mêlent la rage, la révolte, la peur d’être découverte, la culpabilité sans doute, même si je refuse de la voir, que je la retiens, le désespoir quand je doute de lui, quand il continue de me refuser ces mots que j’attends si fort. Je pleure de plaisir aussi, parfois. J’ai appris cela avec lui. Je savais que l’on pouvait pleurer de joie, j’ignorais que l’on pût pleurer de plaisir.
Je vous ai déjà vu pleurer. Vous qui vous disiez insensible, vous étiez capable d’émotion. Vous étiez un être émotif. Vos yeux rougis, vos larmes dans ces moments-là me bouleversaient plus que tout. Combien de fois m’avez-vous appelée au secours parce que l’un de vos parents vous avait peiné, s’était « mal conduit » avec vous ? Je vous trouvais alors dans un état d’extrême agitation. Vous vous disiez mal aimé, ignoré, humilié par votre famille. Votre belle-sœur surtout, l’épouse d’Henri, votre frère tant aimé, celle que vous surnommiez « le dragon » semblait vous terroriser. Dans cette terreur, quelle était la part de la sincérité et celle de la comédie ?
Je vous ai vu pleurer une autre fois, pour de tout autres raisons que familiales – je n’ose les appeler sentimentales. C’était au lendemain de ce que vous m’aviez décrit comme votre « ictus amnésique ». Vous aviez, dirions-nous aujourd’hui, « disjoncté », le temps de quelques heures. Quelques heures terribles pour vous, où vous aviez déliré, niant votre foi, prétendant ne croire ni à Dieu ni au diable. Cet épisode vous avait profondément marqué. Depuis si longtemps refoulés, tous vos doutes étaient remontés à la surface, libérés par votre état de semi-coma. Les larmes aux yeux, vous me disiez votre honte d’être apparu ainsi devant le médecin et les quelques amis qui vous avaient visité. Je me souviens de votre terreur : ce sentiment de ne plus savoir qui vous étiez, à quoi vous croyiez, cette impression d’être double et de ne plus savoir lequel des deux Jean Guitton était le vrai.
C’était sur vous-même que vous pleuriez.
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