Une confession
Chapitre 18
Vous souvenez-vous, ce long week-end à la chaumière, dans la Creuse ? Moi qui savais si peu cuisiner, je n’avais pas compris que ce court séjour au Deveix impliquerait que j’endosse le rôle de cuisinière…
À notre arrivée, le réfrigérateur était vide. Nous nous sommes rendus en catastrophe au village et dans une petite épicerie nous avons acheté une boîte d’épinards surgelés. De toute façon, vous ne mangiez rien. Ni viande, ni œufs, ni fromage, ni pâtisserie. Je pensais que les épinards conviendraient à votre régime d’ascète. Et des fraises. Nous n’avions pas trouvé de fraises des bois, dont vous m’aviez confié que vous les adoriez, c’étaient des fraises ordinaires.
Vous avez à peine touché à votre dîner. Vous détestiez les épinards.
La chaumière – une vraie, avec un toit de chaume – ressemblait à une maison de conte de Grimm. Elle aurait pu être en pain d’épices.
La Pensée, c’était son nom, se trouvait au lieu-dit Le Deveix, près du village de Champagnat dans la Creuse. En contrebas, la vue plongeait sur Fournoux, le château de votre enfance, celui où vous aviez grandi. Le château de famille appartenait désormais à votre neveu, à qui vous m’avez présentée, peu après notre arrivée, comme une sommité de « la maison Payot », mon mari quant à lui étant définitivement annoncé comme « Éric de Bure ». Vous lui aviez d’office, et depuis le premier jour, attribué mon nom de jeune fille. Vous n’aviez pu vous mettre dans la tête que, étant officiellement mariée, j’avais pris le nom de mon époux et non l’inverse.
Sur l’un des murs de la chaumière, vous m’avez montré avec fierté le rosier grimpant que vous avait offert l’archevêque de Canterbury.
À l’intérieur de la maison, j’eus l’impression de pénétrer dans une chambre d’enfant : vous aviez badigeonné sans nulle gêne et avec un plaisir manifeste portes et armoires.
D’un côté de la chaumière s’élevaient une chapelle et son cloître attenant, que vous aviez fait construire dans le granit du pays. D’une simplicité rustique, cette chapelle concrétisait votre désir de poser près de la chaumière, dans la vallée de votre enfance, une « pensée pierreuse ». Quant au cloître, il avait ceci de particulier que c’était un cloître ouvert : « Le cloître que j’ai bâti n’a que trois côtés. Le quatrième serait le paysage, un village sur une crête, le vallon, le monde, l’horizon, l’infini, en somme un cloître non-clos et qui signifie qu’il s’agit de se concentrer, de se tendre comme la flèche de l’arc en vue d’une ouverture. Je voulais une rampe de lancement pour la “fusée de l’esprit”. »
La chapelle avait été inaugurée en présence de nombreuses personnalités ecclésiastiques et civiles. Après la messe, concélébrée par douze prêtres, plusieurs de ces personnalités avaient pris la parole, dont Maurice Druon, de l’Académie française, qui représentait l’Institut. Dans son allocution, il avait rendu un vibrant hommage à votre démarche :
« Il faut une foi vraiment chevillée de bon châtaignier de Creuse pour décider de bâtir en ce dernier tiers du e XX siècle, dans ce temps où l’Église donne tant de signes d’inquiétude et d’incertitude, où tant de prêtres se déguisent en tout sauf en prêtres, oui il faut bien de la foi quand bien des prêtres ouvrent les sanctuaires à tout sauf au respect du divin, et cela au point de scandaliser les incroyants eux-mêmes, et quand certains prélats eux-mêmes se conduisent comme s’ils entendaient se substituer à César au lieu de conserver le regard fixé sur Dieu… Ah ! certes, il faut une forte foi pour bâtir au milieu des champs une chapelle destinée seulement, et comme il se doit depuis que l’humanité construit des temples, à prouver et à accueillir l’amour du sacré… Ainsi, c’est à l’instant précis de l’Histoire, le nôtre, où les matérialismes, tous les matérialismes, en même temps qu’ils triomphent partout, montrent partout leurs excès, leurs menaces, leurs méfaits, ce moment aberrant où l’homme, croyant avoir conquis tous les pouvoirs, risque de perdre le plus important : celui d’être lui-même, c’est en cet instant-là que vous choisissez d’affirmer par cette fondation que l’homme ne vit pas seulement d’acier et de béton. Et que les ordinateurs ne peuvent suffire à nous nourrir l’âme. »
Le pape Paul VI avait béni votre projet. Plus tard, il ferait même plusieurs présents à la chapelle, dont une croix en fer forgé, venue de l’abbaye bénédictine de Subiaco, au moment où, à Athènes, l’école fondée par Platon était fermée.
À l’extérieur, la chapelle, édifice récent aux lignes épurées, n’était pas particulièrement jolie. L’intérieur, en revanche, était étonnant. Sur les murs, vous aviez peint des fresques gigantesques. Deux toiles grises sur lesquelles vous aviez dessiné « quelques visages symboliques ». L’une de ces toiles représentait la philosophie, l’autre la théologie. Nous sommes restés un long moment dans la chapelle alors que, pointant du bout de votre canne chaque détail de chaque toile, vous nous en expliquiez le sens. « L’ensemble figure l’effort de la pensée humaine pour percer le mystère. La philosophie est l’effort de la raison, inspirée par le christianisme. La théologie va plus avant, plus profond et plus haut : elle illumine la pensée par l’Amour infini. »
Au-dessus de l’autel, la « toile philosophique » reproduisait l’épisode de Jésus retrouvé au Temple par ses parents, écoutant et interrogeant les docteurs, à gauche les anciens – Platon, Aristote, Socrate, Plotin, Thalès de Milet, Anaxagore, Héraclite et Parménide –, à droite les modernes – Descartes, Pascal, Goethe, Leibniz, Spinoza, Kant, Fichte, Hegel, Marx, Bergson.
La « toile théologique » représentait la Cène.
À l’intérieur de la chapelle se trouvait également votre tombeau. C’est ici que vous reposez aujourd’hui, au côté de Marie-Louise, votre épouse qui vous y a précédé d’un quart de siècle. La stèle occupait presque tout le sol. C’était plus fort que moi, je ne pouvais pas piétiner l’endroit. Tout en vous écoutant attentivement m’expliquer les fresques que vous aviez peintes sur les murs, je faisais mille acrobaties pour éviter d’y poser le pied.
Nous logions de l’autre côté de la chaumière, dans ce que vous m’aviez toujours présenté comme « la maison des moines ». C’était là que vous accueilliez, les mois d’été, les moines d’une abbaye. Un bâtiment tout simple, de construction récente et sans grand charme, n’était celui d’être posé juste en face de la Pensée. Il suffisait de traverser une courette gravillonnée pour passer de « chez nous » à chez vous.
Lorsque vous m’aviez annoncé que nous serions logés « chez les moines », je n’avais pas osé poser de questions. Je m’attendais à partager le gîte et le couvert avec une quinzaine de moinillons en robe de bure, à prendre les repas avec eux en silence autour d’une grande table, inclinant pieusement la tête pendant le bénédicité qui précéderait inévitablement un déjeuner ou un dîner frugal.
Surprise : la maison était vide. Seuls Gonzague et Sylvie se trouvaient là avec leur bébé, une petite fille prénommée Nathalie et dont vous étiez le parrain. Ils venaient de passer trois jours au Deveix et s’apprêtaient à repartir pour Paris le soir de notre arrivée. Après nous avoir montré notre chambre, où vous aviez tenu à disposer dans un vase, sur la table de nuit, trois roses de l’archevêque à mon intention, Sylvie m’expliqua que nous étions censés vous faire à déjeuner et à dîner. « Pas grand-chose, rien de bien compliqué, des légumes, une soupe… »
Pendant que je préparais les repas dans la cuisine attenante, je vous écoutais, amusée, poser à mon mari une multitude de questions sur les règles du « jeu de rugby », lui raconter vos déjeuners réguliers avec Paul VI, vos déboires familiaux et votre amitié « extraordinaire » pour moi.
À table, vous étiez intarissable. C’était là que le comédien donnait toute sa mesure. L’imitateur, aussi, un talent que vous teniez de votre mère : vous étiez tour à tour Paul VI, une paysanne de la Creuse, Marcel Pagnol, l’acteur Mounet-Sully dans Œdipe roi – « Enfant du vieux Cadmus, jeune postérité… ! » De Gaulle, surtout, ressuscitait à travers vous ; vous en singiez à merveille la voix, le ton – vous disiez toujours comme une évidence que le Général « parlait par trois », je n’ai jamais très bien compris ce que vous entendiez par là… –, les mimiques.
C’est à table aussi que vous nous racontiez les visites que vous aviez reçues récemment dans la Creuse, comme celle des Bogdanoff – c’était l’année du fameux Dieu et la Science et des démêlés qui s’ensuivirent – qui étaient tombés du ciel la semaine passée, se posant en hélicoptère dans la cour de la chaumière. Ils étaient bien sûr accompagnés de l’inévitable photographe de Paris Match, qui vous immortaliserait assis dans l’hélicoptère où vos visiteurs vous avaient convaincu de monter malgré vos réticences. Vous étiez complètement sous le charme de ces deux frères, et plus encore peut-être sous celui de leur prétendue ascendance aristocratique. Vous me parliez d’eux comme de princes. J’avais un jour croisé chez vous Igor ou Grichka, je ne sais plus lequel, qui venait vous soumettre la couverture et la quatrième de couverture de Dieu et la Science. Vous aviez d’ailleurs demandé quelques modifications qui ne seraient pas faites.
À présent on parlait procès, plagiat. L’affaire faisait grand bruit, le crédit de vos deux coauteurs était gravement entaché, et le vôtre – non seulement vous aviez participé à l’ouvrage en cause, mais loin de vous défiler vous défendiez avec acharnement ceux que vous ne cesseriez d’appeler affectueusement « les frères » – risquait d’en pâtir. Cette histoire vous fit du mal. Pour les uns vous vous étiez rendu complice d’un plagiat, pour les autres vous n’étiez qu’un auteur vieillissant, naïf et abusé. Pourtant, lorsque nous parlions de « l’affaire », vous ne sembliez pas autrement affecté. Vous pensiez que le procès n’aurait jamais lieu.
– Les gens me disent : vous vous êtes fait avoir, vous avez été la victime de deux aventuriers. Bien sûr que non, je n’ai pas été leur victime ! Je le savais bien qu’ils étaient des aventuriers ! Mais pas n’importe quels aventuriers, des aventuriers de très haut vol ; leur mère était une amie de l’empereur François-Joseph ! Et des aventuriers qui ne se déplacent qu’en hélicoptère… !
Quatre ans plus tôt, en 1986, un autre hélicoptère s’était posé sur votre terre de Creuse. C’était celui de François Mitterrand, que vous aviez rencontré pour la première fois chez Jean Védrine, votre voisin. « Guitton, vous avait-il demandé, vous qui êtes philosophe et avez la foi, vous avez dix minutes pour me dire le sens de la vie. Apparemment, tout est absurde, sinon tout est mystère ? » Vous aviez répondu : « Mais, monsieur le Président, il y faudrait plusieurs heures d’horloge ! – Cela ne fait rien, limitez-vous à l’essentiel. Je voudrais surtout vous interroger sur la mort. Non pas la mort elle-même que tout le monde connaît, mais sur ce qu’il y a après la mort. » Ce jour-là, vous lui aviez fait visiter la chapelle et le cloître, lui expliquant, comme vous l’aviez fait avec nous, la toile de la théologie et la toile de la philosophie. Le Président vous avait écouté en silence, puis il s’était envolé pour s’en retourner à ses devoirs.
Le dimanche, naturellement, nous vous avons accompagné à la messe à Champagnat. Là nous avons retrouvé les époux Pinton, vos voisins au Deveix. Lorsque vous séjourniez à la chaumière, c’était Robert qui faisait votre chauffeur. Quant à Odette, sa femme – que vous surnommiez « la gazette » –, elle venait chaque matin préparer votre petit-déjeuner. Ensuite, elle s’asseyait un moment près de vous dans la cuisine et vous donnait les dernières nouvelles du pays : les morts, les naissances, les mariages, les mini scandales, aussi… Ainsi aviez-vous pris très à cœur les fredaines d’un mari, entiché d’une « jeune », et la douleur de son épouse délaissée. Vous arriviez à une empathie totale : j’entends encore votre petit rire – vous auriez dû avoir honte ! – alors que vous me narriez les frasques de l’époux infidèle, juste avant que vos yeux ne s’embuent à l’évocation de la malheureuse abandonnée.
Ces trois jours au Deveix n’eurent rien d’une retraite religieuse ni philosophique. Le souvenir que j’en garde est celui d’un long week-end détendu où vous nous avez beaucoup fait rire.
Nous prîmes quelques photos de la chaumière, du cloître, de vous. Lorsque je vous les ai montrées, quelques jours plus tard à Paris, vous en avez sorti trois du lot, vous les appropriant d’office. L’une représentait le rosier grimpant de l’archevêque de Canterbury ; une autre la chapelle et le cloître ; sur la troisième, prise entre la maison des moines et la Pensée, nous sommes tous les deux. Sous le soleil de la Creuse, je suis en tenue printanière, en short et tee-shirt. Un peu voûté sous votre épais manteau de laine, vous me donnez le bras. Cette photo ne quitterait plus le tiroir de votre bureau, rue de Fleurus.
Il était convenu que nous vous ramènerions à Paris en voiture. Vous aviez fixé l’heure exacte du départ. À l’heure dite, vous étiez fin prêt, avec votre foulard rouge, votre manteau gris et votre feutre sur la tête. Vous vous êtes installé à l’avant de la Golf, raide comme la justice, et nous sommes partis.
Vous n’avez pas arrêté de parler. Manifestement, ce tour en voiture – vous disiez « automobile » – vous enchantait. Aux abords de Paris, nous roulions au pas, coincés dans un embouteillage. Vous observiez tout ce trafic avec un vif intérêt.
– Alors, dites-moi, c’est ce qu’on appelle un « bouchon » ?
Vous avez discouru un moment sur le phénomène du « bouchon », posant une kyrielle de questions. C’est alors qu’une sirène nous a engagés à nous rabattre pour laisser passer une voiture de police.
– Mais alors, cette automobile… ? avez-vous demandé avec une candeur désarmante.
– Elle a un gyrophare, c’est un véhicule prioritaire, a expliqué poliment mon mari.
Vous avez secoué la tête, l’air perplexe (ne vous moquiez-vous pas un peu ?), puis :
– Et pour les académiciens, ne pourrait-on aussi mettre une sirène sur le toit ? Vous pourriez essayer de passer, si vous leur dites que je suis Jean Guitton, de l’Académie…
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